Nécropsie d’une crise sanitaire
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Nécropsie d’une crise sanitaire

lors que l’on attendait une introspection sur la gestion de la pandémie du SRAS-CoV-2 depuis la fin de la crise sanitaire en Belgique[note], voici que l’Organisation de coopération et de développement économique (OCDE) a publié une étude intitulée « Évaluation des réponses au COVID-19 de la Belgique[note] ». Ce rapport, dont un résumé en français est disponible sur le site internet de l’OCDE[note]), est structuré en sept chapitres :

1. Évaluation des réponses à la crise du COVID-19 en Belgique
2. Anticipation et préparation aux urgences en Belgique
3. Gestion de la crise du COVID-19
4. Résilience du système de santé face au COVID-19
5. Système éducatif pendant la pandémie
6. Mesures économiques et fiscales d’urgence
7. Protection des emplois et les revenus pendant la crise.

Chaque chapitre présente les résultats d’analyses qui sont remis dans un contexte belge avec ses méthodes de gouvernance complexes, pour ne pas dire absurdes, et qui sont fréquemment comparés aux données des pays avoisinants, ainsi qu’aux autres pays membres de l’OCDE. L’OCDE présente ensuite des pistes d’amélioration pour les futures crises. Dans les facteurs affectant la réponse de la Belgique à la pandémie, l’OCDE identifie (sans grande surprise) le système de gouvernance belge comme une de ses principales faiblesses, au vu de sa nature décentralisée et du manque de coordination entre le gouvernement fédéral et les entités fédérées. Cet aspect revient d’ailleurs fréquemment tout au long du rapport. L’OCDE note cependant que la gestion s’est améliorée quand le gouvernement De Croo a pris les rênes. La Belgique a alors centralisé sa gouvernance, dirigée par comité de concertation, a créé le « commissariat corona », puis a réussi à mener une campagne très efficace de vaccination. Les auteurs observent que malgré le faible niveau de confiance des citoyens belges envers les institutions publiques, leur satisfaction à l’égard de la gestion de la crise par le gouvernement obtient un score de 5,5/10, ce qui place la Belgique au 8ème rang sur 28 (une grande fierté pour Frank Vandenbroucke qui n’a pas omis de le mentionner sur son site internet[note]). Ceci peut sembler paradoxal, d’autant que le rapport mentionne une baisse du niveau de confiance post-vaccinale envers le gouvernement, passant de 49% à 33% chez les vaccinés et de 37% à 3% chez les non vaccinés. À ce propos, apparemment 18% de la population belge croirait en une ou plusieurs théories du complot à propos du Covid-19. Les auteurs ne spéculent pas sur l’apparente contradiction entre le faible niveau de confiance envers le gouvernement et la satisfaction plutôt élevée envers la gestion de la crise.

La critique du manque d’anticipation et de préparation aux urgences en Belgique concerne également la gestion intergouvernementale de la crise et son manque d’organisation. Un accent est mis sur le fait que la planification et la préparation aux pandémies à grande échelle se limite principalement au secteur de la santé. Parmi les recommandations figure une amélioration de la compréhension commune des risques à travers les différents niveaux d’administration gouvernementaux, ainsi qu’une meilleure préparation aux futures crises. D’ailleurs, l’OCDE félicite la Belgique de l’adoption de la loi Pandémie qui aurait amélioré non seulement l’organisation de la mise en place des mesures sanitaires, mais également la transparence et la responsabilité démocratique… et elle recommande l’adoption d’une autre loi qui permettrait de réagir à d’autres types de crises nécessitant des restrictions des libertés individuelles. Nous voilà rassurés…

Outre l’adoption de la loi Pandémie, l’OCDE mentionne également l’importance de la communication en temps de crise. Elle la trouve plutôt réussie et cohérente dans sa globalité, si ce ne sont les problèmes liés aux interventions des différentes communautés (la Fédération Wallonie-Bruxelles, la Communauté flamande et la Communauté germanophone), à la place d’une communication plus centralisée, ainsi qu’aux prises de paroles indépendantes de quelques experts. En effet, le fait que les journalistes demandaient à ceux-ci de commenter les décisions de l’État risquait d’embrouiller le processus de la mise en place des mesures sanitaires. Par ailleurs, les auteurs proposent même des lignes directrices pour l’établissement d’un conseil scientifique dont la mission serait de livrer des recommandations à l’État. Ces recommandations comprennent notamment les éléments suivants :

