MALENTENDU MALTHUS
📰 Kairos 33 📑 Sommaire

MALENTENDU MALTHUS

Après La Boétie (cf. Kairos n° 27), je me pencherai cette fois sur un autre penseur pré-marxiste, Thomas Robert Malthus (1766-1834), et sur son apport à la cause anti-productiviste. Connu comme un des premiers économistes classiques, ce pasteur anglican a été diabolisé tant par la gauche que par la droite ; rien d’étonnant à cela, puisque les deux côtés traditionnels du spectre politique communient depuis longtemps dans ce culte du Progrès que les thèses de l’Essai sur le principe des populations (1798, réédité en 1803) précisément contredisaient[note]. Les églises, les armées, les commerçants et les politiciens de son temps, qui préféraient l’optimisme d’Adam Smith et de Condorcet, l’ont également cloué au pilori. Au XXe siècle, il a cependant retrouvé une certaine visibilité grâce, assez étonnamment, à John Maynard Keynes. Pour y voir clair et sortir du « malentendu Malthus », il convient d’abord de séparer sa raison théorique de sa raison pratique, autrement dit de le contraster[note]. Puis, dans un second temps, d’examiner la valeur de ses prédictions et analyses sur le long terme, le tout dans une volonté de le questionner, avant d’éventuellement le réhabiliter en partie.

DES LIMITES… POUR LES PAUVRES !

Malthus est détesté à la fois pour ses intuitions sur les bornes naturelles à la croissance – à droite et parfois aussi à gauche – et pour en avoir tiré des conclusions éthiquement scandaleuses – surtout à gauche. Comme la natalité incontrôlée des pauvres multipliait les bouches à nourrir et que les ressources agricoles étaient limitées, il fallait les inciter à ne pas se marier trop tôt et à rester chastes – ce qu’il appelait « l’obstacle privatif » -, puis possiblement laisser « l’obstacle destructif » (famine, guerres, maladies) faire le boulot si la première tactique – dite aussi la « prudente retenue » – n’avait pas porté ses fruits (ou plutôt avait porté des fruits !). Il s’opposait logiquement aux lois anglaises d’aide aux indigents qui amenaient des effets pervers comme d’avoir « contribué à élever le prix des subsistances et à abaisser le prix réel du travail »[note]. Chaque pauvre devait se questionner sur ses choix procréatifs, prendre ses responsabilités et respecter les lois naturelles, plutôt que d’accuser le gouvernement et les riches d’être à l’origine de ses maux. Promoteur de l’individualisme et de l’inégalité, ce Malthus-là provoque l’indignation de toute la gauche, à juste titre. Proudhon et Marx en disaient le plus grand mal. Il y avait pourtant une vertu cachée dans son raisonnement. S’il s’opposait aux ardeurs natalistes des nécessiteux, c’était dans l’objectif de ne pas augmenter la misère globale : « […] quand je recommande de ne pas faire naître plus d’enfants que le pays n’en peut nourrir, c’est précisément afin de nourrir tous ceux qui naissent »[note]. Il divise par contre la droite. Si l’aile réactionnaire ne s’offusque pas trop des propos anti-pauvres, l’aile libérale l’a pris en grippe car il réfute le principe du no limit. Eh oui, l’anti-malthusianisme, le fanatisme du Marché et le techno-scientisme forment une « maudite trinité ». Regardez des libéraux anglo-saxons comme Robert Solow, William D. Nordhaus, Colin Clark, Harold J. Barnett ou encore Paul Romer, il y a fort à parier qu’ils exècrent tous le pasteur. En France, l’économiste Elie Cohen y va aussi de son couplet anti-malthusien[note]. Bien que dignitaire religieux, Malthus contrariait également ses contemporains par son athéisme dans le domaine politique : s’il y avait bien une Providence, il ne fallait pas compter sur elle pour apporter une solution aux problèmes matériels des hommes. Par effet d’imitation, pendant longtemps les écologistes ont évité de se référer à lui, quand ils ne le réprouvaient pas. Idem pour les objecteurs de croissance. Mais cela est en train de changer peu à peu. Malthus redeviendrait-il fréquentable ? Peut-être, mais à condition de le « couper en deux ».

