La marchandise et l’argent ; le travail ; le temps ; la politique ; les médias ; l’école ; l’art ; l’écologie et l’environnement ; l’autre et l’amour ; le sujet ; la pulsion sont les 11 dimensions réifiées par le capitalisme que nous avons d’ores et déjà introduites. Place, dans la dernière partie de cet article, aux 4 dimensions restantes qui compléteront notre analyse : le corps ; la santé, la douleur et la maladie ; la mort ; le langage et l’inconscient.
12) LE CORPS
Dans la mesure où il dessine les limites inhérentes à toute condition du vivant, le corps est un ennemi spécifique du capitalisme. Il représente de fait la dimension sur laquelle s’exerce avec le plus de force le procès de réification (ce dernier agissant in fine sur le psychisme et donc sur la pensée par la pression initiale qu’il entraîne sur la chair). La pensée s’étaye en effet sur les toutes premières sensations corporelles qui seront, petit à petit, assimilées au travers du travail de digestion de l’appareil psychique, processus qui repose sur la capacité des premiers objets d’amour à transformer lesdites sensations archaïques en quelque chose de peu à peu symbolisable par l’enfant[note]. Comme le mentionne joliment le psychanalyste britannique Wilfred R. Bion à ce sujet : « Toute pensée est une interrogation sur la frustration[note] » – il n’est dès lors guère étonnant que, d’une manière plus ou moins généralisée, la pensée s’étiole à l’heure actuelle sous l’effet d’une intolérance notable de l’homme postmoderne à la frustration (il suffirait très certainement de lui enlever pendant quelques jours son smartphone des mains pour finir de s’en convaincre).
Le corps constitue une mine d’or. Il a tout d’abord été chosifié dès les premiers soubresauts de l’économie marchande capitaliste[note] par l’achat et la vente de la force de travail prolétarienne dans le but d’accroître d’une manière exponentielle – et prétendument infinie – les bénéfices des détenteurs de capitaux[note].
La chosification du corps initialement à l’œuvre dans le capitalisme productiviste prend une tout autre ampleur encore avec le déploiement du capitalisme consumériste depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Celui-ci appréhende le corps comme un lieu de Jouissance qui permet aux plus grandes entreprises de la planète de réaliser des profits colossaux – mais aussi au « tout venant » d’accumuler du « plaisir ». Dans un autre registre, chaque parcelle de chair – plasma, ovules, sperme, cellules souches, sang, organes – peut à présent être exploitée par la médecine[note], d’où le rôle dévolu aux biobanques qui stockent en leurs seins des millions d’échantillons. Ces banques d’un genre nouveau permettent « la conversion d’une quantité de fluide corporel, d’une longueur de tissu ou d’un type d’organe en quantité d’argent[note] », et donc d’entériner la réification du corps dans tous ses interstices.
13) LA SANTÉ, LA DOULEUR ET LA MALADIE
Le corps-machine[note] tant apprécié par le capitalisme technicien peut déroger aux fonctions qu’on lui a assignées : rentabilité, efficacité, performance ; il devra donc être remis en état de marche dans les plus brefs délais lorsqu’il est perturbé par la maladie ou par la dépression. C’est ici une des fonctions de la médecine contemporaine qui aura l’unique charge de réparer les rouages endommagés, sans nécessairement s’interroger sur les raisons qui font que l’engrenage se soit froissé de cette façon. On perçoit dès lors quelque chose de particulier dans la relation médecin (ou psy)/patient actuelle : ce rapport est de plus en plus réduit à un entretien opératoire
duquel le transfert[note] est liquidé avant même d’avoir été pris en compte (ceci est particulièrement remarquable depuis la crise du Covid-19[note]). Dans le même mouvement, le médicament (autre fétiche distingué de la société capitaliste), duquel la seule prescription suffirait à éradiquer le mal, se voit attribuer des propriétés magiques. In fine, l’art médical se meut de plus en plus comme un acte mécanique dont l’essor étendu de l’EBM (evidence based medecine[note]) constitue la suite logique d’un processus qui motorise jusqu’à la santé de l’homme.
« Cette pratique renforce les gens dans la conviction qu’ils sont des machines dont la durabilité dépend de la fréquence des visites à l’atelier d’entretien (…)[note]».