Les membres (personnes et institutions) devraient

  • Avoir des mandats avec des rôles et responsabilités clairement établis (ce qui n’aurait pas été le cas en Belgique pendant la crise) ;
  • avoir des responsabilités et rôles légaux clairement identifiés et définis ; 
  • déclarer leurs conflits d’intérêts qui seraient ensuite vérifiés et le cas échéant que les mesures nécessaires soient prises ;
  • émettre des avis scientifiques basés sur des données scientifiques les plus récentes et de la meilleure qualité possible ainsi que de communiquer les incertitudes scientifiques. 

Ce dernier point en particulier revêt un grand intérêt pour Kairos, au vu de la question du rédacteur en chef à Sophie Wilmès le 15 avril 2020 : « Par rapport aux décisions que vous prenez maintenant [concernant les mesures COVID], quelle légitimité démocratique y at-il à prendre ce genre de décision quand la plupart des membres qui décident et qui réfléchissent font partie des multinationales et de la finance ?[note] ». L’OCDE propose aussi plus de multidisciplinarité, ainsi que l’inclusion des organisations de la société civile dans l’évaluation et la gestion des crises.

Au niveau de la résilience du système de santé face au COVID-19, les auteurs concluent que la Belgique s’est moins bien débrouillée pendant les deux premières vagues (sur les six que l’OCDE a identifiées…) qui ont surtout affecté la population vulnérable, en particulier les personnes âgées. Le taux de mortalité pendant la première année de crise serait le double de la moyenne des autres pays membres de l’OCDE, selon ce rapport. Toutefois, la Belgique aurait réussi à s’adapter rapidement par la suite en évitant la submersion des hôpitaux, grâce à notamment un nombre suffisant de lits disponibles, une réponse organisée du secteur de soins de santé, la collection et le traitement des données de santé et les téléconsultations des médecins (personnellement, ce n’est pas le souvenir qu’il m’est resté de la communication des médias qui faisait le décompte des morts du covid…). Les défis auxquels la Belgique ferait encore face comprennent les patients atteints d’un covid long et les répercussions sur la santé mentale de la population (en particulier les jeunes ainsi que le personnel de soins de santé).

Concernant le système éducatif pendant la pandémie, le rapport indique que la Belgique a été plutôt bonne élève. Les auteurs se basent sur le fait d’une part que le temps de fermeture des écoles était plus court que dans les autres pays membres de l’OCDE (pour lequel on peut apparemment remercier les masques buccaux imposés chez les enfants), et d’autre part qu’une mise en place d’apprentissages à distance a été rapidement réalisée. Une certaine autonomie des établissements scolaires aurait permis de réagir de manière agile ; et le rôle important des enseignants dans la mise en place d’une continuité dans l’éducation est souligné. Parmi les critiques, les auteurs mettent en évidence une quasi-absence d’infrastructure de données et de suivi de la situation éducative, rendant une évaluation de l’impact de la pandémie sur l’apprentissage extrêmement ardu (ce qui, selon moi, remet en question les données de ce chapitre…). De fait, si la Belgique se positionnait au-dessus de la moyenne des pays membres de l’OCDE en sciences et mathématiques dans l’évaluation PISA de 2018, il faudra attendre les prochaines évaluations internationales afin de mesurer les répercussions des mesures sanitaires sur l’éducation. Sans grandes surprises, l’OCDE prône un système scolaire plus numérisé ainsi qu’une récolte de données plus importante.

