Entretien avec Marc Moustacakis, éditeur de l’essai de Nicolas Boucher, publié aux éditions Apostena en décembre 2023. Le titre provocateur du livre est l’occasion de développer une analyse acérée de la situation (post-)politique de l’Hexagone.

Alexandre Penasse : Voici un livre important et actuel. Lors de la visite d’Emmanuel Macron au Salon de l’agriculture, on a entendu dire que, sans son service de police qui semblait plus nombreux que les agriculteurs, il aurait pu être lynché. Il apparaît comme le président le plus haï de l’histoire de France. D’où la question : « Fallait-il tuer Macron ? »
Marc Moustacakis : Merci de rappeler cet épisode qui fait écho au livre, publié un peu auparavant. La réalité pourrait bien dépasser la fiction. Dans son livre, l’auteur décrit de manière burlesque cette France des villages Potemkine, où à l’instar de Catherine II de Russie, Macron se balade de façon un peu virtuelle. Et lorsqu’il rencontre le public réel, comme au Salon de l’agriculture, on se rend compte de l’hostilité de cette France-là.
L’assassin est un quadragénaire quelconque qui insiste sur le fait qu’il pourrait être n’importe qui, car bien d’autres que lui nourrissent une telle idée. En même temps, s’il pense qu’il fallait passer à l’acte, il se demande si ce n’est pas en réalité impossible, puisque Macron est une image, une représentation du vide.
Absolument. Il s’agit d’une des problématiques du livre qu’annonce son titre provocateur et iconoclaste, un terme à prendre aussi dans son sens originaire de briseur d’icônes et d’images : cela aurait-il du sens d’attenter à la vie de Macron ? Car ne s’agit-il pas d’un hologramme, d’une image placée sur nos écrans, par laquelle on peut être fasciné mais derrière laquelle il y a une autre réalité à l’œuvre. Au-delà de la fiction, l’auteur engage une réflexion sur la nature du pouvoir actuel. Sommesnous face à des gens qui nous gouvernent de façon plus ou moins compétente et honnête, ou sommes-nous passés à un autre stade où, derrière ces figurants, ce sont d’autres instances qui détiennent le pouvoir ?
« En même temps », paradoxalement, le narrateur dit que seul son acte avait le pouvoir de faire entrer Macron dans l’histoire, car il ouvre les portes de l’éternité à un individu qui est le symbole du néant.
Tout à fait. Ceci en toile de fond d’une intrigue drôle et burlesque. Sans trop en révéler pour ménager le suspense, disons que l’attentat se déroule lors de la visite d’un abattoir où, pour atteindre son objectif, le narrateur trouve un moyen original dont l’esthétique très particulière aide à résoudre cette question insoluble de l’assassinat politique en nos temps post-politiques.
Cet attentat symbolise cette époque où la France rurale se meurt, à l’instar de ces agriculteurs désespérés dont beaucoup sont poussés au suicide. Le livre décrit très bien l’esprit décrépit du pays : « ce coin du Tarn [où se trouve le lieu où le narrateur rencontrera Macron], moins peuplé d’hommes heureusement que de brebis, n’avait pas attendu 2017 pour se voir abandonné par l’État. Celui-ci n’existait que par intermittence et sous la forme encore de la pieuvre Europe dont les tentacules se saisissaient régulièrement des petits exploitants pour les faire mourir avec méthode en déployant sa politique de subventions bienveillantes au point de conduire au suicide régulier d’agriculteurs dans une région verte pourtant, et à laquelle un homme du sol a assez quand il a ne serait-ce qu’un peu pour rester attaché. En bref, il s’agissait de ne pas le leur faire aux gens du coin ».
L’étouffement méthodique de ces petits agriculteurs qui nous nourrissent et mériteraient de vivre de leur travail est l’un des symptômes d’une pathologie plus large dont les États souffrent et vont mourir. Nicolas Boucher évoque en demiteinte cette destruction patiente, orchestrée par l’Europe, de toute possibilité pour les individus comme pour les États de demeurer souverains. Outre la souveraineté alimentaire, on a vu avec la crise sanitaire comment nous sommes dépossédés de notre souveraineté vis-à-vis de notre corps et de notre santé.