Efficacité, recherche d’une dissolution du symptôme sans prendre la peine de penser sa signification, dépersonnalisation du soin par le diagnostic et rationalisation de l’hôpital[note] participent à l’industrialisation généralisée de l’intime – la notion de capital-santé[note] ne s’immisce-t-elle pas à ce titre dans le langage courant, et donc dans les inconscients de chacun ? L’OMS définit elle-même la santé comme « un état de complet bien-être physique, mental et social, et [qui] ne consiste pas seulement en une absence de maladie ou d’infirmité ». Renvoyer de cette façon la santé à « un état de complet bienêtre » représente en réalité un formidable aveu indiquant que le concept côtoie désormais plus volontiers le domaine du religieux (voire des drogues) que celui de la science[note] ou du soin[note]. La douleur est abordée aujourd’hui en tant que phénomène purement physico-chimique qui ne peut être résolu que par la « technique[note] », c’est-à-dire par la chosification du symptôme subjectif. C’est ici, entre autres, le rôle dévolu au diagnostic qui permet la prescription de la molécule – ou de l’acte thérapeutique – (pseudo)idoine. Là où Ivan Illich distinguait dans la santé quelque chose de l’ordre d’une capacité du sujet à assumer ses responsabilités face à la souffrance et l’angoisse, la médecine contemporaine l’appréhende comme un droit à l’extase, ce qui ne peut, en fin de compte, que rapprocher encore un peu plus l’homme de sa propre fin, tout en l’éloignant paradoxalement de la mort en tant que substance qui lui échappe.
14) LA MORT
Il devient manifeste que le projet du capitalisme (à savoir, comme le définissait Cornélius Castoriadis, la tentative d’(auto) expansion infinie de la (pseudo)maîtrise (pseudo)rationnelle) ne peut se réaliser pleinement que par l’annulation pure et simple de la mort – l’avènement effectif du transhumanisme constituerait à ce titre l’apothéose de ce modèle économique et social.
La mort n’est d’ailleurs pour ainsi dire plus vécue et s’apparente de nos jours à une maladie comme une autre, à savoir un agent dont il faut se débarrasser. Curieusement pourtant, l’euthanasie s’invite dans les projets de lois de divers parlements occidentaux. Mais peut-être justement cette pratiqueindique-t-elle les débuts de la mort de la mort, dans le sens où celle-ci n’est plus vécue en tant qu’élément extérieur qu’on ne choisit pas, mais comme une dimension dont on peut contrôler les différents paramètres – que l’on peut, comme toute chose en ce bas monde finalement, « administrer ».
In fine, la question de la finitude de l’être n’a jamais été autant occultée dans nos cultures – il n’y a qu’à observer la manière avec laquelle a été « managée » la crise du Covid-19 pour s’en convaincre[note] –, là où, paradoxalement, la pulsion de mort[note] s’y agite avec une ardeur rarement observée auparavant.
15) LE LANGAGE ET L’INCONSCIENT
Il reste une dimension à exploiter avant que le capitalisme n’assoie définitivement sa domination sur l’ensemble des espaces : l’aire du langage, et donc de l’inconscient. Capitalisme vert, développement durable, réseaux sociaux, technicienne de surface, droit de l’enfant à l’autodétermination, parti socialiste, béton vert, intelligence artificielle, démocratie représentative, capital humain sont autant de termes[note] qui indiquent que la Novlangue[note] issue du capitalisme technicien euphémise la réalité[note] et colonise les imaginaires communs.
Ce n’est pas tout. On confond de plus en plus de nos jours le mot et la chose – ce qui aurait tendance à signaler que notre civilisation se rapproche d’un mode de fonctionnement psychotique généralisé. C’est en tout cas ce que nous dévoilent à leur insu les défenseurs de l’écriture inclusive, pour qui la langue française est grièvement masculinisée (or, comme le souligne le linguiste Jean Szlamowicz : « Cette confusion, qui semble volontaire, entre les signes de la langue et la réalité sexuée est d’une immense mauvaise foi intellectuelle (…). C’est à peu près aussi pertinent que la remarque du très jeune enfant s’étonnant que train soit un mot aussi court alors qu’un train est censé être long…[note]» ).
