Un bref aperçu historique (et subjectif)
« [Pourtant] le projet écologique n’a qu’un but : mettre en échec une entreprise totalitaire d’autant plus dangereuse qu’englobant la planète, à la différence de celle de Hitler et de Staline, elle n’a même pas à le dire. »[note]
Bernard Charbonneau, 1980.

Rappelons-nous. Durant la décennie de la mondialisation néolibérale, le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (Giec) avait déjà fourni deux rapports alarmants (1990 et 1995). Les médias dominants avaient plus ou moins négligé ces trouble-fête, ne leur accordant que de rares articles. Pour prendre connaissance de la thèse des dérèglements climatiques plus en détail, il fallait se documenter ailleurs, pas encore sur Internet mais dans la presse spécialisée. En ce qui me concerne, c’est en lisant Silence que je l’ai découverte, en 1991. Ce fut un choc et le regain de la conscience que quelque chose clochait vraiment du côté de l’écologie. Aussi longtemps que ce fut possible, l’establishment politico-économique et une partie significative du monde scientifique[note] ignorèrent, relativisèrent ou dénigrèrent les travaux-synthèses[note] du Giec, même après le Sommet de la Terre de Rio (1992). Par exemple, dans les années 2000 en France, c’est le tandem Claude Allègre/Vincent Courtillot qui mena la bataille climato-sceptique dans des médias heureux de donner la parole à ces bons clients forts en gueule qui attribuaient un zéro sur dix au Giec, avant que le second finisse par avouer que ses travaux étaient financés par une compagnie pétrolière… À l’époque, les intellectuels néolibéraux[note] ferraillaient contre la théorie du réchauffement climatique, tel le polémiste Drieu Godefridi (Institut Hayek) qui ne cessait de traîner le Giec dans la boue. Depuis, ils sont rentrés dans le rang[note]. De toute évidence, le fait que le climat parte en vrille devait les gêner sur un plan idéologique : incompatible avec le progrès (sic), le libre-échange et le business as usual. Ils auraient aussi préféré le climate as usual.
Des années plus tard, la situation a évolué. Le basculement eut lieu en 2007, lors de la publication du quatrième rapport du Giec. Pour la première fois — allez savoir pourquoi, les hypothèses sont ouvertes —, les médias en firent leurs choux gras, plaçant l’information à la une. Quinze ans après Rio, la cause climatique était relancée et devint progressivement à la mode ; la majeure partie du monde des affaires s’y convertit sous la pression des marches pour le climat, des médias, de la science et ultimement d’une jeune gréviste scolaire de nationalité suédoise[note]. Enfin, les gouvernements et les syndicats emboîtèrent le pas au mouvement. Conséquemment, le climato-scepticisme/négationnisme reflua. Après avoir été dans le déni, les capitalistes comprirent qu’il y avait dans la « transition écologique » de juteuses opportunités économiques : panneaux photovoltaïques, champs d’éoliennes, voitures électriques, avions « propres », compteurs communicants, marché du carbone, Smart Cities et tutti quanti. Entre autres exemples, Total s’est ainsi lancé dans la production de renouvelables[note]. L’écologie industrielle et technocratique s’est imposée, ce qu’à la fin de sa vie Bernard Charbonneau (1912-1996) avait pressenti : « Dès aujourd’hui on voit s’ébaucher la fonction qu’une écologie scientifique et ses experts pourraient remplir dans un développement capable de recycler ses nuisances[note] ». À la même époque, Murray Bookchin (1921-2006) déclarait que « les tentatives de rendre le capitalisme “vert” ou “écologique” sont condamnées d’avance par la nature même du système, qui est de croître indéfiniment[note] ». Paradoxe, c’est l’écologie technocratique qui achèvera la mise à sac de notre planète et de ses habitants, humains et non humains. L’écologie populaire, qui avait émergé après Mai 68, n’a plus que la portion congrue, ou n’est plus qu’un vague souvenir dans une opinion publique envoûtée par les prouesses et promesses de la haute technologie, pourvu qu’elle soit de couleur verte.
Dans Kairos n° 24, je m’en étais pris à ces climato-sceptiques présomptueux (Allègre, Courtillot et Godefridi déjà cités, ainsi que Christian Gérondeau et Anne de Marcillac), montrant que leur combat était perdu[note]. J’étais allé un peu vite en affaires, car entre-temps le scepticisme climatique a relevé la tête à la faveur du coronacircus. « Puisqu’on se fout de notre g… avec la pandémie, alors on se fout aussi de notre g… avec le climat », ai-je entendu plusieurs fois ces deux dernières années chez des camarades qui, pour la plupart[note], ne nient pas la réalité des dérèglements climatiques mais leur origine anthropique et le rôle joué par le dioxyde de carbone. Pourtant, le sens commun nous dit que brûler en 200 ans la moitié des réserves d’hydrocarbures enfouies que la Terre a mis des millions d’années à constituer doit bien entraîner un petit déséquilibre biochimique, non ? Jusqu’à nouvel ordre, l’hypothèse d’un climat déréglé par le productivisme reste plausible[note]. Nous sommes bel et bien entrés dans l’anthropocène, notion dont la portée explicative est convaincante[note]. Méthodologiquement et politiquement, il n’y a aucune nécessité de jeter le bébé de la théorie scientifique avec l’eau de sa récupération par la technocratie. C’est celle-ci qu’il faut dénoncer et combattre de toutes nos forces ; pour ce qui est de l’exactitude de ladite théorie, on verra plus tard. Autre argument des climato-sceptiques, en deux temps. Primo, la Terre a toujours connu des changements climatiques et l’humanité s’y est chaque fois adaptée ; elle en fera de même cette fois-ci. Secundo, les historiens constatent que les périodes de réchauffement furent en même temps des périodes de prospérité économique. Donc, réjouissons-nous ! Imparable ? Non, car jadis la Terre ne (sup) portait pas 8 milliards d’individus (qui aspirent majoritairement à atteindre le standard de vie occidental), 441 réacteurs nucléaires (dont certains battent déjà ou battront bientôt de l’aile) et n’était pas maillée d’un réseau mondialisé de flux de matières, d’énergies et d’informations qui nous rend tous interdépendants. Et la décroissance ? Quand Klaus Schwab, le gourou de Davos, ose l’évoquer, je trempe ma plume dans l’acide ! Pourtant, les objecteurs de croissance croyaient dur comme fer que leur mot-obus[note] serait irrécupérable par le capitalisme… Rejetons cette décroissance-là qui voudrait faire de la population mondiale la variable d’ajustement des pénuries — réelles ou provoquées, peu importe — pour que les hyper-riches continuent à s’envoyer en l’air, au sens propre ! Est-ce si difficile de ne pas confondre les deux plans ?
Bernard Legros


