
LE MEC PLUS ULTRA (1985)
La dégaine, le style, le panache, cette aura mystérieuse, la faconde… Ne rêvez plus : cet homme a existé. Il s’agit, bien sûr, de… Michel Blanc. Promis, juré, je tenterai de ne pas vous parler de l’autre, là, ni de son ancien disciple qui maintenant l’a largement dépassé, ni de l’autre grand, là, qui va finir par fâcher tantine à la peine avec ses bêtises et son incompétence.
Non ! Gloire au petit Michel Blanc. Dans la chanson Le mec plus ultra (1985), il écrit, je crois, « Je viens juste en passant/ Je repars juste avant les croissants » et une voix féminine répond «Méchant». Ah, quelle splendide métaphore. L’Homme devait juste être là, en passant, et le voilà qui s’accroche avec la même énergie désespérée qu’un ado moderne à son téléphone. L’homme devait être providentiel, le succès, c’est éphémère, bien sûr, et le voilà qui est resté bien plus que lui-même, peut-être, n’aurait voulu.
EMBRASSEZ QUI VOUS VOUDREZ
(MICHEL BLANC, 2002)
On ne peut pas reprocher à Michel Blanc d’avoir été un acteur, voire un artiste, polyvalent, passant avec aisance d’un rôle potache chez Kev Adams, nouveau génie comique moderne, à une bluffante prestation chez Leconte ou Téchiné. Mais il n’a rien compris. La France, qui aime mettre les gens dans des cases afin d’encore plus les y enfoncer, n’aime décidément pas la mobilité. D’ailleurs, l’une des spécialités françaises, après le cassoulet, la choucroute et la mauvaise humeur, c’est bien la panne d’ascenseur (social). Et quand ça bouge un peu, les repères sont brouillés : alors on méprend, méprise, range dans une classe et une case, et tant pis si ça ne plaît pas. Et quand on s’avise de dépasser les clivages, le dépassement est vite sanctionné par les pontes des anciennes structures. Alors, bardaf, c’est l’embardée à cause d’une zone de turbulence.
UNE PETITE ZONE DE TURBULENCES
(Alfred Lot, 2009)
Je vous vois venir. Quoi, allez-vous dire avec un air blasé de navetteur dont le train a, exceptionnellement, 20 minutes de retard et 3 voitures au lieu de 6, il va s’occuper de la météo ? Que nenni, peau de chien. C’est le quotidien désormais habituel des résidents d’un monde dont les responsables n’ont pas pu/voulu/su anticiper la destination à laquelle nous orientait, infernal et paradisiaque, le (néo)libéralisme excroissant. Les petites zones de turbulences, ce sont de petites crises, successives, qui devraient, auraient dû, nous réorienter vers d’autres modèles de vie et de coexistence avec la nature et les autres ; au lieu de quoi, on nous enjoint, à longueur de discours, interviews et spots publicitaires, de faire en sorte que ce vieux monde, malgré ses soubresauts et ressacs de crises, change en restant le même. Que chacun et chacune restent à leur place, et les choses s’arrangeront, promis. Il n’y a vraiment que dans les films que le héros se transforme. Ce n’est pas comme si un dirigeant se comparaît à Jules César ou à Jupiter. Alors, que nous reste-t-il ? L’art et la culture, l’intelligence et la nuance, la résistance et la créativité.
LES PETITES VICTOIRES
(Mélanie Auffret, 2023)
À comprendre de deux manières différentes : sont-ce des petits progrès, chi va piano va sano, dans un climat sécurisant et épanouissant — comme c’est joliment décrit dans le film susnommé ? Alors, tout peut se rêver et se réaliser, pour le bien(-être) de toutes et de tous, n’est-ce pas ? Ou, au contraire, sont-ce des victoires en trompe-l’œil (ou en trompe-la-mort médiatique) qui, par une habile manipulation de communication, présentent des lois comme de graaaaandes avancées alors que ce sont de grooooos gadins pour la démocratie ? Dans ce cas, ce sont de bien petites victoires, du style de celles à la Pyrrhus. Et en parlant de pire Russe, .. Heu, non, oubliez.
GROSSE FATIGUE
(MICHEL BLANC, 1994)
Dites, les profs français, ça va, vous ? C’est pas comme si, en l’espace de 7 ans, vous aviez eu 6 ministres : Jean-Mi, Pap, Gaby, Amélia, Nicole et maintenant Anne. Soyez bons gagnants/perdants : au moins, sur 6 ministres, vous avez eu 3 personnalités fortes, qui avaient déjà exercé peu ou prou la fonction d’enseignant.e. Bon. Petite victoire. Anne n’y connaît rien. Bon. Petite zone de turbulence. Rien ne va plus ! Mais elle sait ce que c’est que l’exploitation puisqu’elle a fait partie de la commission au sujet de l’uberisation de l’économie. C’est sûr qu’elle va tout gérer correctement. Croyons-y, levons les mains et répétons ce mantra… On me souffle dans l’oreillette qu’elle a été mêlée à une polémique. Certes, réponds-je avec la faible assurance de Manu 1er roi de sa cour, mais ce n’est qu’une polémique, sur un bon mois de travail. Au même moment, Amélia avait déjà acheté toute une quincaillerie de casseroles en fer ! Elle est pas belle, la vie ? En plus, son collègue Bruno fait le taf sur les rodomontades et la provoc’. Et en parlant de Bruno, vous avez des nouvelles du champion du renflement brun, censé donner cours en Suisse ? Non, oubliez… Tout ça est profondément fatigant.
