Avouons-le : l’idée de se pencher sur ce trésor d’intelligence administrativo-financiéro-pédagogique ne nous emballait pas. Mais il nous a semblé opportun, à la fin de cet été 2023, de récapituler ce que l’on doit savoir sur ce « monstre ». Ce sera technique, mais ( forcément !) utile. Alors, heureux ?
Les référentiels (donnant le cadre général) et les programmes (listant les activités pour chaque branche) sont publiés sur le site ad hoc[note] ; les directions d’écoles, gratifiées de jours de formations, sont armées (elles ont ajouté deux piles de documents, sous les piles « recherche professeurs désespérément » et « recherche motivation désespérément »). Le Pacte pour l’enseignement d’excellence fête bientôt ses 10 ans, célébrés en grande pompe par la presse[note] qui nous donne l’occasion d’un bilan contrasté et le plus lucide possible.
EX-FAN DE 2014
Nous sommes en l’an 6 avant J.C[note]. Une ministre décide de s’emparer d’un problème récurrent, appuyé par les études PISA (et sur une judicieuse observation d’un de ses amis, par hasard directeur du bureau d’études McKinsey[note]) : le niveau des élèves francophones. Niveau bas et inégalités criantes. Inefficacité de l’école. L’Association pour une école démocratique (APED) s’en était fait l’écho, avec d’autres associations, en janvier 2014[note]. Ce que ministre pense, ministre fait : voici le Pacte pour un enseignement d’excellence.
Autour de cinq piliers, on veut revaloriser les filières techniques et professionnelles[note], accentuer le travail aux bases (lecture, écriture, calcul), allonger le « tronc commun » (formation commune à toutes et à tous) jusqu’à la 3e année secondaire, en lui donnant une coloration plus polytechnique, afin d’aider les élèves à s’orienter. On veut favoriser une école inclusive, tout mettre en place pour le bien-être des élèves, par la création d’un Daccé, Dossier d’accompagnement de l’élève. On veut anéantir le mouton noir du redoublement, qui coûterait, au dire de la ministre, 400.000.000€ par an. Tant de réformes à faire !
Ladite ministre part en 2016, remplacée par une autre, puis par l’actuelle, Caroline Désir (PS) en 2019. De (très nombreux) décrets abrogent certains éléments, en modifient d’autres, intègrent de nouvelles revendications, se succèdent.
LES DESSOUS CHICS
Les ministres passent, le projet d’associer tous les acteurs en place (d’où le terme « pacte », imagine-t-on) pour un enseignement de (très) grande qualité, reste, comme les cabinettards qui y ont pensé, en concertation constante avec les représentants du terrain[note]. Tables rondes, conférences, appels à participation, demandes d’avis, consultation d’experts et de pro : tout est prêt pour lancer les hostilités … pardon, les démarches. À chaque phase, nouvelle étape de concertation, nouvelle discussion au Parlement, nouveaux compromis et blocages potentiels. Nous parlons du 10e anniversaire du Pacte ; 9 années scolaires se sont donc déjà écoulées. Nonobstant le covid, il faut remarquer la nécessité du temps long dans le processus d’évolution de la société. Que cela aille dans un bon ou un mauvais sens, d’ailleurs, nous n’en parlerons qu’en présence de nos avocats.
Des établissements participent dès 2019 à la première vague d’écoles participantes aux « plans de pilotage », autour d’objectifs à respecter dans les 6 ans. Une 2e vague a commencé en 2021, puis une 3e en 2023. À terme, toutes les écoles des réseaux publics seront gouvernées grâce à l’ambitieuse machine de guerre destinée à faire évoluer le mammouth scolaire : après tout, comme le proclame le slogan du Pacte, « Le monde évolue, l’école aussi. ». Dès la rentrée 2022-2023, de nouveaux rythmes scolaires, s’adaptant davantage aux rythmes biologiques de l’enfant (et des adultes aussi…). Dès 2023-2024, transformation de la filière technique-professionnelle avec l’adoption progressive du PEQ (Parcours de l’enseignement qualifiant) et l’extension de la tant gratuité de l’enseignement, jusqu’au milieu du primaire.
On nous proclame qu’il est temps de revaloriser le métier de prof, de remettre de l’ordre et de la cohérence dans les apprentissages, de la rigueur dans l’enseignement. Louable objectif, pour lequel les moyens seront mis. Fort bien ! Ce ne sont pas (ou plus) que de belles paroles, destinées à calmer à la fois un public cible et un électorat précieux. Mais…
RIEN POUR RIEN
La difficulté ne réside pas vraiment dans les constats (partagés par la communauté éducative)[note], plutôt dans les processus. Il s’agit d’établir une sorte de leadership pédagogique, à la forme douce (il semblerait que la méthode dure, celle qui prévaut aux États-Unis, n’entraîne pas des résultats satisfaisants)[note]. Il s’agit de responsabiliser tout en laissant l’autonomie, nous assure-t-on ; dans les programmes et référentiels, laissant soi-disant une liberté pédagogique, dans le projet d’évaluation des enseignants, décrié par (presque) tous les syndicats[note], ou dans les plans de pilotage, articulés autour d’objectifs (entre 3 et 5) à atteindre dans un laps de temps de 6 ans maximum. Une fois ce plan accepté et validé, il devient contrat d’objectifs. Il nécessite beaucoup de moyens humains. Ainsi, outre les enseignants, directions et personnels administratifs des écoles, une multitude d’acteurs extérieurs apparaissent, DCO (Délégués aux Contrats d’Objectifs) ou DZ (Directeurs de Zone). « Vous voulez des moyens ? D’accord, mais laissez-nous donc fouiller dans vos affaires et vous imposer des mesures de bon management. Les moyens?Onenparleaprès,d’accord?»L’idéededépartestlouable (sans doute, si elle vient bien de politiques préoccupés par le niveau et le bien-être des jeunes, sans que cela leur ait été soufflé par un cabinet de consultante qui a bradé ses prix grâce à du mécénat privé !). La méthode pose question sur beaucoup de points, dont le contrôle renforcé des pouvoirs publics sur les lieux d’enseignement et l’évaluation-sanction des enseignants qui « dysfonctionnent ».
