Lorsque vous rencontrez quelqu’un en rue et qu’il annonce être flamand, posez lui la question : où habitez-vous ? S’il vous répond Bruxelles, aussitôt, précisez… Mais ? Mais alors vous êtes député ou Ministre ? Au-delà de la boutade, la vérité qui s’en rapproche cache une bien triste réalité qu’on peut même qualifier de scandaleuse et à rebours de l’esprit démocratique. Avant d’en découvrir les tenants et aboutissants, revenons quelques mois auparavant.

Le 9 juin 2024 dernier, les électeurs bruxellois étaient appelés à renouveler leur parlement régional. A l’heure où j’écris ces lignes et alors que les premières feuilles mortes tombent sur le trottoir des artères de la capitale, le gouvernement bruxellois n’a toujours pas été constitué. La situation n’est pas nouvelle. Depuis ses origines, il a toujours été extrêmement compliqué de créer des majorités politiques au sein de la Région bruxelloise. D’autant plus, qu’au lieu de réunir une seule coalition, comme dans les autres régions et au fédéral, le mécano institutionnel bruxellois nécessite la mis en place de trois coalitions : une majorité côté francophone, une majorité néerlandophone et la fusion de ces deux coalitions au sein de l’exécutif bruxellois. Pourquoi faire simple quand on peut faire compliqué ?
De quels cerveaux torturés sont sortis ces plans d’une plomberie institutionnelle alambiquée et tortueuse ?
Il faut d’abord remonter à l’année 1970, au cours de laquelle, la première réforme moderne de la Constitution belge instaure un article 107 quater, qui prévoit, entre autres, la création de trois régions : la Région flamande, la Région wallonne et la Région de Bruxelles-Capitale. Ironie de l’histoire, pendant 19 ans cette région centrale restera au frigo. Malgré son inscription dans le marbre constitutionnel, Bruxelles-Capitale est restée suspendue au bon vouloir de nos élus nationaux et victime de la mauvaise volonté des flamands d’appliquer la loi. Cette pratique étrange tient au fait que les décideurs politiques belges collectionnent toujours une série de dossiers non résolus qui vont faire office de monnaies d’échange dans le cadre de longues tractations en vue de constituer un gouvernement et établir son programme pour la législature. Ces longues négociations sont habituelles d’un système politique nécessitant la mise en place de coalitions pour aboutir à l’établissement d’un exécutif viable.
Ainsi, les élections de décembre 1987 conduisent à l’une des plus longues crises politiques depuis l’indépendance du pays. Pendant 148 jours, nos éminences négocient en coulisses. Parmi elles, deux personnalités en particulier, se livrent à un duel à fleuret moucheté. Le social-chrétien flamand JeanLuc Dehaene et le socialiste francophone bruxellois Philippe Moureaux. Le premier, sous des dehors de taureau fonceur s’avère aussi un très habile négociateur. Sa capacité à débloquer les conflits communautaires, nés notamment de « l’affaire Happart » qui avait fait tomber le précédent gouvernement Martens VII, lui valut d’être surnommé le plombier ou le démineur. L’autre, l’aristocrate rouge, qui prétend avoir découvert le marxisme auprès des « gens de maison » de la demeure familiale, héritier des riches industriels Blaton par sa Mère, est un fin tacticien qui manie l’art des répliques acerbes et assassines, enrobées du velours patricien des gens bien nés.
Le combat est froid, cynique mais toujours policé. Ces politiciens représentent la crème de la particratie belge, qui contrôle l’appareil d’État. Derrière eux, se tiennent les machines de guerre électorale du CVP[note] et du PS, dont la seule préoccupation est d’occuper le pouvoir et s’y maintenir. Voire créer de nouvelles instances afin d’élargir leurs assises et le nombre de postes et d’emplois à distribuer aux cadres et encartés. C’est bien là l’enjeu de cette troisième région, considérée comme une nouvelle protubérance d’une superstructure étatique où le citoyen a bien du mal à trouver sa place.
Les politiciens francophones vont pouvoir prendre en main de nouveaux mandats, administrer de nouveaux ministères et siéger dans de nouvelles assemblées (un parlement bruxellois complété d’instances linguistiquement spécifiques, la COCOF pour les francophones, le VGC, pour les néerlandophones et un « brol », comme on dit à Bruxelles, pour les matières « bi-communautaires » , la COCOM.