Ce livre peut paraître désespérant puisque plus personne ne semble croire à la révolte. C’était le cas des agriculteurs que j’ai rencontrés lors de manifestations à Bruxelles. Je cite à nouveau Boucher : « À l’arrivée du cortège, nous vîmes monter la colonne rouge des fumigènes syndicaux — puisque quand il va visiter le lieu où vient Macron, il y a à l’arrière, derrière la barrière, des syndicats —, ces feux de Bengale qui donnent toujours, conformément aux rites de la CGT, un petit air de fête populaire à ces rassemblements, comme si jamais véritablement personne n’y croyait, à la révolte ».
C’est vrai que l’auteur oscille entre le désespoir et l’appel, sinon à la révolte, du moins à un soubresaut dont l’être humain serait capable. Car derrière toutes ces destructions, l’essentiel pour Boucher, c’est la transformation ontologique de l’être humain. Selon lui, on n’est pas simplement en train d’appauvrir des pays et de paupériser des classes sociales, mais aussi de transformer méthodiquement celles-ci en masse uniforme.
Donc on tue le vide. Mais on a l’impression que plus rien n’a de prise dans ce vide, où même la vérité n’a pas sa place, où même les plus grands scandales ne peuvent plus faire scandale. Dans un système qui est en lui-même scandaleux, ce livre risque d’être paradoxalement happé par le vide.
Oui, c’est l’un des paradoxes. L’accumulation de scandales nous étouffe et provoque une espèce de lassitude, comme chez ces jeunes agriculteurs que vous évoquez et qui, tout en manifestant, doutent de l’efficacité de leur combat. L’une des forces de ce système corrompu est de nous anesthésier.
L’impuissance est peut-être au cœur de ce livre, mais il y a aussi de l’espoir. Peut-être que dans la vraie vie, où tout est encore possible, le régicide a véritablement lieu.
Nicolas Boucher a la vertu de remettre au goût du jour la question du régicide qui, en France plus qu’en Belgique, hante quelque peu l’imaginaire collectif, puisqu’il nous est arrivé de raccourcir des têtes. Je ne sais pas si ce raccourcissement signifiait la fin de l’absolutisme royal, puisqu’il a peut-être survécu sous diverses formes, mais en tout cas, je trouve que ce livre drôle et grave à la fois a le mérite de nous faire repenser à cette question-là, de la remettre au centre du débat.
Impossible pour l’auteur d’écrire ce livre sous son vrai nom…
L’auteur utilise un pseudonyme pour deux raisons. Tout d’abord, pour protéger sa vie privée. Vous êtes bien placé pour savoir que l’on peut aller en garde à vue pour moins que ça. Aujourd’hui en France, les autorités peuvent manquer singulièrement d’humour. Par ailleurs, il s’agit d’un anonymat revendiqué : comme vous l’évoquiez, le narrateur revendique le fait d’être un homme du commun. À ce propos, certains lecteurs m’ont dit que cet homme moderne et un peu médiocre leur faisait penser à un personnage de Michel Houellebecq. L’auteur dit qu’il est important que ce soit un anonyme dans lequel chacun puisse se reconnaître, y compris, si je puis dire, des « gens de peu ».
La seconde partie du livre est axée sur une critique profonde de notre société de consommation qui est aussi, comme l’a souligné Guy Debord, une société du spectacle. Cela confère aussi toute sa richesse au livre.
On ne peut s’empêcher de penser à la fonction cathartique de ce livre. On sent, dans la jouissance de l’écriture, que Nicolas Boucher y a pensé. Il provoque aussi la jouissance du lecteur, ainsi que beaucoup me l’ont confié. La possibilité théorique que le tyran soit supprimé, ou plutôt « effacé » comme dit l’auteur, provoque une jouissance cathartique. Au-delà, l’auteur nous propose une réflexion très intéressante sur la société post-industrielle, que certains ont qualifié de capitalisme du désastre. Boucher brosse ainsi un portrait au vitriol de cette société, avec parfois des accents proches du sermon religieux, et certains passages qui font penser à des textes de Léon Bloy ou de Georges Bernanos. L’état désastreux dans lequel l’humanité se trouve désormais apparaît comme l’achèvement du processus infernal de cette société industrielle qu’on nous a imposée.
