Mexico Solo, des rayons et des ombres
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Mexico Solo, des rayons et des ombres

Depuis une trentaine d’années, Ivan Alechine, écrivain, photographe et, à sa manière, ethnologue, a sillonné les terres arides et magnifiques de la Sierra Madre occidentale, contrée des Indiens Huichols, au Mexique. Modestement, mais avec passion, il s’est mis à l’écoute de ce peuple qui se nomme lui-même les Wirarika, le « peuple-devin », de leur mythologie d’une incroyable richesse et de leur sagesse immémoriale. De ces séjours au long cours chez ce peuple qui l’a accueilli comme un fils, il a rapporté des pages intenses qui composent des récits tels que Trébuchet ou Divinités, mais aussi des centaines de photographies, témoignant de la résilience et de la résistance de ce peuple fier de ses traditions face au Moloch d’une mondialisation qui n’a pour eux rien d’heureux et d’une catastrophe écologique que rien ne semble devoir arrêter. Mais il s’est aussi intéressé aux pulsations secrètes de Mexico, la mégapole dévoreuse de destinées et à d’autres régions, comme celle de Oaxaca, au sud du pays, où la sécheresse progresse de façon alarmante. De ces pérégrinations à haute intensité, l’exposition Mexico Solo, actuellement présentée au Musée de la Photographie de Charleroi[note], retrace quelques-uns des moments les plus marquants. 
Rencontre.


Alain Gaillard : Au départ, qu’est-ce qui vous a attiré au Mexique et, plus spécifiquement, chez les Indiens Huichols ? 

Ivan Alechine : Quand j’ai posé le pied au Mexique pour la première fois, au début des années 1980, j’avais la tête remplie des écrits de Carlos Castaneda. À l’époque, on ne jurait que par lui. Il avait été édité par Gallimard, dans la collection « Témoins », consacrée à des témoignages ethnographiques réels. Adolescent, j’avais aussi été fort impressionné par la lecture d’Antonin Artaud et de son fameux Voyage au pays des Tarahumaras, qui sont des cousins éloignés des Huichols. Dans mon panthéon mexicain, il y avait aussi le très beau livre du poète Charles Duits, Le pays de l’éclairement, consacré au peyotl et qui avait été salué par Julien Gracq et Henri Michaux. À l’époque, j’avais un point de chute mexicain chez un peintre surréaliste ami de mon père2, Alberto Gironella, qui gravitait dans le cercle de Carlos Fuentes, de Bunuel et d’Octavio Paz. J’ai posé mes valises chez lui et suis entré en contact avec la réalité mexicaine. Et je me suis vite rendu compte que Castaneda, c’était Dumas ou Ponson du Terrail, à savoir un bon écrivain de romans feuilletons mais chez qui tout est faux ! Par exemple, un Indien solitaire, ça n’existe pas, sauf peut-être à Hollywood. Et encore moins des Indiens traversant les murs, se dédoublant, etc. Tout cela n’était que pure fantaisie. 

Comment s’est passé le premier contact avec les Huichols ? 

Grâce à Alberto Gironella, j’ai rencontré Nicolas Echevarria, un cinéaste qui m’a mis en contact avec un médecin qui s’occupait des Huichols. Mon idée de départ était de pouvoir manger du peyotl avec des Indiens ayant une approche chamanique. Nourri de Castaneda, je n’étais pas du tout préparé à la réalité. Quand j’ai mis les pieds dans la Sierra Madre occidentale, j’ignorais qu’il y avait peu de points d’eau et peu de nourriture, ou qu’il fallait des papiers du ministère des Affaires indiennes en cas de problème. Un jour que la police a fait une descente, j’ai failli me retrouver au cachot. Finalement, en 1989, on m’a proposé de travailler pour un comité pour la vaccination des enfants indigènes. Je suis donc reparti chez les Huichols et les choses sérieuses ont vraiment commencé au début des années 19903. 

Comment s’est fait l’articulation entre ta rencontre avec les Huichols et ton travail photographique ? 

J’ai commencé à prendre des photos au début des années 1990, via le comité de vaccination. Avec mon patron de l’époque, John Lilly Jr4, un type intéressant mais un peu cinglé, on allait vers un village indigène au moment où une nouvelle route était percée, avec les arbres alentour déracinés. À un moment, j’ai aperçu le gars qui conduisait le bulldozer, avec son masque et ses lunettes noires, qui évoquait en tout point le masque de la mort, tel qu’on le représente dans la tradition mexicaine. N’ayant pas d’appareil, j’ai demandé à John de me prêter le sien pour fixer cette vision. Plus tard, j’ai obtenu une carte de presse et, avec elle, la possibilité de faire des reportages photographiques dans plusieurs régions du Mexique. Mon objectif était alors d’établir une documentation sur la déforestation, le percement d’autoroutes en pleine jungle, le mode de vie des populations autochtones, etc. 

