Îlot de résistance sur la côte picarde
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Îlot de résistance sur la côte picarde

Picard Chanic
Chanic

C’est un bourg au charme irrésistible peuplé à moitié de Picards et l’autre moitié de saisonniers. Ces derniers y ont des attaches depuis des années et les Belges y sont en nombre. Les signataires de la présente en font partie. 

Depuis les élections municipales de mars 2020, une nouvelle majorité a été élue avec une large majorité de voix et une forte participation de votants, plus de 70%. Ce premier signe d’originalité contraste avec les résultats obtenus sur le fil dans la plupart des communes de France où les élections ont été marquées par une abstention record. 

Cette majorité a placé un nouveau maire à sa tête et défend au sein d’une association politique non alignée une approche très dynamique avec des valeurs écologiques et sociales. 

Le maire et son équipe succèdent à une longue période de stagnation et de désengagement avec une majorité qui, pendant deux mandats, a anesthésié les forces vives de cet ancien port de pêche, naguère important, dont le chasse-marée transportait le poisson directement à Paris. 

Suite au déclin de la pêche, la ville est devenue une station balnéaire très fréquentée par la « bonne société », avec ses casinos et son grand hôtel. 

La Première puis la Deuxième Guerre mondiale (avec ses 4 ans d’occupation militaire allemande) ont eu raison de ce havre touristique florissant. Mais il reste une petite industrie développée de serrurerie, conserverie, robinetterie, fonderie et flaconnage. 

La municipalité est gérée par le Parti communiste depuis l’après-guerre jusqu’à la chute de l’URSS. Cette longue période a permis de mettre en place des acquis sociaux importants, dont les effets sont encore aujourd’hui sensibles. 

Comme partout, la délocalisation des productions industrielles a affaibli la petite industrie locale, qui subsiste malgré tout en employant un nombre significatif d’ouvriers et d’artisans. 

Les choix de gestion pour le moins incongrus pris par la majorité précédente ont creusé le déclin du bourg. Prenant prétexte de l’effritement et du recul naturels des falaises en bord de mer (le bourg est situé très précisément au début des falaises qui s’étendent jusqu’à Étretat), la municipalité avait décidé d’investir dans un projet immobilier et commercial à distance de la côte, au détriment de la vocation balnéaire et du cœur historique de la ville, où l’abandon se traduisait par un grand nombre de panneaux de maisons à vendre et par la détérioration des équipements publics. La population et les commerçants oscillaient entre le mécontentement et le désespoir, gouvernés qu’ils étaient par une municipalité sourde à leurs demandes et ayant choisi de se livrer à un projet immobilier et commercial bien éloigné des besoins sociaux et du caractère de la ville. 

La nouvelle équipe municipale a pris les rênes en pleine pandémie et confinement. Refusant de se laisser contaminer par le climat ambiant de peur et de repli individuel, elle a promu, sans attendre, une politique d’ouverture de l’espace public en réinvestissant le centre délaissé, et surtout d’ouverture des esprits par de multiples manifestations populaires et des animations culturelles adaptées à la sociologie diverse de la population. 

Ce faisant, le maire et son équipe assument, en douceur, une forme de désobéissance civile institutionnalisée aux injonctions officielles sur les comportements face au covid qui leur semblent plus contre-productives qu’utiles, en ce qu’elles instillent l’isolement et la morosité. 

Ils respectent ainsi les engagements exprimés lors de leur investiture dont, déjà, les effets sont visibles avec la relance et l’ouverture de nouveaux commerces locaux ainsi que par la disparition des panneaux de maisons à vendre. 

Cette politique d’ouverture fait la part belle à un panel d’activités où les nouveautés côtoient la redynamisation des traditions. L’ensemble se déployant en symbiose avec les particularités d’un territoire regroupant trois sites d’une riche diversité urbanistique 

et culturelle, depuis l’ancien port de pêche jusqu’au quartier des belles villas 1900, en passant par l’église du XIVe siècle classée « au milieu du village ». 

Les marchés, dont l’existence est multiséculaire, ont continué pendant la pandémie ainsi que les brocantes et marchés artisanaux qui attirent en nombre la population locale et saisonnière. 

Des animations de rue, certaines organisées par des commerçants avec le soutien de la commune, fleurissent dans le centre historique : récitals de chansons (parfois en langue picarde), atelier de sculpture sur bois, sans oublier en été le bal populaire du samedi soir. 

De façon générale, la municipalité est attentive à accorder la gratuité à beaucoup d’animations de façon à préserver la mixité sociale. 

Une vie associative a aussi investi la ville. La mairie en a profité pour recycler l’ancienne école fermée par la majorité précédente en Maison des Associations. Le Petit Musée est né ainsi des efforts conjugués d’un photographe et d’un historien local et propose un regard intéressant sur le passé avec sa collection d’archives. L’église classée, citée plus haut, se voit aussi l’objet d’une Association des Amis du Beffroi qui travaille à sa mise en valeur et à défendre l’urgence d’entreprendre des travaux de réparation. Il faut dire qu’avec son beffroi ecclésiastique (bâtiment civil accolé à un bâtiment religieux) elle ne compte que deux autres exemples dans toute la France. Un réaménagement de la voirie est en cours en vue de créer une vaste zone piétonnière autour de l’église. Les plages avec leurs galets typiques sont l’objet des attentions de la mairie qui y a installé de nouvelles cabines et des coins lecture. 

Un autre défi se pose à cette équipe municipale qui n’a vraiment pas eu le temps de souffler depuis son élection il y a un an. 

Le maire a invité les présents signataires à visiter le chantier du futur centre culturel. Héritage de la majorité précédente, la volumineuse infrastructure se présente comme le résultat d’ambitions souvent contradictoires qui ont accouché d’un hybride peu maniable au coût un peu pharaonique. Essayant de recadrer les directives d’un architecte « parisien prétentieux » et la mainmise d’un cacique ayant entraîné la ville dans un cortège de dépenses somptuaires, le nouveau maire s’emploie à donner de la pertinence à cette entreprise, notamment en y installant une salle de cinéma dont la capacité à rassembler n’est plus à démontrer. 

Le chemin ne se fera pas en ligne droite mais la volonté politique pourrait bien venir à bout de tous ces travers. 

De retour dans notre maison après une longue absence imposée par la pandémie, nous avons pu observer que, dans les rues pavoisées de petits drapeaux flottant au vent souvent présents dans ces contrées, les visages arborent des sourires et que le « chasse-marée a emporté au large la tristesse et la sinistrose ». 

Sophie de Hemptinne et Manuel Dias