« Nommer le mediavers,c’est déjà commencer à le combattre. Nommer le moi-pensant c’est comprendre que nous avons les armes ! »
📰 Kairos 67 📑 Sommaire

« Nommer le mediavers,c’est déjà commencer à le combattre. Nommer le moi-pensant c’est comprendre que nous avons les armes ! »

J’ai découvert Alexis Haupt sur X — la plateforme d’information citoyenne du XXIe siècle — et bientôt, il ne se passe plus un jour sans que je lise ses tweets quotidiens d’une efficacité et d’une justesse remarquables. Une synchronicité un peu magique nous permet, un jour, d’échanger quelques mots (toujours sur X), c’est tout simplement le début d’une discussion qui durera plusieurs semaines. En voici un aperçu, autour de deux de ses essais (Discours de la servitude intellectuelle et Mediavers, médiathéisme et complosophisme).

Entretien à distance avec Alexis Haupt, philosophe, essayiste et semeur de pensées réflexives sur X.

Kairos : Vous êtes un personnage discret, comment auriezvous envie de vous présenter aux lecteurs de Kairos ?

Alexis Haupt : Je suis un homme qui pense et qui couche ses pensées sur papier depuis l’âge de 20 ans. Je suis un philosophe autodidacte qui lit des livres de philosophie tous les jours et ce depuis la fin de mon adolescence. Je ne suis volontairement pas passé par un cursus universitaire, parce que je suis véritablement bien dans ma petite bulle à penser par moi-même au contact des pensées des autres. Pendant la crise sanitaire, je suis arrivé sur les réseaux sociaux, parce que ce qu’il se passait était trop grave (confinement, terrorisme d’état, mesures liberticides et totalitaires avec la doxa : « Tous vaccinés tous protégés » et surtout, censure de tous ceux qui s’interrogeaient). Vivant tout cela dans ma chair, j’ai décidé de faire ma part en partageant modestement mon éclairage et mes concepts – j’aime beaucoup l’idée du concept – et j’ai constaté que j’avais un certain logos à offrir dans cette guerre du récit. Ce logos est important, car il permet de voir plus clair et surtout d’avoir des mots pour se défendre.

Qu’entendez-vous par logos exactement, quels sont ces mots qui nous permettent de nous défendre ?

Quand je parle de mot pour se défendre, je pense par exemple à complosophisme. J’ai inventé ce concept-là il y a 10 ans, dans un livre qui s’appelle Je suis votre voix ou la démocratie indirecte, une belle mascarade. Ce concept signifie le fait de coller l’étiquette de complotiste sur une personne pour ne pas avoir à débattre ni de ses arguments, ni de ses idées, ce qui revient à la taxer d’esprit délirant. Et c’est ce qui se cache en réalité derrière l’étiquette de complotiste : sous-entendre qu’on a affaire à un discours délirant, c’est donc une psychiatrisation de la personne, celle qui doute ; en plein covid, celle qui prônait la pharmacovigilance ! Je suis venu sur les réseaux pour offrir ces concepts dans le but qu’on s’en saisisse, pour les utiliser comme bouclier contre d’autres mots, parce que le mot complotiste est une arme utilisée par les puissants qui l’ont bien compris ; il est donc utile de créer des mots bouclier.

Vous nous apprenez donc ici que vous avez inventé le mot et le concept de complosophisme il y a 10 ans déjà. Cela fait de vous un véritable avant-gardiste du concept ! Vous confirmez un de vos tweets phare « un complotiste, c’est quelqu’un qui a 36 mois d’avance ». Qu’est-ce qui à l’époque a forcé la genèse de ce mot ?

À l’époque de l’écriture de ce livre, je décrivais la démocratie représentative, qui est pour moi un oxymore : dans la démocratie, le peuple n’a pas besoin de représentants, il se représente lui-même. Aujourd’hui, nos représentants sont omnipotents, ce sont donc des maîtres. J’expliquais donc que l’élection telle qu’on la connaît offre forcément le pouvoir aux plus riches (je parle ici de la caste oligarchique, le 1%, le monde de la finance, les multimilliardaires), ce qui mène à la ploutocratie. À l’époque, si quelqu’un remettait en question la démocratie représentative ou s’il développait ce genre de pensée dans les médias, il n’était pas rare d’entendre le journaliste répondre : « C’est complotiste, ce que vous dites, il y aurait donc quelqu’un qui pilote les politiques dans les coulisses ? » L’ une des premières utilisations, si je ne me trompe pas, est plus ancienne encore. Lors de l’assassinat de J. F. Kennedy, la CIA a commencé à abuser de cette étiquette contre ceux qui doutaient du narratif officiel. En ce qui me concerne, on me taxait de complotiste parce que j’expliquais qu’on n’était pas en démocratie, que la démocratie ce n’est pas élire des maîtres comme le dit si bien Étienne Chouard. Devant cette suppression du débat, j’ai réalisé que ce qui se passait était grave, qu’il fallait mettre un nom dessus, qu’il fallait nommer ce fléau-là. Je me suis dit que si les puissants avaient eu l’intelligence d’inventer un mot, il fallait avoir l’intelligence de leur répondre avec les mêmes armes : le mot, le verbe, le logos. J’avais pressenti que ça allait empirer, parce que, comme disait Montesquieu : « C’est une expérience éternelle de constater que tout homme de pouvoir ira jusqu’à ce qu’il trouve des limites. » J’aime bien dire : « Il en va de même pour toute forme de censure, elle ira jusqu’à ce qu’elle trouve des limites. » Et le meilleur moyen pour freiner ou empêcher un mal, donc de fixer une limite, c’est de le nommer. Le mot était né : complosophisme.

