Face à des conflits comme celui de l’Ukraine, il serait bon de cultiver bien plus une idée au grand potentiel, qu’on trouve en particulier chez le poète et érudit Ján Kollár (1793-1852). Celui-ci était justement slave, né en Slovaquie, aux frontières de l’Ukraine ; dans ces régions si multiculturelles, où les peuples forment des mosaïques. Ces régions dont les difficultés intercommunautaires
sont instrumentalisées, si souvent, pour entraîner des conflits et justifier des interventions. (Instrumentalisations opérées par nos ennemis, bien sûr, jamais par nous, démocrates épris de paix…) Or, cette idée peut entraver ces instrumentalisations.
Ján Kollár fut inspiré notamment par les pensées de Herder sur les cultures[note], ainsi que par la Grèce antique. Il observe qu’on y trouvait une série de communautés linguistiques, interagissant et s’inspirant mutuellement[note]. Ces groupes culturels vivaient sous différents souverains (une même communauté s’étendait sur divers territoires, régis par diverses autorités) ; situation qui n’empêchait pas la vie culturelle de ces communautés, au sein de chacune d’elles comme entre elles[note]. Car en général, chaque Grec ancien parlait les divers dialectes du pays, et leurs potentiels étaient utilisés dans les différents styles littéraires : l’ionique convenait bien à l’épopée, le dorique à la poésie…[note] Les conflits existaient, mais provenaient de causes politiques plutôt que culturelles.
Il régnait ainsi ce que Ján Kollár nomme une « réciprocité littéraire » : espace d’interactions, de recherches, de créations pour toutes les communautés. Il dit des Grecs : « Tous étaient reliés par le fil doré de la réciprocité dans les langues, les arts et les sciences.[note] » Tout cela implique une certaine autonomie de la culture par rapport au domaine étatique ou politique, les communautés concernées ne s’imposant pas mutuellement leurs langues et cultures, même lorsque leur pouvoir le leur aurait permis. Et la Grèce antique semble montrer que cette autonomie favorise l’ouverture, non le repli.
« Tous étaient reliés par le fil doré de la réciprocité dans les langues, les arts et les sciences. »
Ján Kollár

AIX PAR LA LIBERTÉ
Comme Kollár l’observe, cette situation est pacificatrice : elle implique que chaque communauté trouve, sous des dirigeants issus d’autres peuples aussi, ce dont elle bénéficierait sous des autorités issues de ses propres rangs. Ce, dans les domaines scolaire, universitaire, religieux, etc.[note] Possibilités loin d’être évidentes en Ukraine notamment, même avant la guerre, pour les russophones comme pour d’autres minorités[note]. Une telle idée est en fait déjà appliquée jusqu’à un certain point dans certains pays, en particulier en Belgique. Mais très souvent, on ne va pas jusqu’au bout, ni dans la pensée, ni dans l’application.
Une approche qui mène cette idée plus loin est celle de Rudolf Steiner, lui aussi issu de ces régions multiculturelles (ex-Hongrie, actuelle Croatie). Il parle de nécessité d’une sphère culturelle libre à l’égard de l’économie comme de l’État (en visant la culture au sens large). Concernant les rapports entre communautés, il donne de tels exemples : un Français de Rhénanie allemande et un Allemand d’Alsace devraient pouvoir déterminer librement leur appartenance à l’un ou l’autre État, et choisir une école francophone ou germanophone pour leurs enfants ; les Italiens d’Autriche-Hongrie auraient dû pouvoir disposer d’une université italienne ; etc.[note]
Des marxistes développeront eux aussi de telles idées, dans le courant dit de l’austromarxisme, lui aussi né en Europe orientale. Ils feront des propositions très proches : écoles hongroises à Vienne, écoles allemandes à Budapest…[note]
L’idée de sphère culturelle libre va plus loin : la libération culturelle y concerne non seulement les communautés mais aussi les personnes individuelles, qui, comme on vient de le voir, peuvent choisir jusqu’à leur nationalité, selon cette approche. Et tandis que dans l’austromarxisme, l’État chapeaute les institutions, dans l’approche en question, communautés comme individus peuvent développer par eux-mêmes leurs institutions culturelles : écoles, médias, instituts de recherche… Tout cela, dans le respect des lois de l’État, mais sans gestion par un gouvernement central[note]. (Ces idées et idéaux soulèvent de nombreuses questions, mais il est sans doute possible de progresser dans leur direction.)
DÉMINAGE ET MINES D’OR
Pour revenir aux difficultés intercommunautaires, elles ne sont en général pas une cause première des conflits ; les prédations géostratégiques sont bien plus déterminantes ; mais celles-ci se servent des difficultés en question.
Dans ce sens, on voit ce que ces approches apporteraient à un pays comme l’Ukraine, avec ses nombreuses communautés culturelles, dont plus de dix comptent chacune plus d’une centaine de milliers de membres[note]. Si les idées esquissées étaient appliquées là-bas, chacun pourrait vivre dans la ou les cultures de son choix, et maintenir ou développer ses propres organismes culturels ; entre autres les russophones, majoritaires à l’est et minoritaires dans le reste du pays, ainsi que les ukrainophones minoritaires à l’est. Et en général, les habitants du pays n’auraient pas de raison de choisir une nationalité autre que celle d’Ukraine ; car dans ces approches, l’État concerné serait celui de tous, il ne serait pas lié à une ethnie particulière.
En lien avec tout cela, Ján Kollár fait cette belle observation : pour une culture ou « une langue (…), se composer de plusieurs dialectes est une chance » car, dans ces dialectes ou cultures « les auteurs peuvent se servir comme dans des mines d’or inépuisables. »[note]
Puissent ces idées acquérir plus d’influence.
Daniel Zink


