Une Passion de 4.175 jours

Quand vous lirez ces quelques lignes, ce 24 novembre 2023, cela fera 14 ans, soit 596 semaines, soit 4.175 jours, que Julian Assange est cerné par des murs, sans jamais poser le pied sur le moindre brin d’herbe, ni prendre un verre à une terrasse de café, ni respirer l’air de la campagne, ni faire une partie de ballon avec ses enfants… 4.175 jours dont 1.651, quatre ans, dans une prison de haute sécurité : Belmarsch près de Londres, Grande-Bretagne, pays «démocratique» qui kidnappe et maintient en isolement, sans charge, dans une cellule de 3 m sur 2 m, 22 h sur 24 h, avec une seule petite fenêtre donnant sur un mur gris, « surtout ne pas laisser voir un coin de ciel, un rayon de soleil, un oiseau qui passe », un homme qui n’a tué personne, violé personne, mis personne en danger. Un homme qui n’a fait que son travail de journaliste honnête en exposant au grand jour, via WikiLeaks, ce qu’il faut nous cacher : les crimes de guerre, l’espionnage de toute la planète, les violations incessantes des droits de l’homme commis par les États-Unis. Pour ce crime de lèse-majesté, les É-U exigent son extradition, et les britanniques, en bons valets, s’activent depuis quatre ans pour leur obéir… Qu’importe s’il risque là-bas 175 ans d’enfermement en isolement total jusqu’à la mort dans le goulag américain…
Ce n’est que depuis la persécution d’Assange, et en dépit du silence honteux des médias, que le voile se lève un peu sur le régime pénitenciaire américain. C’est le pays qui emprisonne le plus au monde, tant en chiffre absolu que par rapport à sa population. Aux USA il y a aujourd’hui près de deux millions de prisonniers[note]. Parmi eux 120.000 prisonniers[note], « ni parmi les vivants, ni parmi les morts » qui peuvent rester de quelques jours à plusieurs dizaines d’années confinés en isolement sensoriel total. Toutes les prisons et pas seulement les « Supermax », SAM, ADX, etc, peuvent prendre ces mesures, qui violent tant les lois américaines qu’internationales, et sont qualifiées de tortures par les observateurs de l’ONU, des médecins, des psychiatres. Et c’est ce qui attend Julian Assange s’il est livré aux USA par la Grande-Bretagne.
« La publication par WikiLeaks de documents classifiés sur la guerre en Irak et en Afghanistan et des dossiers […] Guantanamo, a suffit à qualifier Assange de “ combattant ennemi ”. Assange est ainsi devenu un des prisonniers politiques de la « guerre contre le terrorisme » qui fait rage depuis les attentats de New York le 11 septembre 2001. Ensuite, ces mêmes autorités qui demandent l’extradition d’Assange et ces mêmes médias qui lui tournent le dos préparent déjà de nouvelles guerres […]. L’élimination d’Assange est avant tout un message à quiconque envisagerait à l’avenir de divulguer et/ou de publier des documents militaires classifiés »[note].
