Ce qui signe le caractère totalitaire du modèle capitaliste est inscrit au cœur de sa structure ; la réification consiste à chosifier l’ensemble des ressources terrestres et des hommes (elle confond d’ailleurs les deux) afin d’étendre jusqu’à l’insondable le processus d’auto-accumulation illimitée par l’expansion infinie de la (pseudo)maîtrise (pseudo)rationnelle[note]. Comme nous allons le voir, rien ni personne n’échappe à cette fétichisation des existences.
Une idée répandue dans les milieux « alternatifs » suggère que les nantis sont les uniques barbares de la planète. Pourtant, le capitalisme n’est pas qu’un simple modèle de production basé sur l’exploitation et l’aliénation des seuls prolétaires. Il s’agit, au contraire, d’un système généralisé – dont chacun, du plus riche au plus pauvre, en est en quelque façon tout à la fois le participant actif et l’esclave – qui induit un type de rapport à soi, aux autres et à l’environnement inédit par le procès de réification[note] qu’il déploie partout dans les espaces. Nous avons repéré 15 de ces lieux désormais chosifiés dont il s’agira ici d’introduire l’analyse.
1) LA MARCHANDISE ET L’ARGENT
Le monde de la marchandise a de nos jours non seulement colonisé les étals des supermarchés mais aussi les imaginaires des hommes. Des biens de toutes sortes sont en conséquence achetés à l’aide d’un dispositif qui a pris une telle dimension dans la psyché que tout se passe comme s’il allait de soi : l’argent. Karl Marx a développé le concept de fétichisme de la marchandise afin de démontrer que les marchandises sont erronément perçues, au sein du modèle capitaliste, comme ayant une valeur en soi, détachée de l’activité humaine qui les a produites[note]. Sont à ce titre éclipsés non seulement la substance de l’individu, mais aussi le contexte réel et tangible dans lequel les échanges économiques sont réalisés. Cette regrettable méprise transforme graduellement les relations entre les gens en simple rapport entre choses.
L’argent ainsi que la marchandise deviennent dans cette perspective de véritables puissances divines dont le pouvoir s’exerce sur l’ensemble des pensées et des actions des hommes à leur insu. Tout se passe dès lors comme si la Déesse Économie répondait de ses propres lois – notamment la recherche continue d’efficacité, de rentabilité et de profit – et échappait donc à tout contrôle humain à l’endroit où ce sont pourtant bien les hommes qui ont engendré le Léviathan.
« Les humains regardent les marchandises qu’ils ont créées et leurs interactions (les prix, le marché, les crises, etc.) comme des divinités qui les gouvernent[note] »
Un penseur plus contemporain en la personne du philosophe allemand Anselm Jappe reprend à son compte le précieux concept de fétichisme. Selon lui, toute société fétichiste est composée de membres qui suivent des règles apparaissant comme des puissances supérieures et extérieures aux hommes alors qu’elles sont en réalité le produit de leurs actions[note]. Les marchandises n’ayant pas de jambes, elles assignent aux hommes de les déplacer. Chacun est dès lors erronément perçu comme un simple exécutant des lois du fétiche. Pour le philosophe, les marchandises sont devenues autosuffisantes du point de vue de la logique marchande et les humains n’entrent en scène qu’en tant que serviteurs de leurs propres produits. Il ne peut y avoir dans ce contexte de sujet humain véritable, dans la mesure où c’est dorénavant la valeur (de la marchandise, de l’argent) qui domine les échanges et qui constitue le véritable sujet.