Plus spécifiquement, le langage est perçu et usité comme un pur outil d’information au sein du système technicien. Les médias par exemple ne renvoient plus au monde tel qu’il est, mais donnent uniquement des signes à consommer en tant que signes[note] (ce qui ne manquera pas d’évoquer, en fin de compte, le monde tel qu’il devient, à savoir un monde où ce sont les signes informatiques – soit de la pure information transmise sous le mode binaire – qui guident la vie des hommes).
La langue touchée dans sa chair par le processus capitaliste et l’inconscient étant, comme le psychanalyste français Jaques Lacan l’a autrefois prétendu, structuré comme un langage, nous faisons l’hypothèse que l’inconscient de l’homme postmoderne se structure comme un capitalisme. Il s’agit donc d’accepter de voir ce à quoi nous sommes réellement confrontés, autrement dit à une marche vers le Néant qui n’est même pas forcée par un agent extérieur, mais par le sujet lui-même[note]. Ceci n’a rien de profondément réjouissant (ou peut-être s’agit-il, au contraire, d’un motif d’espoir ténu ?).
POST-SCRIPTUM
Voici un dernier exemple significatif de réification et de son impact sur les existences : les marqueurs vendus par la Fondation Damien. Cette dernière utilise un slogan – « 40 euros pour sauver une vie » – afin d’écouler les précieux sésames nécessaires à l’accroissement des fonds de recherche pour lutter contre des maladies telles que la tuberculose. Il est impossible de nier qu’il existe un lien pernicieux inscrit dans l’homme entre l’argent, la marchandise et la vie si celle-ci peut être sauvée en échange de 40 euros, c’est-à-dire contre l’achat de 6,666666666666 pochettes de marqueurs (coût à l’unité : 6 euros)[note]. Tout ceci est-il fort raisonnable ?
POST-SCRIPTUM BIS
Nous trouverons chez un auteur aussi peu optimiste (mais ô combien réaliste) que Castoriadis une occasion d’entrevoir au travers de cette fenêtre sur le chaos un filet lumineux. Selon le philosophe, la réification totale est illusoire à cause de la contradiction fondamentale du capitalisme[note] : l’ensemble de l’organisation prétendument rationnelle de la production capitaliste vise à « transformer les travailleurs en objets passifs », c’est-à-dire en purs exécutants contrôlés par l’appareil de direction. Néanmoins, la production ne peut pleinement opérer que si cette chosification généralisée ne réussit pas. Toute entreprise en effet est obligée, à un moment ou un autre, de faire appel à l’esprit d’initiative des travailleurs afin de corriger d’éventuels événements inattendus qui surviendraient dans la chaîne de production. De fait, « le système ne fonctionne que dans la mesure où, partout, les hommes le font fonctionner contre ses propres règles. La contradiction donc c’est que le système est obligé simultanément d’exclure les travailleurs de toute participation essentielle à la direction de leur activité et de faire constamment appel à une telle participation ». L’auteur ajoute : « Il n’y a pas de toute-puissance des États institués. Leur puissance n’est que l’autre face de la croyance des gens dans cette puissance ». Si le modèle capitaliste a des prétentions totalitaires, l’homme ne pourrait donc être réifié dans sa totalité[note].
POST-SCRIPTUM TER
Au cas où le lecteur déciderait de suivre la trace laissée par Castoriadis et de réfléchir sérieusement à toute possibilité de transformation effective de la société (qui n’aille pas dans le sens d’une destruction toujours plus minutieuse du tissu humain[note]), qu’il reprenne une par une les 15 dimensions évoquées dans les trois parties de cet article. S’esquissera alors dans son esprit un ensemble de strates plus ou moins profondes, dont le monde de la marchandise, de l’argent et de la politique ne représentent, contre toute attente, que les couches les plus superficielles de la Chose, tandis que le corps, le rapport entretenu à la mort, le langage et l’inconscient en sont les parties les plus caverneuses. C’est à cet endroit précis, c’est-à-dire à la racine du phénomène capitaliste, qu’il lui faudrait débuter sa vertigineuse ascension pour prétendre « changer les évènements ». Mais alors que l’homme est de part en part détraqué par l’Image, est-il seulement encore désireux de détourner le regard de son propre reflet afin d’examiner ce qui gît au-delà du miroir ?
Kenny Cadinu


