Nous avons donné la parole à une personnalité politique néerlandophone pour nous donner un point de vue différent de celui des médias francophones. Dans un même pays séparé en deux, force est de constater que les échanges d’idées entre le Nord et le Sud du pays sont trop peu fréquents. Nous avons choisi d’interviewer Els Ampe[note], femme politique flamande vivant à Bruxelles qui a souvent rué dans les brancards et exprime une opinion libre et décomplexée, dérangeant le petit monde politique conformiste.
Kairos : À l’heure de cette entrevue, cela fait un mois et demi que l’Arizona est installé. Après une longue période de négociations, quel est le premier bilan que vous tirez de cette coalition qui semble un peu bancale, entre le MR d’un côté, Vooruit de l’autre et la N-VA au milieu ?
Els Ampe : Je pense que le MR est très isolé dans l’Arizona. Du côté sud du pays, la plupart des personnes pensent que la N-VA est à droite économiquement. C’est certes un parti conservateur sur les valeurs éthiques. Mais économiquement, ils sont très à gauche. C’est pour ça que ce rapport avec les socialistes fonctionne bien. En fait, au niveau de la Belgique fédérale, ce sont bien des Flamands nationalistes, mais au niveau de la Flandre, ils ont toujours été pour plus d’État, pour plus de dépenses publiques. Moi aussi, en tant que membre du Parlement flamand, je n’en étais pas du tout consciente. Pendant 15 ans aussi j’ai été membre du Parlement bruxellois et je lisais comme tout le monde les journaux aussi bien francophones que néerlandophones. Je pensais que la N-VA est beaucoup plus à droite économiquement. Parce que les informations que l’on reçoit concernent le fédéral et moins le niveau régional flamand. L’actuel ministre-président de la Région flamande, Matthias Diependaele, était ministre du Budget dans le précédent gouvernement régional. Alors que son homologue wallon a fait des efforts pour réduire les dépenses, ce qui n’est pas du tout facile en Wallonie, en Flandre il a dépensé beaucoup plus. C’était une politique budgétaire socialiste. C’était tellement grave que la dernière année, sur un budget de 56 milliards €, il y a 60 milliards de dépenses. Le budget est en déficit de 3,8 milliards. Nous sommes dans le rouge. Alors, quand vous êtes dans ce cas-là, ce n’est quand même pas du tout une politique économique de droite ! Ils ont créé aussi des dizaines d’institutions publiques qui n’existaient pas auparavant, comme Digital Vlaanderen, comme Vlaamse Energie, qui sont des machines où on peut placer des amis. Comme le PS l’a fait au niveau bruxellois ou pendant longtemps au niveau de la Wallonie, on crée des institutions pour nommer ses amis et dépenser beaucoup d’argent public.
Ne trouvez-vous pas que la NVA, issue pourtant de l’ancienne Volksunie, avec donc un pedigree nationaliste, semble s’être glissée dans les chaussures belgicaines de l’ancien CVP ?
Non, non, non ! Ils ne vont jamais se glisser dans les chaussures belges du CVP. Ce sont des opportunistes. Ils ont maintenant beaucoup de personnel politique, des ministres, des députés. C’est le plus grand parti de la Belgique. Alors ils doivent défendre les intérêts de ces différentes personnalités politiques. Et c’est ça ce qu’ils font. Ils ne vont jamais devenir belgicains. Le pouvoir compte plus que les gens. C’est ça ce qui est en train de se passer maintenant.
Revenons à l’économique. Que pensez-vous du poids que fait peser le gouvernement sur les classes moyennes ? Ont-elles vraiment les épaules suffisamment larges ?
Ils ont dit qu’il faut s’attaquer à ceux qui ont les épaules les plus larges. Mais ceux-ci sont partis, il n’y a plus d’épaules plus larges ! Voilà le problème. Ce qu’il faut, c’est « créer des épaules ». Durant les 20, 30 dernières années, on a chassé les épaules larges, on a tout fait pour réduire la classe moyenne et accroître la pauvreté. Regardez Bruxelles. Qu’est devenu Bruxelles, maintenant ? Quand on voit le nord de la ville ? Au sud, c’est un peu différent. Mais là où j’habite, à Molenbeek, ou à Anderlecht et dans une partie du centre-ville, on n’a pas fait d’effort pour rendre les gens plus riches, on a tout fait pour les garder pauvres. Ça, c’est le problème avec les socialistes. Au lieu de faire bouger l’économie et faire accumuler la richesse de tout le monde, ils détruisent la richesse.
Vous parlez justement de Bruxelles, mais c’est quand même curieux que le PS, par l’intermédiaire de son président régional Ahmed Laaouej, s’oppose à l’entrée de la NVA dans le gouvernement bruxellois, alors que, vous venez de le dire, ce sont finalement des partis très similaires.
Ils savent que si la N-VA monte au gouvernement bruxellois, ils vont demander des postes à l’intérieur de l’administration. Ça veut dire que des socialistes vont devoir partir et être remplacés par des N-VA. On sait tous que le PS et l’Open VLD ont colonisé l’administration de la Région bruxelloise. Je pense que depuis que je suis partie, le nombre de fonctionnaires a augmenté de 50 à 60% en 5 ans. C’est énorme. Maintenant, si la N-VA monte, ils vont devoir partager le gâteau, et ça ils ne le veulent pas.
Revenons au fédéral. Le gouvernement doit déjà revoir ses accords budgétaires. La politique européenne (ReArm Europe) est venue tout basculer à nouveau. On ne diminue toujours pas les dépenses publiques. On préfère vendre les « bijoux de famille » (participations de l’État à BNP, La Poste, etc.), mais après ces one-shot, où iront-ils chercher du financement ?