La marchandise détient la faculté de chosifier l’homme qui devient un rouage comme un autre de la chaîne de production. Signalons que le procès de réification opère tout autant au cœur de la sphère de la production qu’au sein de celle de la consommation (ce que Marx ne pouvait pas encore apercevoir à son époque), ou encore dans le milieu de la finance ; là où est exercée sur l’esprit des hommes l’illusion qu’ils sont autonomes dans leurs achats de par l’existence d’une diversité en tout point monstrueuse de marques, la société de consommation[note] les dresse dès leur plus jeune âge à succomber aux sirènes du lèche-vitrine et fabrique en conséquence des êtres intégralement hétéronomes. Ceux-ci sont donc réduits à l’état de choses juste bonnes à sustenter le système d’auto-accumulation illimitée du capital. Le mécanisme de la publicité démontre à qui veut bien l’entendre ce procès de réification partout à l’œuvre. C’est d’ailleurs sans vergogne que l’ancien président-directeur de TF1, Patrick Le Lay – cela ne s’invente pas – affirmait en son temps qu’il vendait à Coca-Cola du temps de cerveau humain disponible : « Il y a beaucoup de façons de parler de télévision. Mais dans une perspective business, soyons réalistes : à la base, le métier de TF1, c’est d’aider Coca-Cola, par exemple, à vendre son produit. Or, pour qu’un message publicitaire soit perçu, il faut que le cerveau du téléspectateur soit disponible. Nos émissions ont pour vocation à le rendre disponible : c’est-à-dire de le divertir, de le détendre pour le préparer entre deux messages. Ce que nous vendons à Coca-Cola, c’est du temps de cerveau humain disponible.[note] »
2) LE TRAVAIL
Chaque marchandise contient du temps de travail humain qui déterminera sa valeur d’échange sur le Marché : il s’agit du travail abstrait[note]. Pour Anselm Jappe, l’économie capitaliste transforme pour la première fois dans l’histoire de la culture humaine les hommes et leurs travaux hétérogènes en du Même homogène et mesurable. Comme Karl Marx nous l’apprend, chaque usine ou entreprise réalise une plus-value par l’intermédiaire de l’expropriation de la force du travail de l’ouvrier. Cette force est échangée sur le marché et le travail devient dès lors lui-même une marchandise qui collabore à la fétichisation globale de la société. Ce qui compte depuis l’avènement du capitalisme n’est plus la valeur d’usage d’un objet mais sa valeur d’échange. C’est en conséquence non seulement la perception que l’esprit se fait de la marchandise qui change radicalement de forme, mais aussi la nature des rapports qu’entretiennent les différents acteurs de la chaîne de production/consommation.
« Les rapports de leurs travaux privés apparaissent pour ce qu’ils sont, c’est-à-dire non des rapports sociaux immédiats des personnes dans leurs travaux mêmes, mais bien plutôt des rapports sociaux entre les choses[note]. »
Mais la dimension réifiante du travail ne concerne pas seulement la main-d’œuvre ouvrière et l’expropriation de sa force physique et psychique. Elle touche dorénavant tout individu qui s’inscrit dans un emploi rémunéré, dès lors que l’accès à celui-ci constitue une condition sine qua none pour être socialement reconnu – c’est par ailleurs dans ce piège qu’est tombé un certain féminisme qui, au lieu de prendre ses distances avec l’homme bourgeois, n’a fait que fondre les femmes en celui-ci par l’intermédiaire de leur prétendue émancipation au travail. Le chômage par exemple signe l’arrêt de mort de l’individu au regard de la société. Et que demande-t-on encore à quelqu’un lorsqu’on le rencontre pour la première fois : « Que fais-tu dans la vie ? ». L’homme, jaugé à ce qui l’aliène, est prié d’y trouver un épanouissement personnel[note]. On réclamera donc de lui qu’il introjecte la notion de start-up et qu’il se meuve dans le social en tant qu’auto-entrepreneur exclusif de son capital humain.
L’acronyme GRH (gestion des ressources humaines) démontre la vigueur avec laquelle l’homme est confondu dans le monde du travail avec la Chose, celle-ci n’ayant pour unique destinée que d’assurer la rentabilité de l’entreprise au quotidien (et donc, de faire grossir les chiffres du PIB du pays dans lequel la « boîte » est implantée). Le PIB est d’ailleurs un marqueur qui indique d’une manière remarquable que le capitalisme est d’essence totalitaire – à savoir qu’il colonise la totalité des strates du social d’une manière automatisée –, dans la mesure où un service telle que l’intervention d’une ambulance sur les lieux d’un accident mortel de la route est transformé en pure donnée comptable juste prompte à faire gonfler le score du pays en terme de (pseudo)richesses qu’il produit[note].
3) LE TEMPS
L’adage populaire ne dit-il pas que « le temps, c’est de l’argent » ? Nonobstant les effets de modes éphémères, la valeur d’une marchandise découle du temps de travail socialement nécessaire à sa réalisation. Toute marchandise contient donc une masse de travail abstrait « mesurable » en temps. Le temps est par conséquent chosifié par la machinerie capitaliste afin de nourrir le fétiche marchandise/argent. L’accès à la marchandise ne dépend-il pas d’ailleurs de l’argent disponible dans le portefeuille du consommateur, lequel reçoit le plus souvent une rémunération salariale calculée sur base d’un travail/horaire ?