Dans Mediavers, mediathéisme et complosophisme, vous écrivez d’ailleurs : « Tant que les choses n’ont pas de nom, elles n’existent pas vraiment dans notre conscient. » Cette phrase explique à elle seule votre volonté de créer des mots pour combattre des maux. Cela semble très important, ce que vous faites là, parce que je ne suis pas sûre que nous soyons conscients de l’importance de nommer pour pouvoir conscientiser. Est-ce que vous vous référez à une étude en particulier ?

J’ai la conviction que tant qu’on ne met pas de nom sur un mal, ici la censure, le mal proliférera parce qu’il ne sera pas conscientisé, et donc n’existera pas dans le cerveau humain. D’abord on nomme, ensuite on en prend conscience, et donc enfin le mal existe. Tant que le mot n’existe pas, on tourne autour du pot, le processus d’identification est très long. Par exemple dans le cas du covid, la personne traitée de complotiste va essayer de se défendre, mais ne sait pas nommer le flou qui entoure sa situation. Elle n’aura comme arme que de dire « Arrêtez de me traiter de complotiste, ce n’est pas constructif », etc. Ce n’est pas la même chose que de répondre : « C’est du complosophisme ce que vous faites. » Alors, non, ce n’est pas basé sur une étude ou sur un courant de pensée. C’est mon analyse personnelle, ce n’est peut-être pas vrai tout le temps, ce n’est peut-être pas catégorique à 100%, mais j’ai l’impression que les humains ont tendance à ne pas voir une réalité tant que personne ne la nomme. C’est un peu comme « le roi est nu »[note], tant que l’enfant ne nomme pas que le roi est nu, personne ne semble le voir. Une fois que c’est nommé, tout le monde le voit. J’ai l’intuition que quand on nomme une chose, on la rend palpable et donc conscientisable.

Et c’est quelque chose que vous faites beaucoup dans vos essais. Les concepts de déni de tyrannie, déni de déni de tyrannie, mediavers, mediathéisme, moi-pensant sont tous des concepts dont vous inventez les noms, c’est une sorte une mise à jour de notre dictionnaire pour nous permettre de nous ancrer dans notre réel. Est-ce que vous pensez que c’est aussi le travail du philosophe d’identifier et de nommer des phénomènes pour les rendre accessibles au peuple ?

Je soutiens tout à fait cette idée. Quand Platon écrit l’allégorie de la caverne, il parle d’une caverne dans laquelle les humains sont prisonniers, voyant des ombres sans voir la réalité extérieure. Il explique et nomme le réel. Le philosophe a vocation de montrer la réalité et le réel. Il a la capacité de remettre en question le récit de l’autorité, les dogmes et la doxa de cette caverne, c’est ce que j’appelle la souveraineté intellectuelle. Le mediavers, cet univers parallèle et hors-sol créé par les médias de masse, et qui n’est pas autre chose que la version des faits des dominants du moment, c’est finalement la caverne de Platon du XXIe siècle.

Qu’est-ce qui fait, selon vous, que certaines personnes arrivent à penser différemment, ne sont justement pas dans cette caverne moderne qu’est le mediavers, et vont à contre-courant d’une doxa ou du conformisme intellectuel ?

