Entretien avec Laurent Mucchielli [note]
Qu’est-ce que l’expression « État profond » évoque pour vous ?
C’est une expression qui ne fait pas partie de mon vocabulaire. J’observe qu’elle est du reste très polysémique. Certains en ont un usage de type conspirationniste (autour de l’idée d’un gouvernement parallèle caché), d’autres désignent par-là l’action de la bureaucratie derrière les élus, ou encore les activités secrètes d’un État ou d’une agence d’État (la CIA par exemple). Pour ma part, je me contente d’observer d’une part les paroles et les actes des gouvernants, d’autre part les liens assumés ou dissimulés qu’ils entretiennent notamment avec les puissances économiques, industrielles et financières. Il s’agit notamment de comprendre les liens et conflits d’intérêts, les trafics d’influence et la corruption qui est une réalité très sous-estimée dans les pays occidentaux, comme nous sommes quelques-uns à le dire depuis longtemps[note].
Comment identifiez-vous la nature de l’État aujourd’hui ? Estelle « simplement » autoritaire ? Dictatoriale ? Voire totalitaire ?
Même si certaines évolutions sont communes à beaucoup de pays occidentaux, je parlerai surtout du cas français que je connais le mieux. « Autoritaire », le pouvoir exécutif l’est de plus en plus puisqu’il cherche à imposer de force sa politique sanitaire à toute la société, en recourant notamment à une propagande massive et en fragilisant nombre de droits fondamentaux et de libertés individuelles. « Dictatorial », il le devient par moments, au double sens de la concentration des pouvoirs dans un petit nombre de mains (le Président de la République, son gouvernement et sa majorité à l’Assemblée nationale) et de la mise en sommeil des contre-pouvoirs. Le fait de vivre en « état d’urgence » quasi permanent depuis deux ans encourage cette dérive du fait de la large paralysie des contre-pouvoirs parlementaires et judiciaires. Se pose également le problème des liens d’intérêts du Conseil d’État et du Conseil Constitutionnel avec le pouvoir politique. En France, le Conseil d’État est à la fois le conseiller du gouvernement (il donne son avis préalable sur la légalité et l’opportunité des projets de lois) et le juge administratif suprême. Mais il entretient des liens consanguins avec le pouvoir exécutif puisque ses membres sont nommés en Conseil des ministres. En pratique, il est surtout frappant de constater l’importance des allers-retours que font nombre de conseillers d’État entre cette position juridictionnelle et des fonctions politiques directes (dans les cabinets ministériels notamment) ou indirectes (dans les directions de grandes administrations ou de grandes entreprises dont l’État est actionnaire). Dans certains cas, force est même de constater des nominations de complaisance dénuées de toute justification autre que les amitiés politiques[note]. Quant au Conseil constitutionnel, il manque lui aussi cruellement de légitimité en France. Dans quasiment tous les autres pays démocratiques, il existe une cour constitutionnelle composée de véritables magistrats et dont la nomination est moins politisée qu’en France. L’actualité vient du reste de nous le rappeler avec les trois nouvelles nominations annoncées mi-février[note]. Vous me proposiez enfin le terme « totalitaire », qui me paraît en revanche inapproprié. Il devrait être réservé aux États dans lesquels un seul groupe exerce la totalité du pouvoir (parti unique), cherche à faire disparaître (au besoin par la violence) toute forme de contestation et n’est pas soumis aux aléas du suffrage universel.
Que reste-t-il du « triangle magique » de la démocratie (État de droit, droits de l’individu et souveraineté populaire) après deux ans d’état d’urgence sanitaire ? La démocratie telle que nous l’avons connue a-t-elle encore un avenir ?