REFLUX ET RETOUR DU MALTHUSIANISME…

L’histoire du XXe siècle a invalidé la principale thèse malthusienne, à savoir le risque de famine par surpopulation ; comme la population suivait une progression géométrique, alors que les rendements agricoles suivaient une progression seulement arithmétique, la collision entre les courbes devait être inévitable. C’était sans compter sur la mécanisation, la mise au point d’intrants chimiques azotés, la « révolution verte », l’augmentation des surfaces cultivables par la déforestation, l’explosion de la consommation d’énergie, les progrès de l’hygiène de la médecine, qui au contraire ont stimulé la démographie durant le siècle précédent. Le pasteur s’était donc trompé, un homme aussi mauvais ne pouvait d’ailleurs pas avoir raison, rideau ! Sauf que ce début de XXI siècle confirme la validité fondamentale de son diagnostic. Tous les écologistes et les scientifiques sérieux constatent que nous touchons aux limites, le « jour de dépassement » étant là pour le rappeler sinistrement chaque année, de plus en plus tôt. Ce « jour » n’est-il pas d’ailleurs rétrospectivement un concept malthusien ?

Et il y eut des précédents. En 1951, le rapport Paley alertait le gouvernement américain sur l’épuisement des ressources minérales ; plus connu, le rapport Meadows Halte à la croissance ?, en 1972, s’inscrivait dans la même optique[note]. Beaucoup fustigent Malthus pour son darwinisme social avant la lettre, mais les néo-malthusiens actuels savent qu’incriminer la démographie seule est réducteur, puisque le niveau de consommation et la dangerosité des techniques jouent aussi leur rôle dans les atteintes à la nature – c’est la fameuse formule « I = PAT[note] » de Paul Ehrlich. Comme le préconise le philosophe Clive Hamilton, « […] la réponse à la crise climatique actuelle se trouve dans la réhabilitation, auprès de la classe moyenne, des vertus de modération et de frugalité[note]. » Une désescalade technologique serait tout aussi indispensable. Toutefois, l’augmentation de la population mondiale[note] n’arrange pas les choses, d’autant plus qu’une proportion d’entre elle, de moins en moins négligeable dans les pays émergents (les BRICS), se hisse dans la classe moyenne, dans une sorte d’effet rebond à l’envers. Agir culturellement et politiquement sur le taux de natalité rencontrerait une forte inertie du phénomène. Raison de plus de s’attaquer sans tarder au problème, soutient Roland Barthès, porte-parole de l’association Démographie responsable[note]. C’est là que l’on accuse souvent le malthusianisme d’être un eugénisme, ce qui est un contre-sens ; car qu’a à voir une maîtrise raisonnable, égalitaire et démocratique de la natalité – à savoir une simple diminution du nombre d’êtres humains à naître, toutes classes sociales confondues – avec le « projet d’améliorer l’espèce humaine de génération en génération par la procréation dirigée et la sélection des êtres humains[note] » ? La dénatalité (relative) a une visée seulement quantitative et découle de la politique et de la morale, alors que celle de l’eugénisme est qualitative et découle de la science. Certes, le pasteur peut être vu comme un « eugéniste social » ne touchant pas à la natalité des riches, seulement à celle des pauvres, mais en aucun cas – à moins de tomber dans l’anachronisme – comme un représentant de l’eugénisme biologique, dont le coup d’envoi allait être donné des décennies plus tard par son compatriote Francis Galton. Sus également à la surconsommation et à l’innovation technique débridée ? Là non plus, la partie n’est pas gagnée ! On oublie trop souvent que le malthusianisme n’est pas que démographique, il est aussi économique, ce que son théoricien a développé dans ses Principes d’économie politique (1820). Son annonce que le capitalisme serait à terme menacé par le chômage est aujourd’hui infirmée. Par contre, comme Marx mais avant lui, il avait vu juste en craignant des crises de surproduction générale.

… OU ADIEU À MALTHUS ?

Kenneth Boulding, Hugues Stoeckel ou encore Jared Diamond nous apprennent ce qu’est la capacité de charge d’un environnement : jusqu’où ses ressources naturelles peuvent se renouveler sans qu’il soit irrémédiablement détruit, ou dégradé pour longtemps par une population trop nombreuse. Le dernier précise que « l’idée, toujours répandue de nos jours, selon laquelle nous pouvons favoriser le bonheur humain simplement en augmentant la production alimentaire sans tenir simultanément la bride à la croissance démographique est vouée à n’entraîner qu’échec et frustration »[note], donnant en exemple le Rwanda, le Burundi et Haïti, trois pays à la superficie réduite où la surpopulation[note] a entraîné mécaniquement la diminution des surfaces arables et la production d’une quantité de déchets difficilement éliminables.