AMOURS DES FEINTES
La ministre claironne qu’un grand nombre d’enseignants ont été embauchés, pour le co-enseignement (notamment en maternelle)[note], elle occulte (ou omet ?) le fait que des postes disparaissent en même temps dans le secondaire, provoquant des classes chargées et l’impossibilité pour les acteurs de l’enseignement d’assurer correctement leur tâche première : enseigner. Elle balaie le fait que le professeur doive, sans arrêt, compléter des documents administrativement incontournables, mais lourds et souvent redondants. Mettons donc cela en lien avec deux chiffres. D’une part, le taux de professeurs qui se sont absentés, au cours de l’année scolaire 2022-2023, à la limite plus haut que durant les années du covid. On peut formuler l’hypothèse que ces absences frappent un corps professionnel qui, à l’instar de bien d’autres professions du lien social, a été fortement marqué — psychologiquement autant que physiquement — par la pandémie[note]. D’autre part, le taux de professeurs qui sont partis à la retraite anticipée[note] a augmenté. Quelle est la signification de cette augmentation, sinon la potentielle usure, par des réformes à répétition et un rythme d’adaptation extrême ? Il faut enchaîner les réformes, il faut s’adapter, il faut être productif. Est-ce envisageable avec la charge monumentale de travail, à l’école comme à domicile, le tout à une époque en perte de repères, que l’école pourrait donner si on lui faisait confiance ?
RACCROCHEZ, C’EST UNE HORREUR ?
Last but not least, dans les programmes et des référentiels, un autre motif d’inquiétude réside dans l’intitulé et la description d’un des domaines autour desquels vont s’articuler les branches apprises dans le tronc commun : le domaine 6, domaine transversal qui touchera toutes les branches : « créativité, engagement et esprit d’entreprendre ». Sa description laisse pantois : « Il concerne l’aptitude à associer des actes aux idées, c’est-à-dire à transformer des réflexions en actions et en projets effectifs. L’esprit d’entreprendre suppose de l’initiative, de la créativité, de l’innovation et de l’engagement, ainsi que la capacité de programmer et de gérer des projets en vue de la réalisation d’objectifs[note] ». Confrontée à ces termes, sur l’irruption du monde entrepreneurial dans l’école, la ministre rétorque que « [elle] n’aime pas qu’on dise qu’on a transformé les écoles en entreprises » mais ajoute, quelques lignes plus bas que « ça dépend du leadership de la direction, de la façon dont les équipes sont impliquées[note] ». La prudence est donc de mise : voilà une inflexion langagière très néo-libérale, reliquat de la deuxième phase de rédaction, très « McKinsey », du Pacte…
Second point qui suscite notre inquiétude, la place désarmante accordée au numérique (intégré dans le domaine spécifique 3, « Mathématique, sciences et techniques »), associé à la formation manuelle, technique et technologique. Le numérique a certes pris une place considérable, il importe de lui réserver alors la place qu’il mérite, ni plus ni moins ; ce n’est franchement pas l’idée qu’on en conçoit, dans la mesure où on apprend que le numérique sera appris dès la 3e primaire, que les écoles réclament un budget pour que les élèves aient le matériel idoine et que la Ligue des familles demande 350€ par enfant pour permettre d’acheter le dit matériel. Nous avons une suggestion : ne serait-il pas intéressant de mettre le même budget dans l’accès à la culture, ou toute initiative qui ouvre l’esprit ?
Certes, il y a de bonnes idées, des belles réformes (dont celle de la gratuité de l’enseignement), trop peut-être. L’enfer étant pavé de bonnes intentions, le Pacte pour un enseignement d’excellence ne doit pas devenir le Paris-Roubaix des acteurs de l’enseignement… Alors, marche arrière, si ça ne va pas ? Aucune évaluation du Pacte n’est fixée dans le temps. La ministre annonce : « Celui qui veut changer de réforme doit venir avec une alternative crédible[note] parce que le statu quo de notre système d’enseignement n’est de toute façon pas une option ». Fort bien. Avançons, donc. Mais dans le meilleur sens possible.
Jean-Guy Divers
PS : Les sous-titres de cet article vous ont certainement fait penser à des chansons de Jane Birkin. Toute ressemblance …n’est pas fortuite du tout.