En échange, résultat du marchandage digne des commerçants, vendeurs de carpettes d’un bazar oriental, les Flamands obtiennent des protections pour participer d’office aux exécutifs. Quel que soit leur nombre d’électeurs, des partis flamands sont assurés de participer au gouvernement et de gérer des matières importantes. Or, l’électorat flamand représente environ 54.000 individus, soit près de 10% de l’ensemble des votants. Les flamands envoient 17 députés au Parlement contre 72 pour les francophones. En dépit de tout sens démocratique, les voix flamandes sont donc presque deux fois plus importantes que les voix de l’autre groupe linguistique. En outre, en votant pour le collège électoral néerlandophone, vous votez deux fois, puisque vous envoyez aussi 6 députés bruxellois au Parlement flamand.
Cette concession des francophones était le prix à payer aux Flamands pour permettre à la Région de Bruxelles-capitale de sortir du frigo.
Ce mépris du principe démocratique d’un homme/une voix, n’a pas empêché les politiciens francophones de se glisser avec délectation dans ces nouvelles institutions et de truster les maroquins et les mandats multiples et variés, mis à disposition. Même le FDF (aujourd’hui Défi), malgré son engagement historique à défendre les bruxellois francophones face à l’ogre du nord, n’a pas hésité, depuis 35 ans, à participer de nombreuses fois à cette escroquerie.
Pendant tout ce temps, les élus bruxellois se sont donc préoccupés uniquement d’occuper le pouvoir. Durer, se maintenir au pouvoir est l’unique objectif de ces mandataires, sans véritablement s’interroger sur la viabilité institutionnelle de cette région. Petit à petit cependant, le piège va se refermer sur cette extravagante usine à gaz, conçue par les deux sulfureux alchimistes Dehaene et Moureaux. Car une fois l’élection passée, les élus francophones et néerlandophones doivent se réunir chacun de leur côté, pour dégager une majorité dans chaque groupe linguistique, afin, ensuite, de constituer un gouvernement de législature. Et cela devient de plus en plus périlleux au fil du temps.

C’est même la raison du blocage actuel. Les élus néerlandophones n’arrivant pas à s’entendre pour constituer une majorité dans leur groupe. Pourquoi ? Parce qu’un rusé élu de longue date, l’inquiétant Fouhad Ahidar, a su parfaitement tirer avantage des failles du système biscornu des institutions régionales bruxelloises. Il est vrai que ce personnage a eu le temps d’observer en détails les arcanes régionales puisqu’il fut député de Vooruit (socialiste flamand) depuis 2004 et même vice-président du Parlement de 2014 à 2019.
Il a parfaitement exploité une anomalie du dispositif électoral pour s’y engouffrer et parvenir à faire élire 3 députés aux dernières élections, faisant de son Team le deuxième parti flamand au Parlement.
Extrêmement populaire au sein de l’importante communauté arabo-musulmane de la Capitale, il s’est appuyé sur cet énorme réservoir de voix, tout en tirant parti du fait que pour être candidat dans le collège électoral néerlandophone, il n’est pas nécessaire de parler la langue de Vondel. Une carte d’identité flamande suffit. Rien n’est plus simple de l’obtenir que de se rendre dans sa maison communale et de l’exiger. L’administration communale vous fournira ainsi une carte d’identité dont l’en-tête commence par « Belgïe » au lieu de « Belgique ». Pas besoin donc de maîtriser « l’Algemeen Beschaafd Nederlands (ABN) » pour être élu néerlandophone à Bruxelles.
Ce que nos législateurs tordus de 1989 n’avaient pas prévu, c’est l’évolution sociologique de la ville et l’accroissement démographique important de cette communauté marocaine. Pourtant, Philippe Moureaux n’avait, lui-même, pas été en reste pour favoriser ce néo-électorat à son avantage et celui de son Parti Socialiste.
Ainsi, le stem blok (vote bloqué) conçu pour les élus flamands s’est retourné en faveur d’un parti, le Team Fouad Ahidar, surfant sur un programme islamo-conservateur, allant de l’opposition à l’interdiction de l’abattage rituel à l’autorisation du voile dans l’administration jusqu’à l’importation dans notre pays du conflit israélo-palestinien. Rappelons au passage, que l’ex-socialiste est visé par une plainte pour antisémitisme et a mené l’essentiel de sa campagne sur des thèmes communautaires et religieux.