Ma thèse est que nous avons tous un être intérieur qui s’interroge – je l’appelle le moi-pensant – mais qu’il est à l’état embryonnaire quand on est enfant et qu’il ne demande qu’à grandir. Les enfants passent tous par la phase « pourquoi ? », et ils ont souvent d’ailleurs des grandes questions : « Il y a quoi après la mort, qu’est-ce que l’infini, qu’y a-t-il derrière les étoiles, est-ce qu’il y a toujours eu l’univers ? » Cela prouve que chaque enfant a en lui ce petit moi intérieur qui veut connaître la vérité. Ma grande phrase est de dire que « la mission première de l’homme est de faire grandir son moi-pensant et que tout le reste n’est que détail en comparaison avec cette mission ». Ça ne veut pas dire que l’être au moi-pensant mature saura tout, mais il voudra savoir, je parle d’ailleurs de vouloir-savoir. Ça ne veut pas dire non plus que tout le monde peut devenir un Socrate, mais ça veut dire que chaque individu aura les ressources intérieures suffisantes pour ne pas devenir un somnambule qui répète tout type de propagande. On sait aujourd’hui que l’intelligence est pluridimensionnelle. La théorie des « intelligences multiples » du neuropsychologue Howard Gardner décrit 8 formes d’intelligences : logico-mathématique, spatiale, linguistique, musicale, inter-personnelle, intra-personnelle, corporelle et naturaliste. Je soutiens qu’il y a une autre forme d’intelligence, le moi-pensant, celle qui consiste à s’interroger, à douter.

Vous ajoutez donc une neuvième forme d’intelligence à celles que liste Howard Gardner, le moi-pensant, c’est-à-dire l’intelligence liée à la capacité de s’interroger et de douter. Êtes-vous d’accord avec cette observation ?

Je suis tout à fait d’accord, c’est exactement mon propos. Je soutiens qu’il y a une autre forme d’intelligence qui est celle du moi-pensant : ce moi philosophe qui s’interroge, qui doute, qui est motivé par la recherche de la vérité, qui est capable de remettre en question ses propres croyances et opinions. C’est peut-être même pour moi le propre de l’homme, puisque les animaux ne remettent a priori pas en question leurs croyances et n’ont pas cette sensibilité à rechercher la vérité. C’est pour moi l’intelligence d’une part la plus humaine, mais aussi la plus importante. Parce que si on développe toutes les autres sans développer celle-ci, on devient uniquement un bon musicien, un bon mathématicien, etc., mais sans l’intelligence où se loge l’esprit critique on devient manipulable facilement. Hélas, tout est fait dans la société pour l’anesthésier. L’École fait ainsi des « chiens savants », c’est-à-dire un individu dressé, formaté avec beaucoup de savoirs, mais incapable de remettre en question l’ordre de l’autorité. Cela dit, Gardner a également identifié, me semble-t-il, l’intelligence qu’il appelle existentielle, c’est-à-dire la faculté de se poser de grandes questions qui pourrait correspondre à ma thèse du moi-pensant : chaque être humain possède un moi-pensant qu’il faut impérativement prendre en charge dès l’enfance. Si on fait penser un enfant dès le plus jeune âge, il deviendra un adulte sensible à la vérité, capable de suspendre son jugement devant le récit de l’autorité, moins enclin à la soumission intellectuelle.

On sait par ailleurs que le cursus scolaire est fondé principalement sur le développement des intelligences logico-mathématique et linguistique, et que toutes les autres sont très largement minimisées, pour ne pas dire méprisées. Si je vous suis, cette neuvième intelligence (le moi-pensant) pourrait être développée chez tous les individus, à condition que l’école y travaille ?

Vous avez bien cerné le fond de ma pensée. On a tous en nous ce moi-pensant, comme on a tous d’autres capacités cognitives plus ou moins développées, et chacun a un potentiel. Je ne pense pas que tout le monde puisse devenir Einstein, Mozart ou Socrate, cependant on peut tous faire quelques calculs, jouer du piano, s’interroger et douter. Je crois que l’École anesthésie effectivement le moi-pensant. J’ai d’ailleurs rédigé un essai, L’usine à calculettes ou l’imposture de l’école traditionnelle, dans lequel j’expliquais que la mission première de l’homme était de faire mûrir son moi-pensant, et donc que c’était aussi celle de l’École. Je l’incriminais donc, soutenant qu’il n’est pas entendable de dire qu’il s’agit d’une École, puisqu’elle étouffe sa propre mission. C’est un peu provocateur, mais l’École véritable n’est pas encore née, et celle que l’on connaît n’est qu’une « usine à calculettes », on en sort sans savoir penser.

Donc, d’après vous, l’École anesthésiant ce moi-pensant, seuls ceux qui auraient cette neuvième forme d’intelligence dominante la développeraient naturellement. Est-ce que cela pourrait expliquer que certaines personnes, même sans bagage scientifique, éthique ou philosophique aient pu aller à contre-courant de cette expérience de Milgram mondiale que fut le covid ?

