Caramba ! Le monde d’après n’est pas encore arrivé. Les start-up nations, quoi qu’il en coûte (coucou Manu) et en espérant des jours meilleurs (qui doivent avoir essayé de prendre un avion au moment où un vieux volcan se réveillait), la thune s’allonge, les gouffres financiers s’agrandissent, les États capitalistes se vident les poches et c’est sous les yeux de millions, de milliards de personnes, que les poches se créent.
En attendant que les imprécations, la multiplication des mantras et les appels répétés à la peur, à la résilience, aux yaka et aux faukon (à la différence des vrais, qui gouvernent toujours) et à la vigilance portent leurs fruits (mon petit doigt me dit que ce n’est pas forcément gagné), de multiples mouvements naissent, ici et là, se revendiquant de plein de motifs différents et revêtant quatre noms (au moins) emblématiques mais pas du tout synonymes. Et si on prenait un peu de hauteur pour les observer à la loupe d’une exploration sémantique ?
Révolution, révolte, rébellion, fronde : depuis la crise des Gilets jaunes, on entend davantage cette petite musique de fond, qui gronde de temps en temps mais – croient les forces de l’ordre et les autorités – se fait ratatiner la boite à camembert tout aussi régulièrement. Ajoutons-y la désobéissance civique dont Kairos s’est fait l’écho également, très récemment. On aura un panel très large qui n’est pas si homogène qu’on ne le pense. Si les termes sont assez proches du point de vue des origines, il n’en est pas du tout de même dans leur acception et dans leur utilisation. On ne verra pas un Président utiliser le terme de « révolte » alors que la révolution lui est familière[note]. Or, les deux mots sont issus de la même racine latine, qui signifie « retourner ».
La révolte, chère à Camus qui lui a consacré – à tout le moins – un essai éclairant[note] mais aussi des pièces remarquables, dont Les Justes, n’a pas la même perspective que la révolution. Celle-ci est une émotion ou un ressenti, celle-là est un processus, une action ; à ma gauche, on veut renverser un système, à ma droite, on veut perpétuer un régime mais l’adapter ; côté Camus, on retourne la table avec tout ce qu’il y a dessus, même les meilleurs plats, pour les remplacer par d’autres mets, tout différents ; côté Macron, on veut juste épousseter la table et remplacer (chèrement) les couverts usés et les assiettes ébréchées. De vraies révolutions, il n’y en eut jamais vraiment, même si l’objectif de ces phénomènes était de renverser un système qui ne fonctionnait pas (ou au détriment des plus faibles, des plus fragiles, des délaissés). Ajoutons que, pour Camus, l’objectif est de renverser quelque chose qui s’apparente à la religion, à Dieu, à cette instance toute-puissante vue comme un instrument d’oppression. Dieu, aujourd’hui, a été remplacé, en quelque sorte, par les déesses science, économie et politique. On ne peut pas dire que cela se soit fait au profit de la population. On a parlé de Révolution française (qui a mis à bas Louis XVI mais a donné Napoléon 1er), de Révolution belge (on met à bas un roi hollandais pour mettre un roi prussien à la place), de Révolution de mai 68 (qui met à bas le système patriarcal mode de Gaulle mais met sur un piédestal les présidents de la Ve République), la Révolution d’octobre (sus aux tsars ! Bienvenue Staline, Lénine, Poutine ! ), la Révolution culturelle (Mao avant, Mao après, what else ?) … Et que dire des révolutions numérique, technique, industrielle et informatique, qui n’ont jamais vraiment amélioré les conditions de vie ou de travail et plutôt accentué les exploitations des uns par les autres ?
