De quoi Kairos est-il le nom ?
📰 Kairos 56 📑 Sommaire

De quoi Kairos est-il le nom ?

Antoine Demant

1. Kairos, crise et liberté 

On s’en souvient, le kairos renvoie — au moins depuis Homère — à l’occasion propice, au moment favorable. Il n’est donc pas étonnant qu’il soit très souvent mis en réseau avec la krisis, qui nomme la crise, c’est-à-dire le moment décisif, le moment de vulnérabilité d’un individu, ou d’une communauté, lors duquel tout se joue, la certitude du meilleur comme la possibilité du pire. Le lien avec la question de la liberté est immédiat : le moment kairique est toujours critique, et il peut être envisagé comme celui du saut dans le vide des futurs qui n’existent pas encore. Ce moment peut être angoissant, car il implique que les chaînes causales passées soient brisées, alors même que les conséquences futures ne sont pas assignables (S. Kierkegaard avant H. Bergson et A. N. Whitehead). En somme, si la liberté est bien la première des sécurités, les destinées individuelles et collectives sont toujours en devenir et en dédevenir, comme l’écrirait Maître Eckhart (dont la pensée n’a jamais suscité de tollé). Le sens de la vie se trouve dans ces moments crisiques et nulle part ailleurs. 

2. Penser la gauche 

Le « tournant de la rigueur » de mars 1983 et le torpillage de l’union de la gauche en juillet 1984 par Mitterrand peuvent servir de borne historique à la faillite politique de la « gauche ». En bref, la question de la lutte des classes a été évacuée au profit du dogme néolibéral, et il ne reste plus que des combats idéologiques futiles — créés par ce néolibéralisme — pour définir ce qui serait spécifiquement de gauche. En fin de compte, les créatures politiques de gauche en sont depuis lors réduites à se définir négativement par tout ce qu’elles refusent en invoquant un agenda et un lexique qui ne sont plus le leur. Inutile de dire qu’une telle existence ectoplasmique demande d’exercer activement ce qu’Orwell nommait la double-pensée. 

Il faut donc revenir à l’essentiel : la gauche ne peut se définir que par son souci de l’autre — de tous les « autres ». En aucun cas elle ne peut promouvoir un quelconque égoïsme politique, économique ou écologique. On se situe en effet d’autant plus à droite qu’on ne se soucie que de son intérêt personnel après avoir évacué l’idée même de bien commun et de biosphère commune. Cette simple mise au point permet de comprendre que refuser le clivage gauche/ droite équivaut à détruire la possibilité même de la politique. De plus, elle met en évidence une conséquence importante : être de gauche permet de comprendre le point de vue de la droite, puisqu’on ne peut que se soucier du bien commun dont il serait vain d’exclure certains acteurs sociaux (sauf ceux à la perverse toxicité) ; à l’inverse, la créature politique droitière ne peut en aucune manière comprendre, et donc accepter, le point de vue gaucher. 

Plus précisément encore : puisque penser nécessite la manipulation de généralisations bien tempérées, on peut avancer la thèse que la pensée est nécessairement de gauche et qu’elle présuppose une certaine maturité : on voudrait nous faire croire que tous et toutes ont le cœur à gauche et la raison à droite ; que, bien sûr, le citoyen voudrait généreusement accepter les exigences d’une justice sociale totale — si seulement cela était raisonnable (ou même rationnel)[note]. Remarquons, au contraire, que nous sommes viscéralement enclins à promouvoir nos intérêts et ceux de nos proches tandis que la raison, la vraie, promeut nécessairement l’universel dans le devenir. Penser, cela veut dire penser pour le bien commun. 

3. Kairos est le journal de la crise 

De tout ceci il suit que Kairos doit être compris comme le journal de la crise, le journal où l’on pense, sans aucun tabou, la crise globale systémique qui est la nôtre. Tâche difficile s’il en est puisque l’âme faustienne de l’Occident, sa volonté de puissance, est confrontée à ce moment si bien décrit par Goethe : après avoir vendu son âme au diable capitaliste, celui-ci se manifeste sous son vrai jour pour exiger impérativement son dû. Comment rendre impuissant à la fois le prédateur et sa proie ? Question archétypale. Faut-il dès lors s’étonner que ce moment crisique s’accompagne d’une décompensation psychotique généralisée ? Que personne ne veuille voir l’écueil économique (qui est aussi écologique) et regarder la bête prédatrice dans les yeux ? Que tous les prétextes soient bons pour détourner le regard du diagnostic et de la chronologie crisiques publié dès 1972 par D. Meadows ? Que la caste politique cherche à terrasser le peuple par l’absurdité de la terreur, induite par l’hystérie sanitaire et autres stratagèmes ? 

4. Kairos est un journal critique 

Journal crisique de gauche, Kairos ne peut être qu’un outil de navigation critique. C’est très précisément ce qu’autorise la posture gauchère (renonçons à parler péjorativement de gauchisme). Cet impératif est moralement (si pas éthiquement) insubmersible. Il faut beaucoup de mauvaise foi pour refuser de le reconnaître. Dans un monde déboussolé, il est important de ne pas perdre son compas et de se mettre en chemin. 