Mais il en faut bien plus pour entamer l’optimisme de certains. Comme exemple actuel de prophylaxie anti-malthusienne, on trouve le dernier ouvrage de l’économiste Pierre-Noël Giraud L’homme inutile. Du bon usage de l’économie. L’auteur reconnaît que l’histoire longue depuis le néolithique a corroboré le modèle de Malthus. Mais cela va changer, dit-il, au point que le XXIe siècle dira un définitif « adieu à Malthus »[note]. Il parie sur une stabilisation démographique à 10 milliards avant la fin du siècle, couplée à « des capacités techniques démultipliées et aujourd’hui inimaginables »[note]. Il reconnaît certes que « l’extinction de la contrainte malthusienne par la décroissance du nombre des hommes sera [en effet] précédée de son exacerbation »[note], mais cela ne l’empêche pas d’affirmer par ailleurs, avec sa casquette d’économiste, qu’il sera possible de doubler la production agricole mondiale en 2050 ; que nous ne manquerons pas de matières premières minérales, car « on trouvera des substituts si l’augmentation des prix le justifie »[note]; que nous ne tomberons pas davantage à cours d’énergies fossiles, puisque les réserves prouvées de pétrole, entre autres, sont évaluées à 225 milliards de barils… Ouf ! Dans un « principe espérance » cornucopien, il annonce que nous ne connaîtrons pas de problèmes de ressources en amont, seulement en aval, car il admet quand même, ayant participé aux travaux du GIEC, que les diverses pollutions et retombées sont pré-occupantes. La conclusion de son chapitre II est exemplative d’une indéracinable conception progressiste de l’histoire, bizarrement mâtinée de catastrophisme, et pour tout dire d’une grande confusion : « Une humanité de 4 milliards d’individus à la fin du XXIIe siècle ayant engrangé près de 2 siècles de progrès techniques supplémentaires, vivra très bien, si elle le veut, sur une planète dont la température moyenne aura augmenté de 4 à 5° C. Certaines zones, peut-être très vastes, seront abandonnées aux déserts, y compris aux déserts radioactifs en raison des quelques Fukushima que nous n’éviterons pas. Ce seront les cicatrices laissées par le dernier siècle malthusien de l’histoire humaine. […] [note] ». Et Giraud de prédire encore, pour s’en réjouir, le clonage et la résurrection des mammouths, la numérisation totale du globe, l’intelligence artificielle suppléant le cerveau humain, l’espérance de vie toujours intacte…

ET LE NÉO-MALTHUSIANISME ?

Concentrés sur la doctrine originelle de Malthus, nous avions presque oublié son avatar de la charnière des XIXe et XXe siècles, le néo-malthusianisme, d’inspiration anarchiste, qui reprenait à son compte le souci de la pression démographique, mais dans une optique cette fois égalitaire, émancipatrice et féministe. Limiter les naissances est un droit qui touche d’abord à la liberté des femmes de faire la « grève des ventres » pour éviter de fournir des bras à l’industrie, de la chair à canon et à prostitution. Les néo-malthusiens revendiquaient donc le droit à la contraception et à l’avortement, ce qui leur valut de gros ennuis avec la justice de leur temps. De nos jours, leurs thèses ne sont pas plus prisées que celles du malthusianisme des origines, la majeure partie des néo-féministes s’en étant détournées au profit des études de genres, à la mode depuis une vingtaine d’années. Comment conclure à propos du levier de la natalité ? Il devrait être pris en égale considération avec la décrue espérée de la surconsommation et de la haute technologie, et sans se focaliser sur la production de nourriture qui agit comme un arbre masquant la forêt. Comme le disait avec humour l’écologue Paul Sears (1891- 1990), « Même si chaque homme est assuré d’une ration suffisante, il est néanmoins plus agréable de ne pas être obligé de manger debout ! »[note]. Parmi les 14 recommandations des 15.000 membres de l’Alliance of World Scientists qui ont signé un appel retentissant à la COP23 (Warning to humanity), deux concernent spécifiquement le contrôle démographique[note]. Le temps d’un certain Malthus est revenu. Ou l’âge des limites[note], si vous préférez.

Bernard Legros