Ainsi, le traitement qui sera réservé à Assange, ce « cyber-terroriste »[note] pourrait ressembler à celui de Nizar Trabelsi (rien à voir avec le combat d’Assange, bien sûr). Et la servilité abyssale de la Belgique qui conseille les autorités US, en planifiant avant le procès en Belgique une demande d’extradition aux States, n’a rien à envier à celle de la Grande-Bretagne pour Assange. Trabelsi, footballeur tunisien marié à une belge, est arrêté le 14 septembre 2001, (tiens tiens, pure coïncidence… 3 trois jours après les attentats de New York) pour avoir préparé, pas effectué, une attaque contre la base militaire belgo-américaine de Kleine-Brogel (c’est le site WikiLeaks qui révèle la présence d’armes nucléaires à Kleine-Brogel, jamais admise officiellement : un câble diplomatique de septembre 2009 émanant de l’ambassade des États-Unis en Belgique mentionne explicitement la présence d’armes nucléaires en Belgique[note]). Il avoue, est condamné au maximum, 10 ans, les purge… mais reste deux ans de plus en prison, le temps d’attendre la demande d’extradition des USA selon la promesse faite à ceux-ci par le procureur fédéral belge Yernaux ! La Cour européenne des droits de l’homme interdit cette extradition, mais la Belgique et la ministre de la Justice, Annemie Turtelboom, s’assoient dessus et Trabelsi se retrouve en route pour les Étas-Unis dans un avion de la CIA, le 3 octobre 2013… Il restera 10 ans enfermé à l’isolement dans les conditions dénoncées plus haut, sans être jugé, jusqu’à ce 14 juillet 2023 où il sera acquitté par un jury fédéral. Mais pas pour autant libéré ! Alors qu’il demande à rentrer en Belgique auprès de sa famille, les autorités américaines le maintiennent en détention dans un centre fermé des services de l’immigration, toujours dans les mêmes conditions inhumaines. Aujourd’hui placé dans une cellule en sous-sol et sans fenêtre, souffrant de troubles divers, dont un diabète non soigné, il a commencé, à la mi-septembre, une grève de la faim et de la soif. Transporté dans un hôpital et réhydraté de force, il a ensuite été replacé en cellule. Et la Belgique, si fervente de la démocratie et de la liberté, ne lève pas le petit doigt pour demander le retour de celui dont elle a bafoué les droits et volé 22 ans de vie… Ce manque d’humanité pose question bien sûr, mais démontre surtout que la politique l’emporte sur la loi et la justice, niés et violés au nom de la guerre contre le terrorisme.
Assange devrait être félicité pour son action d’utilité publique, et les criminels qu’il dénonce devraient se retrouver devant un tribunal comme à Nuremberg, mais un tribunal des peuples. Si les États, les instances internationales et les médias ne soutiennent pas suffisamment Julian Assange, ce sont les citoyens qui doivent le faire. La pression populaire est le dernier recours pour les faire sortir de leur indifférence et sauver la vie de celui qui se bat pour nous depuis toutes ces années.
Annie Thonon
WIKILEAKS ET GAZA
Le 19 septembre 2007, le cabinet israélien déclarait Gaza « entité ennemie » et la soumettait à un blocus total. Gaza devenait littéralement une prison où la population palestinienne purgeait une peine collective et d’où il était impossible de s’échapper. En droit international, cette punition collective, s’appelle « crime de guerre ».
En rendant public un mail de l’ambassade américaine à Tel Aviv du 3 novembre 2008, classifié secret, WikiLeaks dévoilait le plan criminel israélien de pousser l’ensemble de la population de Gaza au bord de la famine. Ce mail disait ce que personne ne devait savoir : « Des officiels israéliens nous ont confirmé à plusieurs reprises qu’ils ont l’intention de maintenir l’économie à Gaza au bord de l’effondrement mais sans la détruire complètement ».[note]
Les États-Unis étaient donc bien au courant de ce qui constitue un crime de guerre. Depuis le blocus aucune usine ou entreprise ne s’installait ni ne pouvait fonctionner à Gaza, faute d’énergie et de matière première accessibles. Une personne sur deux y est sans emploi. Gaza devenait un ghetto où la faim, les enfants sous-alimentés, les hôpitaux sans médicaments devenaient la norme…
Quelques semaines après la publication du courriel par WikiLeaks, le Comité international de la Croix-Rouge alarmait le monde sur la situation à Gaza : « Sous-alimentation chronique pour 70 % des 1,5 million d’êtres humains de la bande de Gaza ; 46% des enfants souffrent d’anémie parce que leurs parents ne sont pas capables de les nourrir suffisamment ; accroissement alarmant du retard dans le développement, et des troubles mentaux, surdité largement répandue parmi les enfants par suite des franchissements du mur du son par les avions survolant Gaza à basse altitude… ». Dès 2012, l’Organisation des Nations unies (ONU) estimait que ce territoire deviendrait « invivable » d’ici à 2020 si le blocus imposé par Israël, avec la collaboration de l’Égypte, n’était pas levé. L’année 2020 est passée, comme toutes les autres.
Le 7 octobre 2023, le ghetto s’est levé.
Luk Vervaet
« Qui Suis Je? Je me suis battu pour la liberté et j’ai été privé de toute liberté.
Je me suis battu pour la liberté d’expression et on m’a refusé toute expression.
Je me suis battu pour la vérité et je suis devenu l’objet de
mille mensonges. »
Julian Assange, 10 avril 2019
Pour aller plus loin : https://www.freeassangebelgium.be/