Vous touchez quelque chose de très important ! On peut effectivement aller encore plus loin en disant que ces personnes qui auraient ce moi-pensant développé arrivent à remettre en question le récit de l’autorité, l’opinion de la majorité, à faire preuve de souveraineté intellectuelle et donc arriveront à sortir de tout type de propagande ou d’ingénierie sociale et à être les opposants au système, sans forcément avoir un bagage scolaire particulier. L’expérience de Milgram que nous avons vécue pendant le covid pourrait donc nous avoir montré que les personnes qui ont ce moi-pensant développé ont été celles qui ont résisté à cette propagande. Il y a une phrase qui me parle beaucoup dans Le meilleur des mondes : « La révolution véritablement révolutionnaire se réalisera non pas dans la société, mais dans l’âme et la chair des êtres humains ». Je pense en effet que la vraie révolution sera individuelle et intérieure, c’est-à-dire l’éveil du moi-pensant. Je pense que sans cet éveil, il n’y aura jamais de vraie révolution durable, il n’y aura que des dominants qui se succéderont et des dominés qui se soumettront, et tout ne sera qu’éternel recommencement. Je pense d’ailleurs que les dominants ont bien compris que développer ce moi-pensant des êtres humains était dangereux pour eux. La Boétie[note] expliquait déjà qu’une des ruses des tyrans était d’hébéter la population.

Si je reprends toutes ces idées, j’en déduis que ce moi-pensant développé pourrait peut-être expliquer ces « génies » qui ont révolutionné leur discipline[note], n’acceptant pas le formatage préétabli et cassant les codes communément admis avant eux.

Je pense effectivement que les « génies », c’est-à-dire les personnes qui révolutionnent leur discipline, excellent non seulement dans leur discipline, mais ont aussi un moi-pensant mâture qui s’interroge en boucle sur le processus. Si on prend l’exemple d’Einstein, on pourrait dire qu’il devait avoir l’intelligence logico-mathématique et un moi-pensant mature qui est un moteur à questions, en quelque sorte ; Mozart avait sans nul doute l’intelligence musicale et un moi-pensant mature qui a révolutionné les codes musicaux de son époque.

Donc, par extension, les comportements révolutionnaires forts[note] pourraient être liés à ce moi-pensant développé ?

Oui, les personnes qui laissent libre cours à leur moipensant dans la société en remettant en question normes, règles, ou même la société, c’est le même vouloir-savoir. Certains l’orientent dans leur « laboratoire » (Einstein, Mozart) et d’autres dans la Cité (les opposants au totalitarisme et à toute forme d’abus de pouvoir).

On pourrait dire que ces personnes ont un moi-pensant mature et une intelligence inter/intrapersonnelle développée, ce qui les rendrait incapables de se soumettre à une autorité injuste de la Cité ?

Oui, c’est une remarque intéressante !

Le corollaire m’amène à une autre question. Ceux qui n’auraient pas ce moi-pensant développé parce que cette forme d’intelligence-là n’est pas prédominante chez eux ou que l’École échoue dans cette mission, seraient rendus incapables de contester l’autorité. J’en viens donc à ma question : aujourd’hui nous assistons à beaucoup de culpabilité mise sur les épaules de ceux qui se sont soumis. Avec ce que nous venons de mettre en lumière, comment réunir les 99% en comprenant que volonté et capacité sont deux choses différentes ?

Effectivement, on ne condamnerait pas un aveugle de ne pas voir ! D’où l’importance de comprendre la phrase de Huxley, « La vraie révolution sera intérieure ». Je pense très sincèrement que si les personnes au moi-pensant mature comprennent cela, elles pourront aider les autres à le développer. Il peut être utile de jeter un bon seau d’eau à la tête des gens pour les réveiller – comme je fais parfois sur X ou dans mes livres –, mais ensuite, ceux qui ont le moi-pensant mature doivent comprendre qu’il faut aider les prisonniers de la caverne moderne, le mediavers, à faire grandir leur propre moi-pensant. Si nous réfléchissons à cette hypothèse du moi-pensant à développer dès l’enfance, on pourra réussir de grandes choses.

Tenter de faire grandir le moi-pensant, c’est ce que vous faites tous les jours en 2024 avec vos tweets très efficaces sur X et dans vos livres. Vous envisageriez de le faire dans les écoles si tout allait dans ce sens ?

Oui, un tel projet serait aussi beau que salutaire ! Il est ici question de philosophie véritable, de laisser les enfants s’interroger en stimulant leur petit moi-pensant (et non d’enseigner aux enfants les pensées des autres), de les accompagner dans cette quête de sagesse jusqu’à devenir des adultes motivés par la recherche de la vérité et de la justice et finir par se connaître eux-mêmes. Votre question me plaît autant qu’elle me fait sourire, car dans une autre vie, j’avais songé à un tel projet.

Propos recueillis par Marzie Flodienka

UncannyBee