Les « vrais résistants », apôtres de la division
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Les « vrais résistants », apôtres de la division

« Y’a des gens qui disent : “on est cernés par les cons”. C’est vrai, mais on se rend pas compte à quel point. »

Coluche

À l’ère des commentaires sur réseaux sociaux, sortes de substitut à une agora qui n’existe plus — réseaux sociaux qui sont au débat ce que le journal télévisé est à l’information —, ce n’est pas une ligne éditoriale que nous demandent de tenir certains lecteurs, mais un câble idéologique. Sortez du rail et vous serez bannis, le lecteur vous prévenant qu’il se désabonne illico et ne vous suivra plus. Le problème, dans le cas présent : la diversité des opinions dans un contexte binaire où le débat est banni. Les uns ayant acquiescé au narratif covid ou pas ; fustigé Poutine ou réalisé que l’intervention en Ukraine n’était qu’une énième manifestation de l’impérialisme américain ; considéré que l’éducation sexuelle à l’école (cf. Evras en Belgique) était la bienvenue, d’autres que ses fondements détonaient avec les connaissances sur le développement de l’enfant ; soutenu qu’un génocide avait lieu à Gaza ou justifié les massacres en s’appuyant sur les attaques du 7 octobre ; ou encore voir en Trump un fin stratège et expliquer toutes ses actions par ce prisme ou refuser de voir chez lui le Messie tant attendu. Tant d’occasions de diviser la population, formidable effet indispensable à assurer la continuité du règne politico-médiatique.

MISÈRE DU PRÉSENT, MORT DE LA PENSÉE

Ainsi, suite au texte « Trump, le traître suprême : de la promesse de rupture à l’appel au génocide », paru sur le site de Kairos, on pouvait notamment lire dans les commentaires :

• Carine : « beaucoup de soi-disant résistants n’ont rien compris ».

• André : « J’arrête mon soutien à Kairos qui a succombé au narratif d’une bien-pensance naissante. Cette fois, il n’a plus rien à craindre de l’État profond ».

• Jacqueline : « Idem…profondément déçue…je redescends de très, très haut.. j’ai vraiment peine à croire que Kairos se trompe à ce point sur un personnage ‘ hors du commun ‘ certes…. Mais qui a sa propre technique d’action et de stratégie… il donne une image publique de lui qui ne représente pas le vrai humain qui se cache en lui…il faut suivre ses actions pour le découvrir…c’est clair que comme tous les humains,il a ses failles bien sûr…vraiment archi déçue de Kairos. »

• Salvy : « Je suis très déçu, une confiance à Kairos et là, le doute s’est installé profondément. J’approuve ta décision, mon Ami [d’arrêter son soutien[note]] »

• Alain Posture : « Je ne me souviens pas t’avoir une seule fois soutenu ou défendu le plan !? … pourquoi maintenant faire comme s’il avait trahi ? Ne serais-tu pas plutôt une PUTAIN de pilule noire ! Tu ne trompes personne Alexandre, et certainement pas nous. »

• Anita : « Très bonne réplique !! [Répondant au précédent] Et une déception de plus pour moi, car j’aimais (au passé) bien Kairos !! »

• Adriana : « bien répondu à ce vendu ».

• Mar Wat : « Vous virez de bord Kairos ? On croirait entendre Ursula et ses acolytes ».

• Lucia Rizzato : « Eh bien je ne pensais pas que Kairos faisait partie de l’opposition contrôlée. On est fixé maintenant ! »

• Pascale Van den Abeele : « Kairos est piraté ? »

– …

On aurait pu penser que la certitude d’être du bon côté allait laisser place au doute chez ceux qui ne croyaient plus aux mensonges des gouvernements et de leurs médias. C’était, pris dans l’antre des réseaux sociaux, se tromper. Régnait en effet là aussi le même principe que celui que l’on trouve dans les cercles du pouvoir, à savoir que la liberté d’expression se limite à ce qu’on a envie d’entendre. Ici, ils ne possédaient toutefois pas les outils pour nous censurer[note], mais certaines réactions à elles seules laissaient transparaître une telle virulence que seul un désaccord avait fait naître, qu’il est facile d’imaginer les effets qu’ils auraient pu avoir dans le réel s’ils avaient été investis d’un pouvoir.