CIRCULEZ, Y A RIEN À VOIR
(PATRICE LECONTE, 1983)
Sur ce point, nous (oui, moi aussi j’emploie avec délices le « nous » majestatif. D’ailleurs, pour renforcer ma haute opinion de moi-même, n’hésitez pas à vous affilier au club dédié à ma gloire), nous, disais-je, n’aurons pas été (oui, futur antérieur d’anticipation, ding dong, bienvenue, disons, en 2027 !), nous n’aurons pas été déçus. Michel Blanc, sa vie (d’artiste) durant, a été un modèle de discrétion et de réserve, une sorte de plombier du cinéma, du théâtre et de la musique qui, son service terminé, ne va pas s’éterniser et réclamer une reconnaissance illimitée. Pourtant, Dieu (non pas Jupiter) seul sait à quel point il aurait pu se le permettre ! J’en connais un qui agit de la même façon. Il habite une petite maison dans le centre de Paris. Ah, on me souffle sur le prompteur qu’il ambitionnerait de se présenter en 2032 ! Ouh là, déjà que Hollande pense à 2027… Ton ambition, c’est finito ! Mais bon, il peut se représenter. Si le monde survit jusque-là, bien sûr. Et si on se souvient de lui. Étrangement, sur la question des traces dans l’Histoire, je fais davantage confiance à Jean-Claude Dusse qu’à Manu les bons tuyaux…
L’EXERCICE DU POUVOIR
(PIERRE SCHOELLER, 2011)
Voilà une nouvelle discipline à mettre au programme des JO : curieux mélange, en vérité, d’équilibrisme, de langue de bois, de grands écarts (entre les promesses, les lobbies, les victimes, les anciennes gloires et les nouveaux totems, les retournements de veste et les revirements de situations, le parti, les parties du parti, les médias). C’est tout un art, qui nécessite beaucoup d’entraînement, de travail acharné — comme le faisait d’ailleurs l’inoubliable Adrien de Tenue de soirée. Du travail au cordeau, de la répétition, de la réécriture, jamais de satisfaction prématurée (à ce propos, Amélia, tu peux baisser le doigt, les JO et leur magie inoubliable, c’est terminé). Le film L’exercice du pouvoir, qui a valu à Blanc un César, est admirable par son cynisme et sa vérité sobre. Il dresse le portrait en creux d’un monde politique qui sera éreinté davantage encore par le Baron noir. Tiens ? Le Baron noir, c’était Kad Merad. L’exercice du pouvoir, c’est Olivier Gourmet et Michel Blanc. De base, tous des acteurs dits comiques. Ils y sont follement crédibles. Peut-être est-ce parce que le ressort commun aux deux disciplines consiste à feindre, simuler, jouer pour que le public soit satisfait autant que soi dans son petit délire égocentrique ? Mais, quand le public du politique n’est pas ou plus satisfait, s’il peut demander des comptes, il n’obtient que rarement un remboursement.
SUR UN MALENTENDU ÇA PEUT TOUJOURS FONCTIONNER…
(JEAN-CLAUDE DUSSE DANS LES BRONZÉS, PATRICE LECONTE ET LE SPLENDID, 1978)
Je n’avais jamais fait le lien, mais… attendez. Manu Macron n’aurait-il pas été fan du raté magnifique qu’incarnait l’artiste ? Quand on y repense… Libération mit en sa Une Michel Blanc et la nouvelle ministre de l’Éducation. Sous laquelle, non une employée de maison, fielleuses langues, mais la fameuse phrase que tous les visiteurs de la tombe de Michel Blanc au Père-Lachaise ne cessent de répéter avec le sourire attendri. Alors, Macron disciple de Dusse ? Ça se tient. Certaines nominations ? Un malentendu. Certains propos ahurissants ? Un malentendu. La gestion sécuritaire carrément autoritaire en France pendant la période Covid ? Un malentendu. Le quoi qu’il en coûte ? Un malentendu. Ces renvois de ministres, ces départs de hauts fonctionnaires ? Des malentendus. Ces contrats signés avec de grandes démocraties (hum !), faisant fi de la question des Droits de l’Homme ? Des malentendus… Rien de bien folichon, tout cela, objecterez-vous par-dessus vos lunettes. Je préfère moi aussi Michel Blanc, issu d’une famille modeste, aussi modeste que lui l’est resté toute sa vie, ne reniant jamais ses origines ni la valeur du travail et la fragilité du succès.
Jean-Guy Divers


