Prélude au capitalisme maternel Axel(le) au pays de l’a-pensée
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Prélude au capitalisme maternel Axel(le) au pays de l’a-pensée

Cassou

« Toute pensée est une interrogation sur la frustration. »

Wilfred Bion (psychanalyste britannique)

L’histoire que nous allons conter est celle de Tout!, un généreux pays où rien n’est pensé. Il y suffit de vouloir pour que la Chose advienne. Ses habitants (les Toutsuites!) prennent donc leurs envies pour la réalité ; d’ailleurs, leur adage est : « Je veux donc je suis ». 

Cette loi a depuis longtemps été votée par les élus du TPT (Toutparti!) afin de restreindre les limites contraignant la pleine émancipation de l’humain. 

Axel(le) dort paisiblement. Soudain, son réveil retentit avec fracas, l’obligeant de décliner les dernières avances de Morphée. Axel(le) se dirige alors, entièrement nu(e), vers la chambre de ses enfants pour les réveiller. Après s’être douché ensemble, chaque membre de la famille enfile un jeans H&M en coton bio® cousu main par des gamins du Bengladesh pour aller au Café citoyen(ne). Grâce à une puce implantée dans le cerveau, technologie mise en place par Google, il suffit d’un mot pour se déplacer à l’endroit voulu. À l’estaminet, Axel(le) commande un café Fairtrade® produit au Kenya. Ses enfants réclament quant à eux un jus de tomates espagnoles. Bios® les tomates ! Il s’agit simplement de prononcer « café et jus de tomates » pour que les boissons affluent sur la table, si bien qu’Axel(le) et ses bambins s’illusionnent, convaincus d’avoir créé, par leur envie, les produits à consommer. Ils ne peuvent de fait pas imaginer que ce qu’ils s’apprêtent à enfourner dans leur gosier a été cultivé loin d’eux, à l’autre bout de la chaîne, par des Kenyans et des Espagnols. 

Hector ressent une pression au niveau de sa vessie. Le temps des couches n’étant qu’un lointain souvenir, il se rend aux toilettes. Afin d’éviter de pénétrer dans un cabinet occupé (ce qui serait considéré comme très fâcheux), il a été décidé qu’on ne puisse pas déambuler dans ce genre de lieu par la simple pensée. Le petit Hector doit par conséquent exploiter toute la force motrice de ses jambes pour s’y déplacer. « Ceci est bien malheureux », se dit-il avec dépit. Sur la porte de la cabine, il distingue une affiche qui figure un homme et une femme dans un rond bleu. Plus bas, l’illustration d’un bonhomme urinant debout dans un rond rouge barré. On aperçoit en dessous des logos un écriteau : « Plustous contre la plusmoins sex ! ». Tout! a en effet depuis longtemps le projet d’enrayer les disparités perçues comme dangereuses pour le bien-être de l’espèce humaine. Ce sont les mouvements féministes 2.0 et LGBTQI+++ qui ont initié cette quête émancipatrice. Ceci eut pour effet d’enclencher petit à petit dans les psychismes le déni de la différence des sexes dans le but d’aboutir à la suppression de toutes singularités. Progressistes, les habitants de Tout! aspirent à vivre dans un monde encore plus merveilleux qu’il ne l’est actuellement. Axel(le) est un de ces premiers êtres authentiquement androgyne. Père et mère non-binaire, __ rempli(e) tous les rôles[note]. 

Après avoir suçoté leur jus, les enfants d’Axel(le) s’acheminent en un éclair vers l’école. Hector, 12 ans, est en première année de secondaire. Sa petit sœur, Edith, 5 ans, est quant à elle en dernière année de maternelle[note]. Elle y apprend la novlangue. La particularité des écoles de Tout! est que les élèves doivent être moyens dans toutes les matières enseignées pour valider leur cursus ; ceux qui se situent au-dessus du seuil sont qualifiés d’intellos et envoyés en camps de réadaptation ; en dessous, c’est l’étiquette d’handicapé mental qui colle à la peau avec le camp d’extermination en point de mire. Les génies en philosophie ou en art sont donc de moins en moins légions (les seules singularités encore admises dans la culture Toutsuite! sont les Stars de télé-réalité afin que les nouvelles générations s’identifient à elles et arrivent à un stade d’a-pensée optimal). Dans la mesure en effet où toute pensée constitue une insupportable interrogation sur la frustration, les Toutstuites! se sentent constamment envieux, ce qui représente une aubaine pour la société de consommation qui prit jadis son envol suite aux ingénieuses visions de Maître Ford. 

Le travail est néanmoins tout aussi important pour le bon fonctionnement de la machinerie. Il est admis que plus on travaille, moins on pense. Et vu que la pensée entraîne son lot de pesantes douleurs à l’âme, les individus de Tout! s’abrutissent de travaux en tous genres. De là, ils se transforment toujours plus en Choses et, contrairement à leurs stupides ancêtres, ils sont contents car, s’ils deviennent purechoses pensentils, ils ne penseront bientôt plus du tout. Tout est fait à Tout! pour bannir le sujet afin de rendre le monde plus juste, plus égalitaire, plus humain. 