Vous êtes donc parti de la photo de presse, à vocation documentaire. Comment s’est opéré le virage vers une pratique photographique plus artistique qui a aussi coïncidé avec un approfondissement de votre connaissance des Huichols ? 

Un jour, Alexis Fabry, patron de la maison d’édition Toluca et l’un des grands spécialistes de la photographie latino-américaine, a regardé mes photos et a pointé celles que je ne pouvais pas publier, car elles ne répondaient pas aux critères de photos de presse. Il les a appréciées et nous en avons fait un livre, Poca Luz, une sorte d’album manifeste paru en 2010 qui dénonçait déjà la catastrophe écologique en marche. Parallèlement, à partir de 2009, j’ai vraiment eu la volonté consciente de passer plus de temps avec les Huichols et de tout apprendre sur eux. J’ai commencé à prendre des photos en numérique, mais j’ai vite été submergé par le nombre incalculable de clichés pris. C’est alors que m’est venue l’idée de ressortir mon vieux Rolleiflex 12 poses, un appareil qui invite à une certaine parcimonie, à ne pas se précipiter. 

Pour revenir aux Huichols, la photo intitulée La petite fille ailée, que l’on retrouve dans l’exposition, est un témoignage frappant de leurs conditions de vie. Quel serait le message de cette photo, où la joie de vivre semble côtoyer un environnement fort dur ? 

C’est l’une des photos préférées de mon amie photographe Graciella Iturbide. Elle reflète l’invasion du plastique dans la vie des Huichols et aussi dans la nôtre. Les nanoparticules de plastique s’infiltrent partout, dans la chaîne alimentaire, dans l’eau et dans l’air. Cette petite fille danse en quelque sorte à côté de la mort, de notre mort. Mes amis Huichols sont des survivants, des témoins vivants d’une pensée précolombienne très délicate avec l’environnement, très respectueuse de la nature. Mais ils sont aussi contraints de vivre à côté des produits et des déchets de notre monde qui les contaminent petit à petit. C’est ce que j’ai retrouvé de façon plus criante encore que dans les années 1990, quand je faisais mes reportages sur les forêts saccagées. Ce petit cadre photographique en dit plus long que des milliers de clichés sur les détritus. 

Vous qui connaissez très bien les Huichols et avez vécu de longues périodes en leur compagnie, avez-vous constaté, au fil du temps, une déperdition de leurs traditions, de leurs cérémonies, de leur mode de vie ancestral ? Sont-ils toujours aussi résistants face à la mondialisation et à la dégradation de la situation environnementale ? 

J’ai marché dans les traces de Robert Mowry Zingg, un anthropologue américain qui a passé une année entière, en 1934, avec les Indiens Huichols, à Tuxpan de Bolanos, le village où j’ai moi-même passé tant de temps. Zingg avait reconstitué de a à z tout le calendrier des cérémonies huicholes. Il a pris environ 500 photos et tourné des films muets. Si je compare les cérémonies rituelles filmées par Zingg en 1934 et celles auxquelles j’ai assisté entre 2010 et 2018, je suis frappé par leur ressemblance. Du fait de l’évolution démographique, elles ont même gagné en ampleur. À partir de 1950, le gouvernement a essayé de regrouper des habitations familiales éparses, sans doute pour en faire une circonscription électorale plus homogène. Malgré ces regroupements, leurs cérémonies restent très authentiques et se sont même développées avec le temps. Si dégradation il y a, c’est plutôt dans leur vie quotidienne qu’elle se manifeste. 

De quelle manière ? 

D’abord, l’obligation scolaire produit une acculturation et une forme d’absorption. Ensuite, les jeunes sont poussés à quitter leur village pour trouver du travail dans les villes voisines, de dimension moyenne. À cela s’ajoute le fléau de nouvelles drogues, notamment les amphétamines que des réseaux acheminent de Chine et qui pénètrent progressivement dans les villages. L’héroïne et la cocaïne circulent aussi. Comme il n’y a aucun travail rémunéré dans les communautés Huichols, il faut en sortir pour gagner un peu d’argent, notamment dans les plantations de tabac ou de tomates, qui pratiquent l’agriculture intensive. Avec le peyotl, le cerf et le maïs forment la trinité sacrée des Huichols. 

Les touristes et les observateurs superficiels ne voient souvent que les aspects folkloriques de la culture huichol. Ils ont pourtant une mythologie très élaborée, avec des éléments en lien avec la nature, le cosmos et les esprits. 