Mes travaux antérieurs sur les politiques de sécurité m’avaient déjà amené à questionner certains aspects de la démocratie, au même titre que de nombreux juristes[note]. Je constatais que beaucoup de politiciens étaient prêts à rogner un certain nombre de droits fondamentaux et de libertés individuelles et collectives sous prétexte de sécurité ou de lutte contre le terrorisme. Ceci a occasionné de nombreuses dérives ces dernières années : pénalisation tous azimuts, banalisation des procédures judiciaires d’urgence, brutalisation du maintien de l’ordre policier, fichage intégral de la population, etc.[note] Dans La doxa du covid, je montre que, désormais, le sanitaire rejoint le sécuritaire pour menacer de façon inédite ces droits et ces libertés, dans une large indifférence qui fait froid dans le dos. En effet, nous constatons que le confinement fut aussi inutile que liberticide ; que ce système d’attestation obligatoire sous surveillance policière et menace de sanction pénale fut pratiqué de façon très discriminatoire et distingue tristement la France de la plupart des autres pays ; que l’acharnement à rendre indirectement obligatoire la vaccination a nécessité le recours à une propagande digne des dictatures (j’en démonte les mécanismes dans un chapitre du tome 1) et a piétiné des principes éthiques aussi cruciaux que l’inviolabilité du corps humain, l’interdiction des expérimentations médicales et le respect du consentement libre et éclairé[note] ; que le gouvernement et tous ses affidés (inclus donc des médecins, des universitaires et des journalistes) ont été d’une totale hypocrisie au sujet de la pharmacovigilance : se précipitant sur ses chiffres lorsque ça les arrangeait (pour alerter sur la prétendue dangerosité de l’hydroxychloroquine), puis prétendant qu’ils ne valaient rien quand ça les dérangeait (pour cacher les effets indésirables des vaccins). Quant au fait d’imposer, en octobre 2021, lors même que les indicateurs de l’épidémie étaient au plus bas, le vote d’une loi prolongeant l’état d’urgence jusqu’à l’été 2022, avec la complicité passive de députés largement absentéistes, il m’a laissé sans voix… Une seule institution de protection de la démocratie s’est inquiétée de tout ça : le Défenseur des Droits. Mais ses avis sont seulement consultatifs. Pour toutes ces raisons, la France a quitté en 2020 le peloton de tête du classement mondial des démocraties du magazine The Economist. Et j’observe en sens inverse que les pays scandinaves, champions de la démocratie depuis fort longtemps, sont aussi ceux qui ont le moins piétiné leurs principes et maltraité leurs populations durant cette crise. Ce sont eux qui auraient dû nous servir d’exemple, et non la Chine !
Les devoirs avant les droits, comme l’a proclamé Emmanuel Macron, qu’est-ce que cela vous inspire ?
J’en reste abasourdi. Faut-il rappeler combien d’hommes et de femmes sont morts pour arracher de haute lutte nos droits depuis le XVIIIe siècle ? Je ne comprends pas le silence des intellectuels, le silence des magistrats, la timidité des politiques et la complicité des journalistes. Comment peut-on prétendre incarner les droits de l’Homme et donner à d’autres (comme la Chine ou certains pays africains) des leçons de démocratie si l’on est capable de prononcer de telles phrases ?
La doxa du covid, est-ce une nouvelle idéologie, voire une sorte de religion séculière à coloration sectaire ?
Pas exactement. La doxa est un concept popularisé par Pierre Bourdieu et qui désigne le discours des élites dominant une société. Discours dont la finalité est d’abord de légitimer cette domination, en l’occurrence en prétendant que les dominants sont les seuls compétents, donc seuls aptes à prendre les bonnes décisions, fût-ce contre l’avis des citoyens de base. Quand je parle de « doxa du covid », je désigne donc la narration officielle, qui a consisté à dire dès le début de l’épidémie 1) que nous risquons tous de mourir, 2) qu’il n’y a aucun traitement médical de la covid, 3) qu’il faut donc confiner la totalité des populations et enfin 4) que la « délivrance » viendra des vaccins. Les quatre affirmations sont fausses mais ceci permet de justifier les deux principales mesures politiques prises pour « gérer » prétendument l’épidémie, à savoir le confinement et l’obligation vaccinale indirecte (imposée par chantage). Je parle par ailleurs de « religion vaccinale » pour désigner à la fois la crédulité générale de nos élites face au marketing des industries pharmaceutiques, et la propagande inédite que les gouvernements ont déployée avec la complicité de nombreux médecins et de nombreux journalistes notamment.