Axel(le) se rend sur son lieu d’émancipation personnel. __ bosse dans le milieu de la psychiatrie. Cette discipline a quelque peu évolué depuis l’ancien temps et l’odieuse percée de la psychothérapie institutionnelle. À cette époque ténébreuse, même les fous étaient considérés comme des êtres singuliers. On les percevait en effet comme des individus doués de parole et donc d’une pensée qu’il fallait prendre la peine d’écouter. Heureusement, le philosophe Michel Onfray a autrefois ouvert une brèche dans le démon. Suite à l’écriture de son pamphlet Le crépuscule d’une idole, tout le monde s’est rendu à l’évidence : Sigmund Freud était un cocaïnomane avéré et un misogyne sans scrupule. S’ensuivirent les débuts de la lente agonie de la psychanalyse. « Âge plusmoins bien », pensa Axel(le), tout en ressentant quelques frissons dans son dos. Les choses sont de nos jours heureusement bien plus simples grâce à la Toutirationalisation. Que cela soit en médecine ou en psychothérapie (les deux disciplines tendent par ailleurs à se confondre afin de favoriser le bien-être du client[note]), le thérapeute recueille une somme considérable de données au travers de testings réalisés derrière son ordinateur. Il peut dès lors accumuler une masse d’informations objectives afin de favoriser un diagnostic efficient. Le client est ensuite dirigé vers le protocole de soin conçu pour la guérison. Il est vrai qu’il existe encore des cas quelque peu rétifs – ceux que l’on catalogue dans le DSM 8 d’IREALs (individus récalcitrants encore à lobotomiser). Ceux-ci sont envoyés pour une durée indéterminée dans de petites pièces qui répondent au nom ronflant de « lieu de ressourcement » afin d’aérer leur esprit. Résumer de la sorte le client à un chiffre a un but ô combien louable : le délester de sa subjectivité. Ce sont des thérapeutes d’un genre nouveau, appelés « coaches », qui furent les précurseurs de ce mouvement. Il n’était plus question de prendre en considération ces absurdités de concepts que sont le psychisme et l’inconscient. Abolition de l’âme, étouffement du narcissisme. « Répétez après moi », martèlent en chœur les coaches à leur clientèle depuis des temps ancestraux : « Je n’ai pas d’ego ». 

Après sa journée pendant laquelle __ aura rationnalisé 47 IREALs, Axel(le) rentre chez __ afin d’y faire ses courses pour le dîner du soir. Les grandes chaînes de distribution alimentaire n’existent plus physiquement à Tout! et ont depuis longtemps été remplacées par les « paniers bios® » vendus dans les « Virtual Farms® ». On se rendit compte en effet que procéder de la sorte permettait de réduire drastiquement les déplacements qui polluent et donc de sauver la planète. Et oui ! Oh Oui ! Tout est gagnant au pays de Tout!, le climat et le capital marchent main dans la main pour le bonheur de tous(tes) ! Allumant son ordinateur par la prononciation des premières lettres du mot « O-R-D-I» (car procéder de la sorte prend moins de temps que de cliquer sur un bouton ou que de prononcer l’entièreté du mot « ordinateur »), Axel(le) sélectionne, à l’aide d’un casque Google, les ingrédients du menu du soir, à savoir : des spaghettis italiens, du haché argentin, des tomates espagnoles et des carottes péruviennes. En moins de temps qu’il n’en fallut pour les penser, les ingrédients arrivèrent sur la table sous la forme d’un spaghetti bolognaise d’une fraîcheur sans pareil. 

C’est en jouissant de son plat de pâtes qu’Axel(le) visionne une émission retransmise sur Internet. Il s’agit d’un reportage centré sur les derniers soubresauts du racisme et, à l’instar des féministes, il faut dire que les antifascistes ont été très loin dans leurs revendications. Désireux de brasser indéfiniment les différentes cultures du globe, ils ont participé à leur inéluctable déclin. Bien que certains peuples résistent (notamment les Espagnols, les Bengalis, les Péruviens, les Kenyans, les Argentins et les Italiens), ceux-ci sont sur le point de se faire gober par l’irrépressible village planétaire Toutsuite!. Le programme de détection des racistes créés par la branche antifasciste de la gauche progressiste constitue un précieux outil pour l’avènement d’une société où tout le monde est semblable. La fin du reportage se termine par ces paroles clamées par des manifestants antifa : «Plusblanc c’est plusmoinsblanc, plusmoinsblanc c’est plusblanc ! Plusun contre les plusmoinsmême ! Plusmoins aux plusracistes, plusplus aux plusmoinsracistes !». « Plusbien ces prog », pensa Axel(le), tout en aspirant par la bouche un spaghetti italien récalcitrant. 