Ce n’est pas seulement le temps passé au bureau ou dans l’usine qui doit être rentable ; le temps libre est lui aussi désormais capitalisé. Comme Dany-Robert Dufour le mentionne dans Baise ton prochain : une histoire souterraine du capitalisme, la journée d’un individu moyen est divisée en trois parties : temps de travail/temps libre/temps de repos. Initialement, le capitalisme – du moins celui qui s’appliquait avant la révolution fordiste[note] – n’investissait que dans le premier. Mais il a peu à peu mis quelques-unes de ses billes dans le second. Finalement, l’affaire est rentable : tandis que l’homme travaille moins à l’usine ou au bureau, il dépense plus dans les loisirs qui l’égarent. Ceux-ci ont « bien » évolué au fil des époques[note] : d’un temps de retour sur soi favorisant le développement de la pensée, ils sont aujourd’hui le symbole d’un temps de consommation onaniste – et orgasmique – qui sert le profit des grandes et petites entreprises de divertissements.
Un objet du quotidien incarne à merveille la chosification du temps ici mentionnée : l’horloge. Grâce à elle, le temps n’est plus véritablement vécu en fonction des cycles de la journée et de la nuit, mais se trouve concentré dans un cadran qui rythme la vie des hommes.

4) LA POLITIQUE
La mise en œuvre d’un modèle politique spécifique est indispensable lorsqu’il s’agit d’assurer la pérennité du triptyque fétichiste marchandise/travail/temps. La bourgeoisie eut ainsi la « lumineuse » idée d’inventer, à la fin du XIXe siècle, un nouveau mode de gouvernement qui devait garantir ses intérêts – au détriment de ceux de la noblesse (et du peuple dans sa globalité) : la démocratie représentative[note]. C’est donc depuis les révolutions française et américaine que les citoyens ont le loisir de déléguer tous les 5 ans leur pouvoir politique à des « représentants » dont la fonction est d’assurer la survivance du modèle bourgeois au travers de l’État et de son mode de gouvernance15. La politique – entendue dans le sens originel du terme, c’est-à-dire comme l’organisation effective de la cité par les citoyens qui la constituent – est, depuis lors, instrumentalisée par le politique – personnifié par les bouffons du Spectacle[note] de toutes couleurs et tendances confondues –, ce qui a pour fâcheuse conséquence de susciter un désintérêt généralisé des gens pour la chose publique. Tandis que le gouvernement représentatif encourage la masse à se privatiser et donc à se dépolitiser, celle-ci trouve dans la sphère privée les mobiles pour se détourner de la participation politique. Nous avons donc affaire ici, selon Castoriadis, à un mouvement où tout se tient et pour lequel il n’est absolument pas nécessaire de faire appel à une quelconque théorie de la conspiration[note]. La politique ainsi chosifiée est un instrument de sauvegarde non négligeable du fétichisme de la marchandise sur les existences. Elle ne pourrait pleinement opérer sans l’intervention des clowns médiatiques et autres journalistes de plateaux qui « baisent les gens rien qu’avec leur sourire[note] ».
5) LES MÉDIAS
Tandis que la démocratie représentative est la sentinelle du capitalisme technicien, les médias de tous supports jouent aux chiens de garde du pouvoir[note]. Hier encore, pourtant, étaient diffusées à la télévision des émissions qui suscitaient un certain intérêt (bien que celles-ci étaient, il est vrai, retransmises à une heure où la plupart des gens sommeillent pour de bon). Aujourd’hui, les choses sont plus limpides encore : ce type de programme a tout bonnement disparu du paysage, transformant la télévision et la radio en spectaculaires déserts de la pensée. Pis ! Ces canaux ne se contentent pas de véhiculer le vide dans les chaumières mais sont les principaux vecteurs du fléau publicitaire. L’ensemble de leur profession étant largement réifié par le fétiche argent/marchandise/Spectacle, les journalistes au sens noble du terme représentent en conséquence une espèce grièvement menacée d’extinction.
La suite au prochain numéro…
Kenny Cadinu


