Éco-terroristes ?
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Éco-terroristes ?

L’actuel usage du néologisme « éco-terrorisme » ne représente pas seulement une errance parmi d’autres, un nouveau mensonge des gouvernants et des médias. Utiliser un terme aussi chargé historiquement et idéologiquement, et surtout militairement, suggère des perspectives préoccupantes, à moins que nous sachions nous réapproprier, vite désormais, les mots qui ont du sens. 

Léandre

Chacun sait que le « terrorisme » en tant qu’idée politique a été inventé sous la Révolution française, à la fois par Danton (« Soyons terribles pour éviter au peuple de l’être ! ») et ses futurs bourreaux jacobins. Saint-Just est, en la matière, celui qui a fondé les principes du terrorisme politique d’État[note]. Plus tard, lorsque les collaborateurs de l’État français de Pétain qualifiaient les résistants de « terroristes », il s’agissait pour ses agents – ministres et journaux collaborationnistes –, en reprenant le qualificatif de « terroristes », de discréditer leurs ennemis et de pouvoir ainsi leur appliquer une politique… de terreur. Révolution française ou nationale, la constante ne changeait pas : la terreur se justifierait par une situation d’exception – et peu importe que cela ait été vrai ou pas puisque seule compte pour l’État la légalité, et qu’il est en dernière instance celui qui définit ce qui est légal via le pouvoir judiciaire… 

Lors des années de plomb en Allemagne et en Italie, le qualificatif de « terroristes » a surtout servi à maquiller le fait que, si terreur il y avait, elle ne venait en tout cas pas de ceux qui en étaient accusés. En effet, quoi que nous pensions des erreurs politiques de la Fraction Armée rouge allemande ou des Brigades rouges italiennes, ces organisations n’ont pas « terrorisé » la population : elles n’ont ciblé que des personnes précises. Rien à voir avec la Terreur de 1793-1794 ni avec celle de la collaboration avec les nazis. 

Il s’agissait, pour les États concernés, de mettre en place une politique dite antiterroriste, visant à resserrer l’éventail des libertés et, donc, en dernière analyse, à terroriser… leurs propres citoyens ! Telle est l’une des origines de la montée du sentiment d’insécurité dans ces pays. Car l’antiterrorisme n’a jamais eu pour but d’arrêter les terroristes ; cela, c’est l’affaire des services de police. L’antiterrorisme est avant tout un discours, porté par les gouvernants et les médias dominants à leurs ordres, qui veut nous faire croire que les groupes dits terroristes frappent n’importe qui n’importe où. À partir du moment où ce discours est accepté par la population, il devient un mode de pensée consensuel. Une idéologie. L’antiterrorisme est une idéologie justifiant les restrictions des libertés des citoyens[note]. Qui plus est, cette violence montée en épingle par les médias « de masse » permet de faire oublier l’autre violence, quotidienne, banale et destructrice, qui imprègne les rapports sociaux et économiques issus du capitalisme, du productivisme à outrance. 

UNE VIOLENCE D’ÉTAT ILLÉGITIME 

Ce que vise l’usage désormais incessant du terme « éco-terroriste » est d’aboutir à la criminalisation de toute action à visée écologique qui utiliserait la violence et même de toute manifestation qui « nécessiterait », aux yeux de l’État, l’usage de ses forces de répression les plus radicales, robocops et armée (en France, la gendarmerie est un corps de l’armée et a utilisé un blindé contre les zadistes de Notre-Dame-des-Landes). 

Cependant, nous ne pouvons pas limiter notre analyse de l’« éco-terrorisme » à ce constat. Car quelle réponse apporter à l’usage désormais intensif de ce terme ? 

L’État se prétend le seul détenteur de la violence « légale donc légitime ». Sa violence n’est même plus légale ! Ainsi, l’État français utilise contre sa propre population des armes interdites par les conventions internationales ; ses policiers utilisent leurs armes de manière dangereuse – les angles de tir minimaux n’ont pas été respectés lors de la répression à Sainte-Soline, par exemple. Surtout : sa violence n’est absolument pas légitime[note] pour des raisons cruciales : disproportion de la répression par rapport à la violence des manifestants ; la violence d’État sert à couvrir des « actes de destruction du futur », comme le sont, entre autres, la création de mégabassines. 

Puisque la violence utilisée par l’État contre les prétendus éco-terroristes est illégitime, plaçons notre combat sur le terrain le plus radical, qui est le fond politique et la légitimité éthique de notre action. 

