Chers amis,
Il faut que je vous raconte un événement de lecture qui ne m’était jamais arrivé. Il y a quelques mois, en plein covid, j’ai entendu — nul n’est parfait — un discours de Macron. Je suis resté ébahi, pétrifié. Et je me suis demandé : le délire, c’est lui ? Ou c’est moi ? Il fallait que j’en eusse le cœur net, que je systématise l’expérience, simplement pour vérifier. Alors — pardonnez-moi encore une fois — je me suis lancé dans une entreprise masochiste : j’ai lu (presque) toute la prose de Macron. J’ai lu l’épais manifeste Révolution qu’il a écrit pour l’élection présidentielle de 2017, et j’ai écouté-lu tous ses discours, avant, pendant et après le confinement. Résultat : c’était la première fois de ma vie que je voyais quelqu’un me prendre aussi grossièrement pour un con. Et puis aussitôt après, comme il y a des limites au masochisme, j’ai pensé : « Et si le con, c’était lui ? » Le problème, c’est qu’il n’y a pas de définition de la connerie. J’ai cherché chez Aristote, Kant, Castoriadis, Kairos, mais je n’en ai pas trouvée. Donc je n’étais pas très avancé. Jusqu’à ce qu’une autre image me vienne : quand j’écoute un discours de Macron, j’ai l’impression, comme dit Gargantua, qu’il « m’escorche le renard ». En clair (un peu modifié) : il me crache son vomi à la gueule.
Pourquoi le vomi ? Parce que dans le vomi on ne distingue plus rien. Et de façon très vague, très lointaine, cette indistinction m’a rappelé des choses de chez Orwell. Alors j’ai fait un grand bond dans le temps — de Rabelais à 1984. J’ai relu tout le roman. Au début, on voit Winston, le personnage central de 1984, perdu dans le dédale de la double-pensée. Orwell définit
la double-pensée (doublethink) comme l’état de celui qui ne distingue plus entre les choses. Et surtout : qui ne distingue plus entre les contraires. Par exemple, Winston se souvient que son pays l’Océania a été l’allié de l’Eurasia, et pourtant la propagande du Parti annonce qu’il n’a jamais été l’allié de l’Eurasia. Que faire ? S’échapper vers (je cite Orwell) « le labyrinthe de la double-pensée. Connaître et ne pas connaître. Retenir simultanément deux opinions qui s’annulent alors qu’on les sait contradictoires et croire à toutes les deux. Employer la logique contre la logique. Répudier la morale alors qu’on se réclame d’elle. Croire en même temps que la démocratie est impossible et que le Parti est gardien de la démocratie ».
Macron fait comme le Parti totalitaire de 1984. Il dit une chose et « en même temps » il dit le contraire, et il croit les deux à la fois. On lit dans Révolution : « Nous sommes en train de vivre un stade final du capitalisme mondial qui, par ses excès, manifeste son incapacité à durer véritablement. Les excès de la financiarisation, les inégalités, la destruction environnementale (…), la transformation numérique : ce sont là les éléments d’un grand bouleversement qui nous impose de réagir. (…). Cette grande transformation nous oblige tous. Refuser les changements du monde, ce n’est pas la France » (p. 67). Je traduis : le capitalisme est en train de nous détruire dans un grand bouleversement destructeur que nous ne pouvons pas refuser parce que la solution est l’adaptation au bouleversement final. En bref, notre défi est de nous adapter à notre (auto)destruction. Le problème (le capitalisme industriel) est la solution (le capitalisme industriel). Et vice versa : la solution est le problème. La vie est la mort, et vice versa. Les contraires sont identiques.
CQFD. Vive le suicide !
Trois ans plus tard, en plein covid, Macron prend un air civiquement ému pour adapter sa novlangue au confinement : « Rester chez soi, dit-il, est un geste de civisme » (discours du 16 mars 2020). Or moi qui suis très vieux, je me rappelle l’époque un peu ancienne (il y a 2 400 ans) où j’étais étudiant au Lycée d’Athènes. Un jour Aristote nous a dit (un peu bêtement car il n’avait pas lu Macron) : « Le civisme c’est l’action commune des hommes. » Donc je traduis ce que dit le président : le civisme, qui est l’action commune, c’est le fait que les citoyens ne fassent rien de civique-politique parce qu’ils sont confinés, dispersés, isolés chez eux. En bref, l’activité commune c’est la passivité isolée, et vice versa. Le civisme est le non-civisme, et vice versa.
Conclusion : je ne crois pas que Macron soit con, je crois — je ne sais pas si c’est mieux — qu’il est complètement taré. Mais nous savons depuis longtemps que les hommes, qui font les institutions, sont ce que leurs institutions font d’eux. Tout cela signifie donc que les institutions industrielles et ultralibérales sont complètement folles, assassines et suicidaires. L’heure de la sagesse vivifiante a sonné.
Chers amis, je vous salue bien industriellement, parce que l’industrie c’est l’écologie, et vice versa.
Marc Weinstein, Université d’Aix-Marseille, philologie et anthropologie philosophique.


