Les chroniques d’un agro-écologiste
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Les chroniques d’un agro-écologiste

Janvier 2024
« Après un bouleversement, place à la résilience, chérir les prairies permanentes, s’inspirer des clairières »

Noir&Clair

Chères lectrices, chers lecteurs, puisque vous aurez affaire à moi dans les prochaines éditions de Kairos, je vais me présenter en quelques lignes. Je suis Simon Chavée, amoureux de la vie, ingénieur agronome dans l’âme, explorateur de la vie du sol et inspiré par les mycorhizes, ces champignons qui s’associent aux végétaux pour s’échanger des produits et services. Ces dernières années, je les ai consacrées à l’agro-écologie, l’écologie sociale, les sciences holistiques, méthodologiques et inspirées du vivant ayant pour vocation de nourrir et d’organiser les sociétés humaines durablement. Je pense que nous sommes à l’aube d’une transformation sociétale qui passera par l’émergence d’initiatives, par l’éducation populaire et par l’engagement dans des rapports de force (riches/pauvres, industrie/paysannerie, etc.) Merci à Hugo pour cette clef que vous pouvez découvrir dans le génialissime mémorandum Reprendre la Terre aux machines de l’Atelier paysan. 

Mais avant de vous partager les moyens que j’envisage disponibles pour amorcer cette transition agro-écologique, j’ai envie de vous raconter mon interprétation du fonctionnement d’un écosystème naturel résilient. Puisque je suis amoureux des champignons, j’ai décidé de vous parler de l’un des ancêtres sauvages du champignon de Paris (Agaric bispore) : l’agaric champêtre (Agaric campestris), ce champignon qui pousse dans un environnement particulier, les vraies prairies permanentes, celles qui, lorsqu’elles sont pâturées par des chevaux et des vaches, deviennent le terrain de jeu des cueilleurs de celui que l’on appelle aussi le rosé-des-prés. La présence de ce champignon est, selon moi, un bio-indicateur extraordinaire d’un écosystème harmonieux dans lequel collaborent les trois règnes principaux du vivant, à savoir les végétaux, les animaux et les champignons. En effet pour pouvoir s’épanouir, ces champignons ont besoin d’un contexte écologique particulier, car c’est un champignon saprophyte et surtout décomposeur secondaire. Contrairement au décomposeur primaire, il ne se nourrit pas de matière ligneuse brute, comme le bois et la paille, mais plutôt d’aliments ayant déjà été en partie digérés par d’autres organismes. Il pousse sur du fumier par exemple ! Les bovins, ovins, caprins et autres équidés se nourrissent de végétaux. Ensuite, les bactéries, champignons et autres micro-organismes vivant dans leurs tubes digestifs s’en nourrissent et fragmentent la structure de cette matière avant qu’elle ne soit excrétée. 

Comment fonctionne une prairie permanente et pourquoi les agarics sont-ils des indicateurs d’une vraie biodiversité fonctionnelle ? C’est ce que je vais tenter de vous raconter dans la suite de cet article. 

Mais d’abord qu’est-ce qu’une prairie permanente ? Si je me réfère à la définition de la Politique agricole commune (PAC) de l’Europe, qui tente péniblement de donner une vision politique à l’agriculture, je dirais qu’il s’agit d’une surface dans laquelle l’herbe ou d’autres plantes fourragères herbacées prédominent depuis au moins cinq années et qui dispose d’un statut juridique particulier visant à préserver leur rôle d’épuration des intrants chimiques provenant des autres cultures, de stockage de carbone et de maintien de la biodiversité. L’intention est belle, mais selon moi, cette définition est réductrice et ferait sans doute honte à dame Nature, car elle ne tient compte que d’une partie de la dimension végétale et néglige de considérer les deux autres règnes. Voilà pourquoi ces prairies permanentes ne jouent pas tout leur potentiel dans le contexte actuel. 

Pour comprendre le fonctionnement idéal d’une prairie permanente, plongeons-nous dans sa mère sauvage, la clairière. Rappelons que sans l’humain, j’imagine une Belgique quasiment totalement recouverte de hêtraies et de chênaies, des forêts primaires hautement diversifiées dominées par de sages centenaires et recouverte, en sous-étage, d’une flore et d’une faune dynamique capable de collaborer consciemment pour optimiser l’utilisation des ressources énergétiques (soleil) et édaphiques (sol), comme aucune intelligence humaine ou artificielle ne pourrait le faire. Il existerait cependant quelques zones déboisées, de haute valeur biologique, dont les clairières. Ces dernières apparaitraient au gré des bouleversements naturels, tels des incendies, des tempêtes, des rafales, des remontées hydriques, etc. Elles seraient alors le théâtre d’émergence d’une extraordinaire diversité végétale herbagère qui attendait paisiblement qu’une lumière intense réveille la dormance de ses graines. Ce spectacle de formes, de couleurs et de parfums deviendrait alors le support d’une diversité : animale dans les airs (butineurs) et sous la terre (décomposeurs, fouisseurs) ; mycélienne et bactérienne autour des racines. 

Il s’agit, selon moi, de l’écosystème le plus performant pour nourrir durablement les mammifères terrestres en commençant par les herbivores, car ces invités désirés vont encore améliorer le système en maintenant une strate herbagère par l’action de broutage, mais aussi grâce à la fermentation se passant dans leur rumen, qui va permettre de diversifier les ressources organiques (vitamines, sucres, protéines) à partir de leur nourriture de prédilection, l’herbe. Suite à leurs actions, d’autres êtres vivants vont pouvoir s’épanouir, dont les champignons (les agarics) et les omnivores (les humains). C’est un fameux raccourci par rapport à la douce et harmonieuse réalité naturelle, mais qui vous permettra d’appréhender le rôle de cet écosystème complexe et foisonnant. 

Malheureusement, en Belgique il n’existe plus qu’une seule forêt primaire classée au patrimoine mondial de l’Unesco, la forêt de Soignes. Il y a 80 ans, les décideurs politiques européens s’unifiaient pour répondre aux différents traumas causés par les deux guerres mondiales. Les accomplissements sont remarquables, mais insuffisants pour prendre soin de l’environnement qui nous nourrit. Aujourd’hui le pouvoir est dans les mains d’un capitalisme financier destructeur que nous nourrissons par notre manière de consommer. Je m’engage à contribuer à une transformation sociétale en écoutant la sagesse de la nature. 

Simon Chavée 

House of Agroecology 

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