LE TOURISME N’EST PAS UN HUMANISME
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LE TOURISME N’EST PAS UN HUMANISME

Les opérateurs touristiques s’inquiéteraient-ils ? Cette année les termes de « sur-tourisme » et de « tourismophobie » émergent plus souvent que d’ordinaire. Point la crainte de voir un marché contesté par des associations d’habitants ou des militants écologistes, des altermondialistes, des zadistes. Dans ce contexte, il faut se méfier des mots et lire entre les lignes : l’usage du terme de tourismophobie traduit l’intention de disqualifier toute velléité critique à l’encontre du phénomène touristique. Parler de phobie consiste en effet à étiqueter comme pathologique ce genre de critique et à considérer comme normaux et souhaitables les flots de touristes débarquant sur des hot spots aux quatre coins du globe. Soyons clairs : critiquer le tourisme, en tant que phénomène dévorateur d’altérité, paraît plus pertinent que critiquer les touristes, considérés en tant qu’individus. Nous sommes tous des touristes potentiels ; qui reprocherait à un poisson rouge de respirer l’eau de son bocal ? Personne. On n’échappe ni à son ombre ni à son époque. On n’échappe plus au système touristique. Or c’est là que le bât blesse et qu’il faut s’ébrouer, à cause de cette mise en coupe réglée du monde par et pour les organisations touristiques. Le tourisme tient désormais le voyage empêtré dans ses filets. Les « étonnants voyageurs » sont devenus, qu’ils l’admettent ou pas, les chefs de file des cohortes, certes inégales en nombre, qui leur emboîtent le pas. Ils entretiennent aussi, eux parmi d’autres icônes de la mondialisation, la valeur positive accordée au déplacement, dont la dimension morale mérite d’être révisée : n’en déplaise aux bien-pensants, le monde n’est pas devenu plus pacifique et plus harmonieux depuis que les gens le parcourent dans ses grandes largeurs.

Le tourisme, notamment dans les pays qu’on dit en voie de développement, établit une relation asymétrique entre 1) ceux qui disposent des moyens financiers de voyager pour le plaisir et ceux qui les accueillent en espérant mieux vivre et 2) entre les oisifs temporaires et les travailleurs se mettant à leur service. L’inégalité de la relation touristique est chiffrable : dans un article[note] l’économiste Gilles Caire signalait qu’en moyenne 20% du coût d’un forfait touristique international acheté en Europe restaient dans le pays d’origine. 37% revenaient à la compagnie aérienne. Seulement 43% du prix du forfait atteignaient la destination. Mais, sur place, il faut déduire l’achat de produits d’importation : boissons, aliments, climatisation, moyens de communication, énergie… Plus radical encore (!), en février 2018 Charles de Vivie, cadre dirigeant du groupe Kuoni, explique dans Le Quotidien du Tourisme[note] que « tant pour un voyage moyen que long courrier, 80% du bénéfice du voyage restent dans le pays de départ ». C’est dire que le tourisme répartit bien mal les richesses.

À cette étape de la réflexion interviennent généralement les partisans du tourisme durable, qui sont les défenseurs parmi les plus acharnés d’un tourisme paré de toutes les vertus. Espèrent-ils réellement renverser la tendance ? Ils ne représentent cependant pas grand-chose, sinon une petite goutte d’eau versée dans l’océan du secteur touristique ; et si le succès venait au rendez-vous, cela signerait la fin de cette soi-disant durabilité, car la quantité est en l’occurrence ennemie de la qualité.

À l’occasion d’un petit déjeuner-débat organisé sur le thème du tourisme durable, Le Quotidien du Tourisme a récemment réuni les représentants de l’association Agir pour un Tourisme Responsable (ATR) et de quelques grands opérateurs touristiques : Club Med, Comptoir des Voyages, Kuoni… Les propos sont instructifs, édifiants même : selon Charles de Vivie (groupe Kuoni), la compensation carbone intéresse moins de 1% des clients, chiffre révélé par une étude menée par Easyvoyage. Sur le sujet, Clémentine Concas (groupe Barrière) précise que le client « recherche avant tout un menu bon pour lui et tant mieux s’il est aussi bon pour le climat ». Selon Roch Guilabert (Prony Voyage), « le seul tourisme durable c’est le tourisme organisé » et « mieux vaut un bon Club Med bien organisé que des gens qui partent partout et ne sont pas contrôlés ». Ch. de Vivie insiste : « Si vous envoyez des clients vers des destinations bien équipées, ayant les infrastructures pour les accueillir, il n’y a pas de problèmes… des clients un peu “bobos” comme on les imagine, qui vont sortir des sentiers battus, feront plus de dégâts qu’un charter d’Allemands dans une destination dimensionnée pour les accueillir ». Roch Guilabert poursuit en prenant l’exemple des bateaux de croisière : « Il peut y avoir 3.000 personnes mais, si c’est bien géré, c’est beaucoup moins nocif que si on les lâche » (c’est moi qui souligne).

Bref, le tourisme durable devient la cerise éthique sur le gâteau de l’hédonisme touristique ; cette préoccupation passe très bien en matière de communication et entre de plain-pied dans les stratégies de storytelling qui valorisent les opérateurs et rehaussent symboliquement les destinations, notamment si l’on parle des quelques projets locaux financés grâce au tourisme. À des fins de soutenabilité, nous explique-t-on, la multiplication des organisations et la création d’infrastructures – un facteur d’artificialisation des lieux qui n’est pas considéré comme un problème – permettent de mieux gérer les flux et de contrôler les usages des clients. Notons que les discours sur l’évasion et la subversion du quotidien, traditionnellement associés au voyage, ont amplement cédé devant l’argumentaire de la contention et du contrôle.

À l’exemple des démarches de « responsabilité sociale et environnementale » connues dans d’autres secteurs, les opérateurs touristiques s’inquiètent des impacts de leurs activités, car ils redoutent une législation coercitive. Ils préfèrent donc classiquement prendre les devants en produisant une soft law faite de certifications et de labellisations organisées par eux-mêmes, pour eux-mêmes. Rien de très nouveau en somme, et surtout pas de quoi transformer radicalement l’activité touristique. D’ailleurs là n’est pas l’objectif.

Ce genre de débat renforce le consensus touristique en lui injectant un euphorisant éthique qui couvre le caractère indéniable de sa toxicité sociale et environnementale. Aujourd’hui seuls les mouvements de refus affrontent la doxa majoritaire en posant ouvertement le débat sur le plan politique. En effet, ici et là des opposants retardent ou empêchent des projets touristiques grâce à des manifestations sur le terrain doublées d’actions juridiques. L’argumentaire ne se limite pas à « not in my backyard » ; de plus en plus souvent il entonne l’air de « ni ici ni ailleurs ». C’est un modèle de développement qui est contesté, voire tout un mode de vie dont le tourisme est l’emblème : le plaisir factice de la consommation sans limite. Le refus des projets toxiques et inutiles reste probablement le (dernier ?) bastion de l’esprit révolutionnaire.

Rodolphe Christin