Un rédacteur de Kairos publie un article qui ne leur plaît pas et, sans aucun argument pour la plupart, ils vous bannissent directement, vous assimilant au camp d’en face (« Ursula von der Leyen »), à cette fameuse « opposition contrôlée », conditionnement verbal revenant aussi souvent que celui de « complotisme » chez les autres. Ils vous considèrent comme un traître, un « vendu »… pratiquant ce lynchage symbolique propre aux a-sociaux réseaux. C’est qu’ils adoptent les mêmes attitudes que celles qu’ils reprochent aux autres, leur « ennemi ». Ils adoptent une position manichéenne où leur parole, sacrée, ne supporte aucune contradiction, où le mal n’est pas quelque chose qu’ils imaginent possible chez eux, mais uniquement chez ceux « d’en face ». Vous basculez dès lors automatiquement dans l’autre camp dès l’instant où vous bafouez la parole ou le personnage sacré, passant de l’adulation à la haine. Où comment, dans la société du spectacle, tout « travers » est directement condamné et l’admiration se mue instantanément en mépris. On aura évidemment compris que ces sentiments originels n’étaient que prémices à la haine actuelle, qui explique que le terme « déception » revienne si souvent dans les commentaires des internautes omnipotents derrière leur écran.

J’admets que l’article « Trump, traître suprême » manquait peut-être de nuances. Tout comme les articles et interviews publiés précédemment en faveur de Trump, nous valurent, à l’identique, les invectives de ceux qui n’étaient pas d’accord.

Pour les uns comme pour les autres, la pensée binaire domine.

Certes, l’enfer c’est les autres, mais on est toujours « l’autre » de quelqu’un. D’où l’importance de creuser profondément dans la recherche de qui l’on est soi-même, plutôt que de projeter chez l’autre nos propres peurs, angoisses, haines. Mais il n’y a plus de doute, c’est l’homme le problème. Rien d’autre.

LE STIMULIS-TITRE

Nous pouvions naïvement penser que les chiens de Pavlov bavant à la lecture d’un titre sans avoir pris la peine de consulter l’article dans son entièreté, ne se trouvait que chez les téléphages et lecteurs de quotidiens recevant comme vérité tout ce qu’ils lisaient, mais malheureusement non. Ceux qui se contentent de lire seulement les titres ne se retrouvent pas uniquement chez les spectateurs des médias mainstream, mais aussi chez ceux qui suivent Kairos et souvent le consomment comme on consomme les premiers. « T’écris pas ce que j’ai envie de lire ? Tu ne respectes pas la pensée algorithmique style google, où seuls les contenus qui risquent de me plaire me sont proposés ? Dégage ! » Ainsi, on peut lire sous les publications : « Autant je vous ai suivis sur le Covid, autant je ne vous suis plus sur la guerre en Ukraine ».

Nous avons aujourd’hui atteint l’ère où on supporte une idée comme on supporterait un club de foot : on n’en change pas.

La plupart vivent la politique par procuration, dans l’attente d’un sauveur. Certains écoutent Trump comme ils vont à la messe, défendant corps et âmes ses versets, bannissant les mécréants. Tout cela me rappelle l’échange que j’avais eu avec un lecteur qui n’avait pas supporté que l’on puisse expliquer la guerre dans les Balkans et présenter Milosevic autrement que sous la figure simplificatrice du « monstre »[note]. « Désabonné ! ».

Trump a galvanisé la résistance comme un prêtre les fidèles à la messe, et la plupart devient incapable de dire que, peutêtre, le roi est nu. La vérité se construit. En lisant la plupart des commentaires, on dirait qu’elle serait donnée d’emblée, distinguant les « vrais résistants », comme ils aiment s’appeler, des « traîtres ». Nous ne sommes jamais du « bon » côté de la barrière, mais naviguons sur un fil, susceptibles de tomber d’un côté ou de l’autre.

Tout cela n’augure rien de positif, alors qu’une élite mondialiste a la mainmise sur le monde, parfaitement coordonnée et dont les membres s’entendent systématiquement dans leur objectif commun. Pendant que la masse se divise.

Je laisserai les derniers mots à une sage. Peut-être a-t-elle raison, et faudrait-il cultiver son jardin, les plantes et les étoiles ayant certainement plus à nous apporter que la rage dégoulinante des réseaux sociaux.

Nancy-Claire :

« J’ai voulu lire tous les commentaires pour me faire une idée. Et bien… comment dire !? Ni débat ni questionnement … Toujours la même posture binaire ! Que c’est triste de constater que même au sein des réseaux alternatifs (quels que soient les différents noms qu’ils se donnent) eh bien ou tout est noir ou tout est blanc. Il n’y a aucune place pour la nuance, ni même pour une vision qui dévierait de ce que l’on pense. Je lis qu’Alexandre ou a tort ; ou qu’il a raison. Que s’il a tort aux yeux de certains, et bien on doit le clouer au pilori. S’il a raison pour d’autres, on doit le porter aux nues. Je suis triste de constater qu’en fait RIEN n’est différent chez les résistants. Quand on croit détenir LA vérité, on tombe dans les mêmes travers. Je m’en vais regarder les étoiles… »