Il existe un lien entre la folie du pouvoir, la psychologie des foules, l’ultra-richesse, certaines pathologies « individuelles » des dirigeants actuels, et la militarisation du monde. Cette conjonction négative entre ces divers éléments explique, au moins en partie, les comportements anti-démocratiques et répressifs des dirigeants et leur diffusion dans l’ensemble de la société, à tous les échelons hiérarchiques.
La folie du pouvoir, cette volonté individuelle, de caste ou de classe, explique à elle seule l’amour de la puissance et le désir de certains individus, castes ou classes, de dominer et soumettre les autres. Après tout, ce n’est là que l’histoire de l’humanité telle que nous pouvons la retracer, et les périodes d’émancipation ou de libération correspondent aux rares moments où, précisément, certains d’entre nous, femmes, hommes et aussi enfants, se sont levés contre cette folie et ont réussi, un temps, à s’en débarrasser. Ils ont prouvé par là qu’il était donc possible d’en sortir. C’est ce que Simone Weil résume en ces termes : « Sans doute, en toute occasion, ceux qui ordonnent sont moins nombreux que ceux qui obéissent. Mais précisément parce qu’ils sont peu nombreux, ils forment un ensemble. Les autres, précisément parce qu’ils sont trop nombreux, sont un plus un plus un, et ainsi de suite. Ainsi la puissance d’une infime minorité repose malgré tout sur la force du nombre. […] Il y a cependant des moments où il n’en est pas ainsi. À certains moments de l’histoire, un grand souffle passe sur les masses ; leurs respirations, leurs paroles, leurs mouvements se confondent. Alors rien ne leur résiste. Les puissants connaissent à leur tour, enfin, ce que c’est que de se sentir seul et désarmé ; et ils tremblent[note] ».
ARTICULER LA PSYCHOLOGIE DES FOULES À LA DÉRIVE TOTALITAIRE
La psychologie des foules explique parfaitement ce phénomène. Nous sommes sans doute les plus nombreux, mais nous sommes un plus un plus un, chacun devant son écran, de télévision ou d’ordinateur, de tablette ou de smartphone. Lorsque nous sommes des millions à « liker » un tweet ou un entretien corrosif sur Youtube, certains ont l’illusion de « faire masse », alors que la masse dont il s’agit, non seulement n’est que cette agglomération de faiblesses individuelles qui n’aboutissent à rien, mais pire : l’illusion, en effet, alimente d’abord une sorte d’espérance, qui aussitôt s’avère vaine. L’illusion est l’antichambre du découragement. Et le découragement à répétition n’engendre que l’impuissance et la peur.
Bien entendu, la psychologie des foules n’explique pas la totalité de la situation actuelle. Il faut tout autant tenir compte, notamment, du caractère « mégamachinique » du système productif, de l’accumulation du capital ou encore de l’idéologie du progrès et de la technolâtrie de nombre de dirigeants. Mais ces aspects sont finalement, et de loin, les mieux connus et les plus étudiés, les plus discutés aussi. Tandis que la psychologie des foules reste une sorte de tabou, peut-être parce qu’elle pose directement la question de l’aliénation et, par contrecoup, celle du mode de notre émancipation.
Or, tout cela se complique, et sans doute dans des dimensions inédites dans l’histoire de l’humanité : pour envisager l’avenir, et donc le type de lutte pour l’émancipation que nous pouvons mener, il nous faudrait désormais articuler cette folie du pouvoir (que l’anarchie est l’un des très rares mouvements politiques à combattre absolument) avec le type de puissance qu’atteignent certains individus, ou quelques méga-entreprises, dans ce monde. Nous voulons parler de la puissance financière dans un premier temps, de la puissance répressive dans un second temps.
ARGENT VIRTUEL MAIS PUISSANCE RÉELLE
Puissance financière étrange, car elle repose sur le caractère virtuel de la monnaie, lui-même issu de sa création incessante par les banques, d’État ou privées, par le biais du crédit et de la dette, notamment. Les banquiers de toutes obédiences ont en effet acquis, au fil des quatre derniers siècles, le pouvoir de créer de l’argent à partir de rien, gagé sur le temps et la capacité des emprunteurs à le rembourser (ce qui a été un moteur inouï de la croissance du système productiviste, jusqu’à en arriver au système capitaliste-extractiviste destructeur actuel). Désormais, les crédits se chevauchent les uns les autres, dans une spirale à la fois dévastatrice — de la nature et de nos libertés — et créatrice de toujours plus de monnaie virtuelle, mais que, hélas, nous considérons comme réelle. Nous lui « accordons du crédit », nous la considérons comme concrète, puisqu’une ligne inscrite sur un écran de notre banque et nous créditant de 100.000 euros, par exemple, équivaut réellement à la capacité d’acheter 100.000 euros de marchandises palpables. Les chiffres illustrent ce gonflement historiquement extraordinaire de la masse monétaire en circulation[note]. Selon le , le marché des titres de dette américain a atteint 25.000 milliards de dollars en 2023, soit cinq fois plus qu’en 2008. La dette de la France est passée de 50% du revenu national en 1990 à plus de 150% en 2020. La masse monétaire mondiale est passée de 51% du PIB mondial en 1960 à 143,5% en 2021, selon la Banque mondiale[note]. Et ainsi de suite.
Or, cette croissance énorme produit une conséquence aujourd’hui terrible. Le passage, en à peine six décennies, d’une somme de monnaie en circulation inférieure à la valeur de la masse de richesses créées en une année à une proportion aujourd’hui largement supérieure (toujours à la valeur des richesses créées) aboutit à ce qu’une masse de monnaie se trouve disponible pour autre chose que de la production pure. Nous produisons mais la monnaie produit encore plus, si nous voulions résumer en simplifiant. Cet « excès » de monnaie sert, en partie, à faire semblant de rembourser les dettes puisque celles-ci s’accumulent sans être jamais remboursées. Surtout, cela sert à la répression. Car la répression n’est pas productive. Elle consomme et détruit, mais ne produit rien — si les destructions produisent de la création, ce n’est que par contrecoup, et si la théorie de la destruction créatrice de Friedrich Schumpeter a aujourd’hui autant de succès, ce n’est sans doute pas un hasard… Or, cette théorie ne signifie nullement qu’en détruisant, on crée davantage qu’en produisant (mais nous n’en discuterons pas ici). Cette année, les budgets des forces armées n’ont jamais été aussi considérables, dans à peu près tous les pays, y compris ceux que nous appelons encore des démocraties, comme les États-Unis ou la France — en 2024, le budget de l’armée (pudiquement appelée « la Défense ») est, en France, de 57 milliards €, alors que l’État ne consacre que 2,7 milliards à la santé et 736 millions aux « industries culturelles »[note].
L’aliénation va donc bon train. Elle aboutit actuellement à ce que les oppositions ne s’opposent qu’à ce qui ne remet pas en cause leur train de vie. Ce n’est même plus une question d’idéologie ou de conviction politique, mais de la perspective de vivre « moins bien » que sous le capitalisme extractiviste et destructeur. La décroissance est encore loin, mais elle est donc un véritable objectif politique, économique, culturel et éthique. Global ou holistique, pourrions-nous ajouter. La simplicité volontaire est à l’ordre du jour dans les pays « nantis » comme les nôtres. C’est à ce prix que nous pourrons sortir des logiques d’accumulation d’argent virtuel, investi réellement dans la répression et l’aliénation, tant en Belgique ou en France qu’aux États-Unis ou en Chine.
Philippe Godard