Au-delà du seul cas de Fouad Ahidar, le blocage actuel est aussi significatif d’un modèle politique qui est arrivé au bout de sa logique. Le fragile équilibre était en principe basé sur une certaine loyauté entre les deux blocs linguistiques. Cependant, à maintes reprises, il s’est avéré que les ministres flamands maintenaient un lien indéfectible avec « mère Flandre ». Lors de la dernière législature encore, Elke Van den Brandt, ministre écologiste flamande, en imposant, sous des prétextes environnementaux, son plan de circulation « Good Move », le si mal nommé, a favorisé l’exode de nombreuses entreprises vers la périphérie et en particulier vers le Brabant flamand.
Mais les foucades d’un ministre flamand n’empêche nullement la petite classe politicienne bruxelloise de se vautrer avec aisance dans ce fatras d’institutions multiples et dispendieuses, qui coûtent fort cher aux contribuables de la Capitale.
Car là est le véritable problème de Bruxelles. Pour une ville d’un peu plus d’un million cent cinquante mille habitants, il faut compter 89 députés au Parlement bruxellois, environ 700 conseillers communaux répartis sur 19 entités locales auxquels il faut ajouter 209 conseillers des CPAS (Centre Public d’Aide Sociale). Mais ce n’est pas tout ! N’oublions pas une dizaine de sociétés de logement sociaux, une multitude d’O.I.P (organisme d’intérêt public) économiques ou sociaux, qui attribuent un nombre impressionnant de mandats publics rémunérés. Ce qui permet à cette petite aristocratie politique de compléter grassement ses revenus réguliers.
Pendant que les Bruxellois s’appauvrissent chaque jour un peu plus, pendant que les problèmes sociaux s’accumulent et s’aggravent d’année en année, les institutions régionales continuent à croître et à se diversifier, sans que les mandataires prennent conscience de la catastrophe qui s’en vient. La dette consolidée de la Région bruxelloise a fortement augmenté durant la dernière législature, elle s’élèvera à 14,5 milliards fin 2024. Le budget bruxellois est le pire du pays. A un point tel que la Cour des Comptes, depuis 3 ans, s’abstient de donner un avis sur la conformité des finances régionales bruxelloises[note]. Du côté des communes, 10 d’entre elles sont en déficit et 9 seulement sont à l’équilibre. Les communes les plus touchées sont celles qui longent le canal (Anderlecht, Forest, Schaerbeek, Molenbeek). Elles engrangent moins de recettes fiscales et leurs dépenses sociales augmentent[note]. Quelle sera leur situation financière lorsque le chômage sera limité à 2 ans au maximum ?
Bruxelles souffre d’une multitude de handicaps et de problèmes sans cesse croissants. Or, les autorités bruxelloises réagissent trop souvent avec lenteur voire, font preuve d’une inertie révoltante. La classe politique apparaît totalement déconnectée des soucis quotidiens de ses administrés, se satisfaisant de profiter de ses rentes.
Le tissu social urbain est en voie de désintégration. Les habitants déménagent pour fuir cette réalité. Malheureusement les plus démunis ne peuvent s’en éloigner.
La saleté dans l’espace public et l’insécurité sont bien de l’ordre du factuel et non des perceptions lointaines ou des sentiments diffus. Les 52 fusillades en région bruxelloise depuis le début de l’année sont une inquiétante réalité[note]. L’éparpillement des compétences de police en 6 zones au lieu d’une, complique la tâche des forces de l’ordre, notamment dans la lutte contre les gangs et le trafic de drogues.
Si la particratie bruxelloise semble désormais reléguée aux abonnés absents, ne serait-ce pas l’heure des citoyens, de tous ces habitants qui participent à des comités de quartiers, à toutes ces initiatives locales tant sur le plan économique que social ou culturel, de relever le défi ?
Les hommes de bonne volonté, les personnes de dialogue et d’écoute existent certainement dans cette ville. Au nord et au sud, d’un côté et de l’autre du canal. Des ponts enjambent pour-
tant bien ce dernier. Vœux pieux, naïveté ? L’urgence nécessite cependant de vaincre les préjugés, d’oser aller au contact de l’autre. Pourquoi pas des ateliers constituants pour imaginer ensemble une nouvelle res publica ?
Bernard Van Damme