Quant aux deux derniers chapitres, les mesures économiques et fiscales d’urgence et la protection des emplois et des revenus pendant la crise, le rapport est plutôt positif vis-à-vis du bilan. Les auteurs invoquent une économie gravement touchée à l’instar des autres pays, le secteur de l’Horeca ayant été le plus affecté. Les différentes mesures de soutien (chômage temporaire, prolongation des allocations de chômage, soutiens économiques aux entreprises les plus touchées, bourses,…) ont entraîné une chute globale de 4,9% du PIB belge (mais allant jusqu’à 14% la première année de la crise). La population ayant le plus souffert était composée de personnes en situation irrégulière (chômeurs et travailleurs irréguliers, migrants), ainsi que le fameux secteur de la culture (qui ne figure pas sur la liste des activités « essentielles » — une liste qui figure dans ce rapport !). Cependant, au moment de la publication de ce rapport (fin 2023), il n’y avait pas encore eu de vagues de faillites et de suppressions d’emplois. Tout comme pour le secteur de l’enseignement, il faudra voir ce que le futur nous réserve.

Au niveau du marché de travail, outre l’accès aux allocations de chômage temporaire, la réduction du temps de travail et l’extension du droit passerelle (un programme d’aide au revenu pour les travailleurs indépendants) auraient absorbé le premier choc de la crise sanitaire. Ceci est en contradiction avec ce que j’observe personnellement parmi mes connaissances qui travaillent dans le secteur de la culture et dont certains doivent à présent rembourser les allocations, sous prétexte qu’elles ne remplissaient pas, après analyse rétrospective, les conditions pour prétendre à ces aides financières… Apparemment, tout comme la prostituée la plus connue du pays Hot Marijke qui se bat pour ne pas devoir rembourser ses 14.080 € de prime covid, nous rapporte 7sur7[note].

Globalement, ce rapport est donc plutôt laudatif. Peu de pays à ma connaissance ont choisi de réaliser un bilan sur la gestion de la crise. En effet, l’OCDE énonce elle-même que la Belgique est le deuxième des deux pays (avec le Luxembourg) à avoir fait la demande auprès d’elle pour qu’une étude sur sa gestion de la crise sanitaire soit menée, geste que je ne peux que saluer. En effet, j’avais critiqué la Belgique pour son absence de volonté de dresser un bilan de la crise dans un article précédent « La banalité du masque[note] », après avoir lu que mon pays d’origine, la Finlande, s’était lancé dans une étude sur l’efficacité des différentes mesures sanitaires. Toutefois, en lisant ce rapport rébarbatif de 291 pages en anglais, j’ai vite été sidéré. Premièrement, il n’y a aucune remise en question de la pertinence des mesures sanitaires. Seule la proportionnalité des mesures est mentionnée, la Belgique étant apparemment similaire ou moins restrictive au niveau des libertés individuelles que les autres pays. Les auteurs soulignent l’importance de la proportionnalité car cela figure parmi les principaux piliers des principes éthiques de l’OMS concernant la quarantaine, les contrôles frontaliers et la distanciation sociale. Cela donne le ton du rapport dès les premières pages ! Deuxièmement, toutes les recommandations sont vagues. Ceci peut sembler évident pour ce type de rapport où le style est celui de la langue de bois, mais il n’en demeure pas moins que dans le chapitre de la gestion de la crise ou de la résilience du système de santé, les auteurs auraient pu prôner, par exemple, une réflexion sur l’organisation de la prise en charge des patients (avec les médecins généralistes en première ligne), comme nous l’avions fait dans un rapport avec le professeur Martin Zizi dès avril 2020 (publié dans la presse dominante[note]), avant qu’il ne soit rangé parmi les 18% de complotistes belges. Troisièmement, aucune critique ou analyse n’est faite quant au fonctionnement ou à la qualité des informations communiquées par les médias (sans parler de la panique qu’elles ont semé). Au final, ce rapport sert de façade pour donner une bonne image à nos dirigeants. Pire, il propose de manière répétée une gouvernance plus stricte et centralisée, une digitalisation du secteur public, une récolte de données plus efficace et la mise en place de moyens pour rendre la population plus résiliente lors des futures crises (qui est déjà dans le titre anglais de ce rapport : Evaluation of Belgium’s COVID-19 Responses : Fostering Trust for a More Resilient Society). La Belgique avait l’opportunité de réaliser un examen post mortem sur la crise sanitaire, mais à l’instar des autopsies pendant la pandémie, rien n’a véritablement été fait — sauf peut-être une nécropsie de la bête qu’était la gestion de la crise sanitaire dans ce pays.

Kaarle Parikka

Thimotée Simon