Au sein d’une telle société, l’auteur dit à propos de la démocratie : « Chacun a ce mot en bouche sans savoir jamais ce qu’il désigne en vrai, dans la vraie vie, pour les hommes vivant en “ démocratie ”. On ne sait pas ce qu’est la démocratie, mais on sait que là où elle n’est pas, là où elle ne serait pas encore, eh bien elle doit être. Oui, elle doit être partout. Partout, imposons le peuple souverain ». De nouveau, on est dans ce spectacle continu.
Ce passage que vous isolez est symptomatique. Boucher nous fait regarder en face la réalité de cette « démocratie ». Nos États sont-ils démocratiques ? N’est-ce pas simplement un effet de langage qu’on nous impose pour masquer la réalité, à savoir que la façon dont nous sommes gouvernés est le contraire de ce qu’on entend par souveraineté du peuple ? N’y a-t-il pas là une espèce de supercherie vieille de plusieurs décennies, bien antérieure à Macron ? Une autre chose qui préoccupe beaucoup notre auteur est la déliquescence des valeurs culturelles et morales, ainsi que la baisse catastrophique — confirmée par toutes les études PISA —, du niveau d’éducation dans nos pays. Il semble que l’Occident est en train de saper les valeurs morales qui constituaient le ciment de nos sociétés. Peut-on se projeter comme nous le faisons dans une société simplement ludique, festive, détruisant la famille, le couple et jusqu’aux individus, dont l’identité sexuelle est remise en cause ?
Pour être un peu optimiste, peut-être qu’en fin de compte, ce n’est pas la France qui a choisi Macron, mais plutôt les officines politico-médiatiques des classes dominantes. Nicolas Boucher le dit : « Comment comprendre pourquoi on place un président ? La France s’est vu infliger ce simulacre et toute la cohorte si vulgaire, si indigne de nous qu’ils continuèrent d’appeler membres du gouvernement. Quel peuple, en effet, mérite Marlène Schiappa, Annalena Baerboke (en Allemagne), Olivier Dussopt ? Qui ? Quelle ethnie ayant même pour tout vêtement des tatouages, des étuis péniens, une tribu ravagée même par trop de consanguinité votant à main levée dans des jungles profondes ? Laquelle les aurait choisis ? Laquelle ».
Je ne peux m’empêcher de rire à chaque fois que je lis ce passage ! C’est dit avec beaucoup de subtilité. On peut vraiment se demander dans quelle mesure la médiocrité de notre classe politique n’est pas une décision de méthode. Quand le ministre des Affaires étrangères, le représentant diplomatique de la France à l’étranger, a des difficultés à manier sa propre langue, on peut se poser des questions. Y aurait-il de la part d’un pouvoir cynique la volonté d’humilier la population ? Lorsqu’il aura à débattre avec Monsieur Lavrov par exemple, ce Monsieur Séjourné aura du mal à être pris au sérieux. À quel jeu jouent nos élites pour nous imposer des gouvernements pareils ? N’est-ce pas une forme de provocation de choisir une ministre de la famille précisément parce qu’elle vit en couple homosexuel et a été enceinte par PMA ?
L’auteur n’exempte pas non plus les gens de leurs propres responsabilités. Il parle ainsi du divertissement qui nous a fait troquer notre liberté pour un confort illusoire : « À l’origine de cette malfaisance, ne minorons pas notre propre faiblesse. Celle-ci fut conquise à grands coups de confort, de loisirs, de vacances à la mer et de la redécouverte au cœur des Seventies des délices malsains de la sexualité groupale. Nous fûmes, il faut le confesser, divertis. »
On retrouve chez lui, en effet, des accents à la Debord. À quel moment est-ce que ça a commencé à déraper ? Peut-être justement dans les années 1970, où l’on nous a divertis, au sens propre du terme — détournés —, par la fête. Souvenez-vous des propos du directeur de TF1 qui parlait du temps de cerveau disponible, qu’il s’agissait d’occuper avec le divertissement et la publicité. On va vider le cerveau des gens pour mieux les asservir.