On aura évoqué les révoltes arabes (le peuple qui se bat pour se faire avoir par les islamistes, par les extrémistes, par les nationalistes) et les révoltés du Bounty (est-il besoin de préciser qu’ils ont fini dans une geôle au frais ?)…
Le tableau semble assez peu engageant. Tentons de trouver un peu de réconfort et de raisons d’être dans l’espérance avec la fronde et la rébellion…
Alors, de quoi s’agit-il ? À y regarder de plus près, la fronde n’est qu’un outil de pression faite par les membres d’un même groupe social sur le-s représentant-s du dit groupe. C’est un peu le suivisme de l’esprit de révolte né dans une forte tête… La Fronde du XVIIe siècle n’a rien à envier à celle du XXIe siècle, qui voit les différents corps politiques s’opposer (souvent par bouderie et égoïsme d’un niveau de pouvoir non consulté, pas pour l’amélioration des conditions de vie ou de survie des concitoyens) à la manœuvre d’un pouvoir central. Oserai-je ajouter que c’est souvent le fait des représentants français ? La fronde est quasiment invisible en Belgique. Ou elle se limite à du gonflage de biceps, puis par l’éclatement de la bulle grâce au très revendiqué « compromis à la belge ». Faire fronde, faire front, mais surtout… ne pas changer le système, dût-il faire foncer tout le monde dans le mur !
Quant à la rébellion, mise à l’avant par le groupe Extinction Rebellion, aux actions spectaculaires sur une myriade de sujets de préoccupations, elle l’emporte sur les autres : excusez du peu, elle fait l’objet d’un alinéa dans le code pénal ! Voilà un terme juridique dont l’origine nous renvoie vers… la guerre. Un rebelle, c’est une personne qui fait la guerre contre un élément, une personne, un groupe de personnes. Quand ce groupe de personnes s’appelle un groupe de policiers, la rébellion entraîne un aller simple vers une cellule (avec claques intégrées, si on est bien méchant). Quand ce groupe de personnes s’appelle un groupe de parlementaires, cela s’appelle une occasion potentiellement perdue, puisque nous sommes en démocratie[note]. On aura bien sûr compris la notion des classes sociales en présence ici : si la fronde se fait au sein d’un même groupe social, une rébellion est une action de résistance d’une personne appartenant à une classe sociale envers une autre. Si la personne résistante a les moyens d’entrer en rébellion, cela s’appelle de la désobéissance. Si la personne résistante n’a pas les moyens, cela s’appelle une article dans la Dernière Heure et la Une sur RTL-TVI.
De ces deux oppositions de résistance, un constat s’impose : on n’est pas sortis de l’auberge. D’un point de vue antiproductiviste, on ne peut décemment opter pour aucune de ces perspectives. La révolution tournera à reprendre le même système, mais différemment. La révolte, si elle n’est pas entretenue par un ennemi commun à abattre, aboutit aux extrêmes. La fronde ne nourrit que les groupes sociaux qui la font. Si ces groupes sociaux ne sont pas puissants ou reconnus, ils n’auront rien. La rébellion consistant à mener une guerre, il n’est pas sûr qu’à une victoire gagnée, une défaite suivra. Autant dire qu’aucun système ne peut jaillir de ces mouvements, hélas, sinon un déchaînement de violences en tous sens.
Si, à ce moment de la lecture de cet éventail un peu décourageant, vous n’avez pas encore ouvert la bouteille de whisky pour la boire cul sec, voici de quoi entretenir votre foi en l’avenir : la désobéissance civique. À condition de s’engager ensemble, dans ce refus de suivre sans trop y réfléchir les règles édictées, les normes imposées, les fermetures obligées, la désobéissance aura un impact si cette désobéissance est à la fois assez subtile, suffisamment répandue et vraiment durable. Pour que cette désobéissance civique ait du poids, en outre, compter sur les esprits éclairés et jeteurs de ponts sera particulièrement fort. Cela inclut de lancer des ponts entre toutes les parties de la société, sans y chercher l’intérêt d’une seule portion de cette société.
Tout est donc à inventer. Ou, à bien y réfléchir, tout est à cumuler.
Ces notions qui semblent s’exclure l’une l’autre n’auraient-elles pas un sens si elles interagissaient et se complétaient ?
Jean-Guy Divers


