Les modèles se sont diversifiés alors que le paysage s’est simplifié. Comment est-ce possible ? Il ne vous aura pas échappé, chers lecteurs et lectrices, que l’explosion de la productivité (c’est-à-dire la quantité de nourriture produite annuellement par un actif agricole), accompagnée d’une chute vertigineuse de l’efficience (qui est le rapport entre cette même quantité de nourriture et l’énergie fossile utilisée pour la produire), a remodelé tout le secteur et fait quasiment disparaître la classe sociale des paysannes et paysans.
Nous avons en fait assisté, en un siècle, à l’industrialisation d’une activité plusieurs fois millénaire ; d’une agriculture paysanne on passe à une agriculture capitaliste en traversant ce qu’on appelle « l’entreprenariat familial ». Des traces archéologiques attestent que les Celtes de l’âge du fer, 800 ans avant J-C, pratiquaient déjà une agriculture paysanne prospère dans nos contrées, avec des rendements (quantité de nourriture produite par hectare) équivalents à ceux de l’agriculture biologique actuelle.
En maîtrisant des innovations techniques majeures comme la faux, l’araire avec soc en fer et la charrette en traction animale bovine ou équine, nos ancêtres ont rendu la différenciation sociale (paysans/artisans/guerriers/commerçants/druides) possible.
Par la suite, à chaque fois que notre région a été occupée par un empire, les terres fertiles ont été convoitées et notre culture a souffert et s’est appauvrie ; un long cortège de servitude et de résistances.
Néanmoins, jusqu’à la révolution industrielle au XIXe siècle, les paysans ont continué à mobiliser les ressources naturelles en vue de nourrir la population à partir d’une base sociale assez stable autour des 30 % de la population active… Et de façon parfaitement durable.
Avec l’empire anglo-américain, la situation change radicalement : ce n’est plus l’agriculture qui rapporte, mais l’industrie. On va donc appliquer à l’économie du vivant les méthodes qui ont fait le succès de l’économie des choses mortes : énergie fossile, moto-mécanisation, chimie, économies d’échelle et rationalisation du travail. Ce qui est mis en évidence par l’analyse comparée des systèmes, c’est le saut de productivité qui en résulte : On passe de 5-10 T par actif et par an avec 1 ou 2 chevaux en traction animale à plus de 100T lorsqu’on a 50 chevaux sous le capot, 500T avec une machine de 100 chevaux-vapeur, etc.
Cette discontinuité fait naître l’entreprise agricole extractiviste à partir des fermes paysannes et fait émerger une nouvelle classe sociale au milieu du XXe siècle : les « entrepreneurs familiaux indépendants » fournisseurs de matières premières pour un marché en pleine expansion, qui seront les premiers à s’intégrer industriellement pour remplir les rayons des supermarchés.
D’autres ont vu plus grand encore. La politique agricole commune (PAC) va dès les années 1970 présider à la modernisation du secteur en éliminant les fermes « non compétitives ».
Technocratique, inéquitable et en même temps pétrie de morale hypocrite, son verdissement n’est qu’une façade, seuls y croient encore ceux qui sont payés pour. Résultat : dans les fermes survivantes, de moins en moins nombreuses et de plus en plus grosses, rien ne permet de penser que la vie est plus belle ; l’âge moyen de 55 ans et le manque de repreneurs, dégoûtés par le mélange emprunt-risque, montre bien que le modèle entrepreneurial familial est à bout de souffle.
Et qui récupère les bonnes terres ? C’est là qu’on note l’arrivée d’une nouvelle tribu d’acteurs agricoles que les sociologues nomment « capitalistes ». Ceux-ci visent une productivité supérieure grâce à une meilleure organisation du travail (usine avec ouvriers) et de nouvelles économies d’échelle (parcelles et machines énormes). La productivité annuelle de ces militants actifs du capitalisme dépasse les 1.000T sur des milliers d’hectares. Tournés vers l’export, ils sont entièrement soumis aux décisions de CA de boîtes agroalimentaires qui constituent des empires à l’échelle mondiale.
Dans cette course à la performance industrielle, les croissancistes d’aujourd’hui annoncent un mode durable à la grande Foire de Libramont, mais personne n’est dupe à la petite : l’agriculture industrielle n’a pas d’avenir et la civilisation urbaine qu’elle nourrit est en sursis ! À ceux qui confondent « alternatives économiques » et « alternative à l’économie », nous soutenons que la repaysannisation n’est pas une option si nous voulons rester des terrestres. De véritables collectifs en recherche de résilience locale avec dynamiques diversifiées en réseau doivent fleurir partout, beaucoup de petites fermes paysannes autonomes et robustes renaître, pour une meilleure nourriture pour tous.
Nous proposons que cela soit… le sujet de cette rubrique.
Thomas, paysan agronome, fermécole de Bierleux (MAP)
Pour aller plus loin :
- Marcel Mazoyer et Laurence Roudart : l’Histoire des agricultures du monde.
- Jan Douwe van der Ploeg : Les paysans du XXIe siècle.