Les Huichols se sentent aimés pour de mauvaises raisons, telles que le folklore lié au peyotl, dont on ne voit que le côté « substance exotique ». Mais pour eux, le peyotl fait partie d’une trinité sacrée qui comprend aussi le cerf et le maïs5. De plus, le peyotl ne pousse pas dans la Sierra Madre. Aller le cueillir nécessitait autrefois de longs pèlerinages à pied, avec des étapes consacrées à des divinités secondaires. Actuellement, ils y vont en camionnette ou en voiture, en une journée. On peut donc augurer, d’ici deux ou trois générations, un certain appauvrissement du panthéon et de la mythologie Huichol. Pourtant, ils résistent à leur manière, en tentant de maintenir l’authenticité de leurs cérémonies, malgré la contamination du plastique et d’autres produits toxiques. 

Une autre photo très frappante de l’exposition est l’Angélus de Tuxpan, où vous revisitez le fameux Angélus de Millet. Quel en est le contexte ? 

Cette photo est très emblématique de la situation actuelle des Huichols. Il s’agit d’une famille que je suis depuis plusieurs années (je suis même le parrain d’une de leurs filles). La scène se situe à un quart d’heure de marche au sortir de Tuxpan. Avec son bâton de semailles, la maman plante le maïs grain à grain, reproduisant un geste qui remonte à 30.000 ans. Son fils l’accompagne. Il a apporté, sans doute avec l’aide du gouvernement, un bidon d’herbicide Monsanto censé protéger la croissance du maïs. C’est un instantané où se télescopent une pratique amérindienne ancestrale et, via les produits chimiques apportés par le fils, l’irruption d’une forme de « modernité », avec toute l’ambivalence qu’elle recèle. 

On observe aussi qu’ils travaillent sans aucune protection, de type masque ou gants. 

Effectivement. D’ailleurs, les Huichols qui se rendent sur la côte pacifique pour y travailler dans les grandes plantations de tabac ou de tomates, là aussi sans aucune protection, voient leur taux de cancer de la peau et de l’estomac en augmentation constante. Les exploitants, qui travaillent avec des capitaux soit américains, soit espagnols ou mexicains, ne prennent aucune mesure pour protéger leurs ouvriers agricoles. Il y a des cas avérés où, après avoir utilisé les bidons de fertilisants ou de pesticides, les Indiens, en toute inconscience du danger, les réutilisent pour aller chercher de l’eau potable. 

Les Huichols peuvent-ils vendre le maïs qu’ils produisent ? 

Non. Ce très bon maïs bleu originel ne suffit même pas à leur propre subsistance. Ils l’utilisent comme offrande dans leurs cérémonies et en font des tortillas, qu’ils mangent à cette occasion. Autrefois, ce maïs servait de monnaie d’échange dans le troc avec les cités environnantes. Désormais, le maïs transgénique américain ou mexicain, qui revient beaucoup moins cher, inonde les marchés. N’ayant plus de débouchés, les Huichols non seulement ne peuvent plus vendre leur maïs, mais sont eux-mêmes contraints d’acheter du maïs transgénique pour subvenir à leurs besoins. 

En contraste avec le monde traditionnel des Huichols, l’exposition présente aussi des séries photographiques prises à Mexico, notamment celles consacrées aux prostituées, victimes elles aussi du système économique. Quelle était la part respective de la pose et de la spontanéité dans ces photos ? 

Ici aussi, le Rolleiflex a joué un rôle important. Historiquement, dans les années 1950, il était très utilisé par les reporters urbains, avec le flash, pour capter par exemple des sorties de stars. Pour une photo comme Bianca se prostitue, c’était vraiment une photo posée, parce que j’avais envie de faire son portrait, et que le spectateur soit témoin de l’accord entre le photographe et son modèle. C’est d’ailleurs vrai pour la série consacrée aux prostituées, comme pour les photos prises à Oaxaca ou chez les Huichols, même si pour ces derniers, il y a aussi beaucoup de spontanéité. Depuis CartierBresson, la mode était de « voler » la photo, d’attraper un instant au vol, malgré la personne saisie. J’ai voulu en quelque sorte me rebeller contre cette nouvelle forme de classicisme, en proposant à ces femmes diverses poses, mais toujours en accord avec elles. 

Quelle idée ou quelle sensation vouliez-vous faire passer à travers cette série ? 

Les photos de prostituées faisaient partie d’un fil thématique consacré à l’enfermement. J’avais aussi pris des photos d’un pont grillagé proche d’El Paso, à la frontière entre le Mexique et les États-Unis, où j’ai d’ailleurs eu des problèmes avec la police américaine. Dans cette même série sur l’enfermement, il y avait aussi l’artiste du Circo Azteca, dans son gyroscope de fer. Pour Bianca se prostitue, l’idée d’enfermement apparaît notamment dans la belle fenêtre à meneaux, typiquement mexicaine, que l’on aperçoit en arrière-plan. C’est une série que j’aurais voulu poursuivre, mais j’ai dû arrêter, car je me suis fait agresser par des souteneurs mécontents. Je voulais rendre justice à ces femmes et faire d’elles des portraits non volés, parce qu’on leur a volé assez de leurs corps et de leurs vies. 

Propos recueillis par Alain Gailliard. 

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