Deux signes des temps : non-binarité, déréférencement
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Deux signes des temps : non-binarité, déréférencement

À FRANÇOIS CAVANNA (1923-2014)[note]

Philippe Debongnies

Etrange époque que la nôtre, pleine de contradictions et d’ambigüités. Le décryptage et l’élucidation des événements sont de plus en plus ardus, quelle que soit la focale utilisée, de gauche, de droite ou d’ailleurs. Donc restons tous modestes, évitons les positions de surplomb, les indignations grandguignolesques[note], et cessons de faire la leçon aux autres, car « la quête de la clarté conceptuelle est à la fois indispensable et vaine[note] », et « […] on peut estimer que le refus de l’ambivalence et l’intolérance à l’ambigüité relèvent de l’exacerbation des affects, qui n’ont peut-être jamais été aussi massifs qu’aujourd’hui[note] ». Et encore : gardons notre sang-froid, pensons librement et envoyons paître les curés de toutes obédiences !

Prenons d’abord le cas de la non-binarité, notion à la mode que n’aurait pas reniée Michel Foucault. La binarité est le nouvel ennemi à abattre, en partant du paradigme de la sexuation femme/homme (ou femelle/mâle), de laquelle découleraient toutes sortes de sous-binarités nocives, sources de discriminations et de domination, alors que le mot d’ordre est à l’« inclusivité ». Égalité totale et définitive ! Fort bien. Mais alors pourquoi remarque-t-on « en même temps » que la partition schmittienne ami/ennemi est plus vivace que jamais ? En raison de ses sympathies nazies[note], le philosophe Carl Schmitt (1888-1985) ne devrait-il pas être mis au ban de la social-démocratie ? Eh bien non. Même si elle ne se revendique pas explicitement ou consciemment de lui, la gauche a repris ce dualisme à son compte[note], revenant par là même à cette binarité dont elle veut pourtant s’émanciper : ou vous appartenez au camp du Bien — soit la gauche libérale, progressiste et postmoderne —, ou vous appartenez au camp du Mal — soit tous ceux qui ne portent pas l’estampille de cette gauche, de Kairos aux identitaires néo-nazis, en passant par les partis de la droite souverainiste (Chez Nous, Nation, Vlaams Belang, N-VA, RN, etc.), les collapsologues, les anti-industriels et autres décroissants. En vertu du cordon sanitaire, tout ce laid monde est banni de la parole publique — « annulé » ou « désinvité » dans le jargon ad hoc — dans les associations, les universités, les syndicats, les partis, les médias dominants[note]. Depuis la terreur covidiste, les interdictions professionnelles — les Berufsverbot du nazisme — sont en recrudescence, particulièrement dans les domaines de la santé et de l’enseignement. Diaboliser, vilipender, incendier, calomnier, insulter, clouer au pilori par réseaux (a)sociaux interposés, en attendant de pouvoir rouler dans le goudron et les plumes (version faible) ou envoyer au bûcher ou au peloton d’exécution[note] (version forte) tous les mal(mâles ?) pensants. Les Torquemada 2.0 pavent la route vers une société harmonieuse enfin débarrassée de ses démons et contradictions, dont ont rêvé tous les épris de totalitarisme. L’idéalisme, quand il est exclusif (et inclusif !) mène à un enfer vertueux. Rien de neuf depuis Thomas More et son œuvre la plus connue, L’Utopie (1516).

Après avoir annulé les autres et pour éviter d’être un jour annulé à votre tour, misez sur le déréférencement, une nouvelle tendance. Il n’est pas subi, mais réclamé pour soi-même. Ainsi un ancien collaborateur de Kairos, T. H.[note], nous a demandé que soient retirées du site toutes les mentions de son nom, donc les articles qu’il y avait publiés[note]. Réécrire l’histoire en néantisant ses tribulations honteuses (avec ou sans guillemets), cela porte un nom : le révisionnisme, et parfois même le négationnisme, des trucs habituellement classés à l’extrême droite (bien que Staline ne s’en soit pas privé en effaçant la silhouette de Trotsky sur un cliché officiel du régime, à l’époque sans photoshop !). Une forme inversée de fake où l’on n’assume plus ses actes passés « qui ne se seraient jamais produits », autrement dit une violation de la réalité physique. Qu’est-ce qui motive ce genre de démarche ? Questionné entre quatre yeux par moi, T. H., visiblement embarrassé, bredouilla une explication, éluda ses vraies motivations, bref botta en touche, mais je compris à demi-mots que c’était la peur de l’opprobre, de l’ostracisme, de la sanction sociale. Il sait que ses copains antifas ont l’habitude d’enquêter sur le présent et le passé des individus en explorant la Toile. Le pardon et l’oubli leur sont inconnus, pour eux les « erreurs » de jeunesse doivent se payer jusqu’au dernier souffle. Âgé de 30 ans, T. H. fréquente aujourd’hui les cercles de la gauche, où Kairos n’a pas bonne presse. Il ressent comme une épée de Damoclès la présence de ses articles sur notre site. Si jamais « on » les découvrait, enfer et damnation ! D’ailleurs, la vraie question n’est pas « si » mais « quand », ouille ! Les voir disparaître relève d’abord du « souhait en général irrationnel et obsessionnel de vivre heureux grâce à la subordination à l’autorité[note] », en l’occurrence celle de sa coterie ; mais c’est aussi un enjeu plus sérieux : rien de moins que la survie sociale. La mascarade pandémique a remis la lâcheté à la mode. « Oui, j’ai peur du virus, je ne veux pas avoir d’amendes, et je t’emmerde ! », avait rétorqué, en montant sur ses ergots, un banal muselé à une de mes amies. Or, avec la culpabilité, la lâcheté est la caractéristique psychosociale majeure des mouvements totalitaires instaurant « l’égalité des citoyens dans la peur[note] ». Paradoxalement, celle-ci n’empêche pas les individus qui y sont soumis d’apparaître comme arrogants et sûrs d’eux. Mais « l’arrogance idéologique exprime moins le courage que la lâcheté[note] », avance le philosophe Jean Birnbaum. Le courage est symétriquement en voie de disparition. Itou pour l’esprit de dissidence, qui avait permis de mettre à bas des régimes despotiques[note]. Résumons-nous : en appeler au retour du courage individuel et de la force d’âme sera interprété par la gogôche comme un marqueur de plus, indubitable, de mon prétendu « confusionnisme », car courage et force d’âme ne seraient que des valeurs de droite[note]. Il y a au moins deux choses qui de nos jours sont toujours aussi faciles : coller des étiquettes politiques par réflexe et tomber dans le manichéisme, soit dans la binarité. Alors binarité par-ci, non-binarité par-là, il faudrait savoir !

Bernard Legros