Nous rejetons l’agro-industrie, les mégabassines, telle méga-entreprise ou tel mégaprojet, au nom d’une idée émancipatrice que nous avons de l’avenir, des générations futures, de la survie et de la vie de cette planète et des êtres vivants qu’elle abrite dans les écosystèmes dont ces êtres vivants ont besoin. Nos luttes actuelles, y compris notre usage de la violence, s’inscrivent dans une logique de libération du futur, tandis que la violence de l’État n’exprime que sa crainte que l’avenir lui échappe. 

NOUS SOMMES LA TERRE QUI SE DÉFEND 

Nous ne nions pas que l’utilisation de la violence pour faire valoir des revendications écologistes aboutit, dans le contexte actuel d’augmentation généralisée de la violence, à viriliser certains comportements d’opposants dits « radicaux ». Le raisonnement est à peu près le suivant : « Être radical, c’est ne laisser aucun terrain à l’État, c’est l’affronter partout, y compris au niveau de ses forces de répression. » Y compris lorsque le niveau d’affrontement imposé par l’État, sur le plan « militaire », se situe bien au-delà des forces du mouvement. Comme si le meilleur moyen de vaincre la politique détestable et dictatoriale des États actuels, engagés dans la course à la destruction de la planète par épuisement de ses dernières ressources, était de se placer sur le terrain où l’État est le plus puissant ! 

Nous ne sommes ni des éco-terroristes ni des Khmers verts. Face aux insultes de l’État, si nous nous réappropriions le vocabulaire et que nous affirmions que les éco-terroristes, ce sont les États et leurs robocops aux ordres ? (Piètres exemples de virilité, soit dit en passant, car c’est tout sauf viril de noyer sous les gaz lacrymogènes des milliers de citoyens sans masque pendant que les robocops sont eux-mêmes suréquipés). Sans oublier les médias dominants qui font semblant de ne pas comprendre ce qui se joue là. 

L’éco-terrorisme, si ce terme a un sens, devrait signifier « terroriser les écosystèmes » ou « terroriser au nom de l’écologie ». Dans aucun des deux cas, lesdits « éco-terroristes » selon les médias mainstream et l’État ne le sont. C’est une évidence. En revanche, les forces de répression « terrorisent les écosystèmes » au sens où, en défendant des mégaprojets insensés, elles défendent l’appropriation privée de la planète, et sa destruction au nom d’un profit injustifiable devant les générations à venir. Quant à « terroriser au nom de l’écologie », là encore, c’est l’État qui justifie un niveau très élevé de violence au nom de la conception productiviste à outrance de sa politique « verte ». Car les États continuent de prétendre mener des politiques écologiques « réalistes »… et mentent ouvertement. Les responsables du désastre échapperont-ils au jugement des générations futures ? 

L’ENJEU ? L’AVENIR ! 

L’usage par l’État et ses soutiens du terme d’éco-terroristes est l’aveu de son incapacité à entendre les moindres revendications au nom de l’avenir. Face aux agressions de l’État et du système productiviste et extractiviste contre la planète, la désespérance monte dans nos rangs. Une sorte de nihilisme s’empare de beaucoup de prétendus radicaux, qui pensent arrêter la violence de l’État en l’affrontant sur son terrain militaire. Or, nous devons affronter des États servis par des médias aux ordres, alors que nous avons accumulé quelque retard sur le terrain du langage. Donc de notre capacité à dessiner et faire naître d’autres futurs que celui que nous imposent les maîtres du monde et la Mégamachine. Nous aurions tout intérêt à faire de la réappropriation des mots l’un de nos axes fondamentaux, et à revendiquer nos actions en faveur de la planète, sabotage et autres, au nom de valeurs politiques émancipatrices. N’est-ce pas par cette voie que nous élargirons nos rangs et sortirons de l’entre-soi ? L’équité de traitement de tous les êtres vivants, la simplicité volontaire, le refus du progrès ne sont pas des lubies d’attardés politiques. Revendiquons-les ! Ouvertement, et pas en cachette comme cela se passe encore trop souvent ou dans des cercles restreints. 

Que l’État soit devenu illégitime est une caractéristique du type de « dictature démocratique » que nous subissons. Face à lui, nous sommes écologistes au sens où la liberté et l’émancipation de l’humanité sont une part d’une politique de préservation du monde vivant. L’écologie ne peut être que radicale car elle est une politique qui émet des solutions globales, « intégrales » comme disent les Sud-Américains, à la fois légitimes, cohérentes, réalistes et réalisables. 

Philippe Godard