C’est pour ça que nous trouvons qu’il faut arrêter avec le système actuel de formation du gouvernement. Comme cela, ça ne sert à rien, l’actualité change constamment. Nous sommes les promoteurs d’un système comme en Suisse. Ça veut dire que chaque région gère son budget avec ses règles, et si le budget est insuffisant, alors il faut demander l’avis de la population pour augmenter les taxes ou pas. Si la population dit non, ce sera non.
Alors, qu’est-ce qui se passe en Belgique ?
Si la commune n’a plus d’argent, elle devra le demander à la Région. Si celle-ci n’a pas d’argent, elle va demander au fédéral. Et si le fédéral n’a plus d’argent ? Et ce sont les gens qui occupent les postes au fédéral qui sont vus comme les mauvais, parce qu’il n’y a plus d’argent. Mais ce sont les communes qui dépensent trop, qui sont mal gérées. Les régions aussi, qui dépensent et qui ne prennent pas leurs responsabilités. S’il n’y a plus d’argent, il faut d’abord demander à la population. Si la population est prête à payer pour certains frais, d’accord, autrement c’est non. Et comme ça, on va garder un budget en équilibre, mais aussi en concordance avec la volonté de la population. Au début, ça va être difficile. Il faut voir s’il n’y a pas des postes politiques à éliminer, des budgets à couper qui n’apportent pas de valeur ajoutée pour les citoyens.
Donc c’est aux citoyens de décider de l’allocation des dépenses ?
Exactement. Et ce système, comme en Suisse, responsabilise les politiciens. Ils ne peuvent plus se cacher derrière la complexité. Maintenant, avec les accords du gouvernement, tout se fait dans des arrière-cuisines, sans que les gens aient une vue sur les négociations. Alors moi je pense qu’il faut des caméras pendant les négociations, parce que nous, en tant que citoyens, nous payons des taxes, alors on peut quand même savoir ce qu’ils font avec notre argent ! C’est cette transparence qui est complètement manquante. Regardez avec le Covid. Aujourd’hui on n’a toujours pas d’évaluation. Est-ce que les mesures qu’on a prises étaient les bonnes mesures ou pas ?
Donc, justement, vu votre parcours politique, vous êtes issue d’un parti traditionnel, l’Open VLD, que vous avez quitté par manque de transparence et de démocratie.
Problème d’opacité, de manque de démocratie interne et aussi manque de responsabilités. Je suis libérale, mais je n’ai pas senti ce libre esprit et ce libéralisme au sein d’un parti libéral. Je n’ai pas supporté ce manque de démocratie et il n’y a aucune indication que cela va changer. D’après ce que j’ai vécu, je dirais qu’il y a 20 ans les élus étaient beaucoup plus respectés. Aujourd’hui, ils n’ont rien à dire, juste pousser sur le bouton. Je l’ai bien ressenti pendant la période Covid. Si tu suis les consignes du parti, alors tu vas recevoir plus de budget, avoir plus de visibilité, être dans la Newsletter du parti. Comme ça, les membres voient que tu fais quelque chose. Alors que si tu fais des choses qui sont contraires à leurs intérêts, tu n’es plus visible et les membres croient que tu ne fais rien. C’est comme ça qu’ils fonctionnent. Ils vont te punir quand tu ne suis pas le président du parti. Et moi je ne suis pas un chien. Et je ne suis pas un mouton non plus !
Et donc vous avez créé Voor U
J’ai eu toutes les difficultés à créer un nouveau parti parce qu’il y a un manque de moyens. Je ne parle pas de subsides, mais de ne pas pouvoir récolter de l’argent privé, comme aux États-Unis. Notre limite, c’est 125€ par électeur au maximum. Alors que les autres partis perçoivent des millions. Suite aux élections, ils reçoivent 10€ par voix chaque mois. Un million de voix fois 10, ça fait beaucoup ! Alors nous, en tant que nouveau parti, on pourrait compenser ce manque de moyens en demandant de l’argent au privé, mais on ne le peut pas. Alors on est vraiment bloqué. Puis les gens disent aussi que nous ne sommes pas dans les médias. C’est exact, les médias ne donnent la parole qu’aux grands partis. Nous sommes dans une sorte de cercle vicieux. Mais bon, moi je pense que le peuple, un jour, ne va plus accepter cela. Les responsables vont à nouveau augmenter les taxes et introduire des règles négatives pour la classe moyenne. Un jour ça va péter !
Comment les gens peuvent-ils se révolter ? Pour l’instant, la population a l’air relativement endormie.
C’est normal, parce qu’ils sont épuisés. Épuisés de travailler tellement et de ne plus avancer. Parce qu’il n’y a plus de croissance économique, alors ils n’avancent plus. Même s’ils travaillent tout autant, voire même plus. Quand on regarde qui sont les riches en Belgique, c’est la classe politique. Ce n’est même pas les entreprises. Quand on regarde le budget, c’est 56% pour la politique et 44% pour le privé. Avant, au Parlement, il y avait encore des gens qui venaient du privé, des anciens indépendants, ceux qui avaient des entreprises, des PME. Maintenant, tous ces gens viennent du système, des cabinets ministériels, de la fonction publique, des hauts fonctionnaires. Ils viennent tous de la même caste, en fait. Ils ne connaissent pas la vie réelle, la vie d’une entreprise, par exemple, ils ne savent pas du tout ce que c’est. On est dans un système où il y a une classe politique qui a vraiment pris le pouvoir et qui ne vit que pour elle-même.
Propos recueillis en direct par Bernard Van Damme, mars 2025.