Se dire de gauche tout en souscrivant à la doxa du covid, est-ce compatible et politiquement cohérent ?
Les questions que soulève la gestion politique de cette épidémie transcendent le clivage droite-gauche. Mais je constate avec tristesse que la gauche intellectuelle et politique a largement sombré du fait de son incapacité à questionner la doxa et à comprendre les énormes enjeux économiques et financiers cachés derrière la religion vaccinale. Le résultat est un alignement sur le discours macroniste dont la rhétorique électoraliste (vous êtes avec moi ou alors c’est que vous êtes d’extrême droite) est pourtant grosse comme le nez au milieu de la figure. Du côté de la gauche intellectuelle, il faut sans doute ajouter une grande naïveté dans la croyance dans « la Science » et « le progrès scientifique », qui rejoint celle, encore plus partagée, de la croyance dans « le progrès par la technologie ».
Une démocratie digne de ce nom peut-elle être (seulement) sanitaire et/ou écologique ?
Certes pas. À mes yeux, la démocratie est un processus historique jamais terminé et jamais définitivement acquis dans lequel la majorité des forces politiques 1) défendent l’égalité de principe de la totalité des citoyens (luttent donc contre toutes les formes de discrimination), 2) défendent un ensemble de libertés individuelles et collectives, 3) luttent contre toutes les formes d’oligarchies c’est-à-dire d’accaparement du pouvoir de décision par un petit groupe particulier quel qu’il soit, 4) garantissent un ensemble d’institutions qui forment autant de contre-pouvoirs pour limiter celui de l’exécutif, quel qu’ait été son mode de désignation. Cette définition permet d’entrevoir l’ampleur du désastre occasionné par la gestion politique du Covid. Quant à l’écologie (dont je suis également un défenseur acharné), elle se situe à mon sens sur un autre plan, qui nous amènerait notamment à parler de droit international.
Comment interprétez-vous vos démêlés avec Mediapart ? La doxa du covid a-t-elle réussi à bâillonner certains médias alternatifs ?
Ce qui a bâillonné tant de gens, en anesthésiant leur esprit critique, c’est d’abord la peur. Je l’ai constaté à de nombreuses reprises dans mes discussions avec des personnes de tous âges et tous milieux sociaux (y compris des collègues universitaires). Les gens étaient dominés par leurs émotions et donc incapables de réfléchir tranquillement. Ensuite, je pense qu’il existe un fort entre-soi et un certain corporatisme dans le milieu journalistique, surtout parisien évidemment (puisque tout y est archi-concentré). Ceci favorise des comportements très conformistes et suppose, inversement, une vraie prise de risque si l’on veut assumer publiquement une différence. Enfin, concernant Mediapart, il y a des phénomènes relevant du sectarisme politique (on veut tuer Raoult parce qu’on l’a catalogué homme de droite) et de l’orgueil (on se croit plus malins que les autres, alors qu’au final on a traité cette crise comme les autres médias) qui sont très visibles. Y a-t-il d’autres facteurs explicatifs, politiques ou économiques et financiers ? Je n’en sais rien. Toujours est-il que, me concernant, Mediapart a fait preuve d’une hypocrisie redoutable en nous censurant (sept autres collègues et moi-même) à quatre reprises dès que nous avons osé critiquer le dieu-vaccin, tout en claironnant partout qu’ils sont les défenseurs de la liberté d’informer, de la liberté d’expression, des lanceurs d’alerte et des intellectuels critiques. Je raconte ça dans le dernier chapitre du tome 2 intitulé « Adieu Mediapart ». J’en suis bien triste à nouveau, mais c’est la réalité.
Propos recueillis à distance par Bernard Legros, février 2022.