« Égayés par du bruit qu’on nous a accoutumés à appeler musique, nous n’avons pas été assez sensibles au fait que corps et esprit désormais seraient traités d’identique façon. Nos corps lascifs et obèses souffriraient, chargés d’une nourriture qu’un homme de l’Antiquité eût refusé de donner à ses chiens. Nous boirions sans fin des sodas, nous vivrions dans des tours à mille kilomètres de notre voisin de palier. Tous les jours avec le poison de la désinformation, nous devrions avaler celui, bien réel, de l’air saturé de pesticides soufflés depuis le grand atelier… ». Avec cette critique profonde de la société de consommation et du spectacle, l’auteur montre que nous sommes vraiment à la fin d’une époque.
Il n’est pas douteux que nous assistons à la fin d’un cycle. Je ne sais pas si cet affaissement va mener à un effondrement plus ou moins doux. En tout cas, il est clair que des instances dirigeantes ont décidé d’accompagner voire de précipiter cet affaissement pour mieux le contrôler et imposer un nouveau type de société, à savoir ce fameux nouvel ordre mondial. Si nous sommes nombreux à ne pas en vouloir pourrons-nous résister à son avènement, alors que plusieurs dispositifs sont déjà en place ? Serons-nous capables de le refuser et de réinventer un monde dans lequel on se sente plus heureux ? À cet égard, un peu plus optimiste que l’auteur, j’espère que, pour autant que les gens ne soient pas complètement captifs du discours dominant, il reste un espace de créativité. Je pense en particulier aux jeunes qui sont la cible privilégiée, car ce sont eux qui vont faire la révolution de demain.
Mais beaucoup se complaisent dans cette société du désastre…
Le cerveau est ainsi fait qu’il est plus confortable de se cantonner à ce que l’on connaît. C’est ce qu’on appelle le bénéfice secondaire d’une maladie : lorsqu’on s’y est habitué, on peut se complaire dans notre état maladif. Mais cela a toujours été l’apanage de la jeunesse que de pouvoir se jeter dans l’inconnu. Souhaitons donc que les jeunes générations, pour autant qu’elles ne soient pas trop captives de leur smartphone — ou alors sachent l’utiliser à d’autres fins que celles qu’on veut bien leur donner—, puissent effectuer ce saut dans l’inconnu.
Laissons le mot de la fin à l’auteur : « Il faut continuer à nous aimer en ces temps de détresse où il faut choisir la voix calme du refus ». Et il y a aussi des moments d’opportunité, comme on le voit lorsqu’il rencontre Macron. En exergue du livre, Nicolas Boucher cite Théodore Kaczynski, c’est-à-dire Unabomber, qui disait que, pour faire entendre son message, il avait dû tuer des gens. Espérons qu’il ne faille pas en arriver là. En tout cas, ce livre me semble essentiel pour penser l’époque actuelle. Merci d’avoir osé le publier.
Merci à vous. Je ne suis pas éditeur de métier mais, pour reprendre la langue de Klaus Schwab, j’ai saisi ce window of opportunity.
Ou pour le dire mieux encore, ce moment Kairos !
Propos recueillis par Alexandre Penasse et retranscrits par
François Massoulié.
N. B. : Étrangement, Fallait-il tuer Macron ? n’est pas diffusé par Amazon et assez difficile à trouver en librairie. Vous pourrez vous le procurer directement chez l’éditeur ( www.apotastena.com ) ou via la boutique de Kairos, où Marc Moustacakis a laissé quelques exemplaires en dépôt à l’attention du public belge. Vous pourrez aussi retrouver la version audiovisuelle de cet entretien : https://www.youtube.com/watch?v=QDihq0yRKy8.