Parler est une activité qui requiert du temps. Il n’est guère étonnant dès lors de constater que tout le monde à Tout! communique par l’intermédiaire des réseaux sociaux. Les journalistes ont depuis longtemps disparu afin que l’Ultime Vérité puisse circuler sans entrave. Sur l’Internet Toutsuite!, chacun a le droit d’accoucher d’une parole dans un brouhaha que personne n’écoute. C’est un homme qui se nommait Mark Zuckerberg qui est à l’origine de ce mode-à-être. Ce petit génie de l’informatique eut en son temps la lumineuse idée de créer un réseau social dénommé Facebook qui allait révolutionner la vie des individus. La multinationale participa grandement à l’élévation toujours plus prodigieuse de la vitesse de partage des informations ainsi qu’à la dégénérescence du langage. Tout a commencé par un (dé)clic ; les fameux boutons « j’aime » et « j’aime pas ». On pouvait dorénavant partager en un clic un sentiment sur une publication, sans prendre la peine d’écrire ni d’expliciter son point de vue. Plus besoin de paroles ou de la plume fastidieuse ; les amours et les emmerdes devinrent formulables à la terre entière en quelques secondes. Tandis que chaque individu se promenait avec un smartphone dans sa poche, le langage s’appauvrit peu à peu. C’est ainsi que les plus beaux mots de la langue avaient naturellement disparu et qu’on privilégia les termes les plus simples. Suppression de la poésie, les livres dissous par la vague déferlante. Disparition des métaphores, des tautologies et d’autres subtilités langagières. Moins il en faut pour s’exprimer, mieux c’est. Étant donné qu’il existait moins de mots, il fallait moins penser. Et moins on pensait, moins on utilisait de mots ; les rouages parfaits d’un mécanisme de destruction des subjectivités. 

Comme tous les vendredis soirs après le repas, Axel(le) et ses enfant(e)s se rendent à l’assemblée afin d’y discuter de l’organisation du pays. À l’instar des féministes et des antifascistes, les démocrates ont été très loin dans leurs revendications. Ils ont de fait favorisé l’implémentation des enfants dans la sphère politique dans le but de parachever l’égalité absolue entre les générations. Ces assemblées se résumaient à un passage fugace d’une vague de gens prononçant un « oui » ou un « non » collégial sur des propositions de lois capitales. Point de débat donc. On n’en avait pas besoin, étant donné que tout le monde à Tout! est d’accord sur tout. 

Après avoir été guidés par l’intransigeance du Dieu des religions, après avoir cru au matérialisme historique des marxistes et après avoir été éclairés par les incorruptibles préceptes de l’économie financière, les Toutsuites! s’en remirent au Toutisme!. Plus d’argent (Tout! est une société profondément capitaliste enjolivée d’un vert joyeux permettant de préserver la planète tout en s’en mettant plein les poches). Plus de biens, plus de jouir et plus de « tout tout de suite ». Plus de paraître finalement car l’être, ayant perdu sa boussole, devint trop encombrant à force de demander à la conscience son chemin. 

À la fin de l’assemblée, les Toutsuites! se réunissent dans un vaste bâtiment afin d’y célébrer la messe hebdomadaire. On pouvait apercevoir, inscrit en façade de celui-ci, les lettres C-A-R-R-E-F-O-U-R, vestige des temps où l’on devait encore se déplacer avec la force motrice des voitures électriques pour acheter des biens de consommation. Axel(le), Hector, Edith et les autres Toutsuites! écoutent, bienheureux, le discours cérémonial : « Le pluscroire en un plusdetout rend plusmieux les choses en les plusmoinnant de cogito plusmoinsléger à porter. Il nous pluspousse d’être plussûr des plusmieux de notre plusgroupe. Si le plussûr est du domaine du plusplus, le plusmoinssûr est du domaine du plusmoins ; il est le plusmoinsdodo de la plusmoinspure, une plusmoinslibre que nous quittons. Si le plusblanc plusmal les yeux, le plusmoinsblanc rend plusmoinsvoir. Dans le unplusun, c’est plusmême. Nous y voyons plusdetout et c’est plusmieux. AMEN». 

Soudain, un enfant en bas âge se réveille et se met à pleurer. Ressentant dans son abdomen de désagréables tiraillements irreprésentables pour son jeune psychisme, il ne peut mettre de mots sur ces étranges sensations qui sont en fait de l’ordre de la faim. Seuls les cris lui permettent d’évacuer comme il se peut la douloureuse angoisse éprouvée. La mère n’arrive pas tout de suite, elle ne répond pas dans la seconde aux plaintes, favorisant dès lors, sans réellement en avoir conscience, un espace qui permettra au petit être naissant de reconnaître que l’autre n’est pas soi et que soi n’est pas l’autre. C’est cet espace, ce trou, qui permettra au désir d’émerger et à la subjectivité de prendre forme afin qu’advienne un individu à part entière. Tout n’arrive pas tout de suite, que cela est éprouvant ! Les choses ne sont pas créées par l’envie, même si les désirs et les fantasmes sont les moteurs de la création. Douloureuse réalité qu’est celle de la perte en la croyance en son omnipotence. Prenant acte de ceci, émerge alors à sa conscience la première véritable pensée du très jeune Axel : « Et merde ! ». 

Kenny Cadinu