5. Kairos est un journal au bord de la crise 

Pour toutes ces raisons, la posture de Kairos est inconfortable. Pour penser, il faut se situer dans les marges, et cela demande donc une grande discipline — voire une ascèse — et une certaine aptitude visionnaire. Penser la crise ne se résume pas à établir un diagnostic ; cela ne veut pas dire non plus avoir dans sa manche un nouveau modèle sociétal qui répondrait immédiatement à l’angoisse du saut dans l’inconnu ; cela demande d’avoir la finesse de rendre possible et de cultiver la synergie que Gramsci a identifiée en 1929 déjà : allier le pessimisme de l’intelligence à l’optimisme de la volonté. Redéfinir et rénover les idéaux de gauche n’est pas plus chose aisée dans un contexte idéologique d’extrême droite. Rester ouvert à la totalité du spectre politique est d’autant plus hasardeux que chacun a maintenant tendance à penser en termes binaires… alors même qu’il n’y a plus, de fait, d’alternative binaire dans ce spectacle politique complètement piloté par les idéologues de droite. 

C’est le moment de se souvenir que dans L’Iliade, le kairos désigne aussi l’endroit particulièrement vulnérable du corps d’un individu (comme le talon d’Achille). De fait, Kairos fait l’objet de l’attention généralement malveillante, et parfois même sournoise, de la droite extrême et des « antifas » autoproclamés. Si elle n’est pas monolithique, cette droite extrémiste a en commun un seul agenda : la survie du capitalisme, quoi qu’il en coûte. Une brève mise en perspective historique suffit à l’indiquer. Le capitalisme s’est enraciné dans la société à l’aide de deux racines vampiriques : l’extractivisme et l’industrialisme, d’une part, et le système bancaire et boursier, d’autre part. Le capitalisme industriel a créé une sorte de nouvelle noblesse terrienne attachée à ses avoirs matériels, à un fondamentalisme religieux et à une certaine morale (souvent protestants), à la Patrie, et à un État fort (afin de garantir la propriété privée et l’ordre nouveau). Le capitalisme financier s’apparente, pour sa part, à la noblesse de robe, une forme sophistiquée de propriétaires immatériels ne promouvant que la religion du marché parfait, de la globalisation apatride, de la dérégulation, et de la privatisation de l’État, c’est-à-dire de son implosion sur le mode cyberpunk. L’égoïsme des premiers (celui de L. Strauss, 1932) ne correspond donc pas exactement à celui des seconds (celui de F. Hayek, 1944), mais leur rage prédatrice est la même, et les ambiguïtés qu’ils entretiennent savamment leur permettent de brouiller les pistes en se faisant passer tour à tour pour les promoteurs des anciennes valeurs judéo-chrétiennes, les seuls véritables (trans) humanistes, les uniques garants des libertés fondamentales… La cible est toujours la même : le peuple présenté comme vorace et imbécile. 

L’épisode nazi est, de ce point de vue, extrêmement significatif : instrumentalisé par les industriels afin de détruire le communisme, le fascisme nazi a finalement été activement soutenu par la grande finance internationale. À cette fin, il s’est avancé masqué pour braconner sur les terres communistes et petites bourgeoises en prétendant remplacer l’Internationale socialiste par le national-socialisme. Son programme était (déjà !) néolibéral, hygiéniste, eugéniste et génocidaire. Répétons que considérer le spectre politique à partir de son (extrême) gauche permet de contextualiser toutes les postures politiques et d’en apprécier la justesse éventuelle. Les conséquences sont importantes : humainement, il est possible de comprendre la détresse qui conduit de trop nombreux déboussolés à embrasser une idéologie qui les asservit ; politiquement, on peut reconnaître que certains constats factuels sont partagés pardelà les divergences idéologiques (au sens large) ; tactiquement, des alliances a priori improbables deviennent pensables. Le prix à payer est simple : rester fermement ancré dans le factuel permet de discerner, depuis son centre, les fausses prémisses et, surtout, les conséquences funestes qu’elles cherchent à promouvoir (à commencer par le racisme et la xénophobie). 

Est-il en effet raisonnable, ou même rationnel, de refuser de fédérer les résistances, alors que la crise systémique menace de nous emporter tous, sans distinction idéologique, mais avec une logique de classe très virulente (ceci dit sans mauvais jeu de mots) ? Finalement, le lecteur voudra bien se souvenir que, privé de subventions, Kairos ne dépend plus que de son talent et de son opiniâtreté pour survivre au déchaînement des plus noires passions. Le système nous veut triste et il nous faut rester joyeux pour lui résister… (G. Deleuze) 

Michel Weber, thérapeute ayurvédique viscéralement anarcho-communiste et accidentellement essayiste.