Sur la route…
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Sur la route…

Julie Dall’Arche
Julie Dall’Arche

Il est intéressant de nos jours de traverser les grandes plaines dévolues à l’agriculture industrielle. De la Creuse jusque Bruxelles, en passant par Paris, au volant d’un engin à moteur thermique, on a la chance de traverser la Beauce puis, passé la capitale, les immenses champs de betteraves sucrières qui s’étendent à perte de vue sur les plateaux artésiens. 

Ce qui frappe, au premier abord, est la multitude innombrable de camions que l’on croise. Des milliers et des milliers de ces gros véhicules aux lourdes charges se relaient jours et nuits afin de maintenir la société d’abondance dans laquelle nous vivons. Peu importe que les marchandises transportées soient toxiques ou empoisonnées et que leur déplacement engendre une pollution vraiment préoccupante, il convient que nous jouissions jusqu’à plus soif. Qu’importe le flacon pourvu qu’on ait l’ivresse, soufflent les fumées noires qui s’échappent de leurs entrailles. 

Une des nombreuses réussites de ce système industriel marchand est d’avoir inversé la responsabilité du désastre en faisant croire aux citoyens hébétés que ce sont leurs pratiques qu’il faut changer, et non l’organisation économique et sociale de nos sociétés. C’est la farce du colibri, en quelque sorte. 

Mais laissons ces camions qui roulent sur toutes les routes de France et de Navarre et revenons à nos champs aux tailles démesurées. Jusqu’à peu, nous étions abasourdis par la platitude de ces monocultures dont le regard ne peut embrasser l’horizon et qui ont supprimé haies et arbustes, arbres et talus. Seules quelques fermes éparses, petits îlots au milieu d’un océan monochrome, rappellent la mesure humaine. Ces pratiques agricoles, héritées de théoriciens comme l’économiste anglais David Ricardo (1772-1823), et mises en place après la Seconde Guerre mondiale, sont une hérésie agronomique, comme se plaît à nous le rappeler Jacques Caplat, dans son ouvrage L’agriculture biologique pour nourrir l’humanité.[note] Ces cultures uniques sont un des symboles forts de la destruction des humains, de celle de la terre et de tout ce que cette dernière abrite de vivant. La vue se brouille devant ces immensités sans relief, aux odeurs nauséabondes qui, souvent, s’en échappent, et notre entendement s’écrase devant tant de laideur et d’uniformité. 

« Là où le sol est enlaidi, là où toute poésie a disparu des paysages, les imaginations s’éteignent, les esprits s’appauvrissent, la routine et la servilité s’emparent des âmes et les disposent à la torpeur et à la mort.» 

Elisée Reclus 

La nouveauté, qui saute aux yeux en Beauce comme en Artois, moi qui n’avais emprunté ces routes depuis plusieurs années, est la poussée intempestive de dizaines et de dizaines d’éoliennes industrielles, semblant sorties de terre comme les fruits métalliques de ces champs de misère. On ne peut, même en ralentissant, les dénombrer tant leurs troncs de fer qui grattent les nuages s’étendent au loin sur des kilomètres. Ils sont si près les uns des autres que le vertige s’empare de nous en les voyant défiler encore et encore. Voilà un mariage que n’importe quel prophète, un tant soit peu conscient des mirages que nous vendent les industriels, et les États à leur botte auraient pu prévoir. Ces milliers d’hectares de cultures frelatées qui sèment la mort dans cette société malade et atrophiée ne pouvaient faire autrement qu’accueillir en leur sein ces grands mâts de métal, mastodontes de l’illusion qui ne sont, en réalité, que du vent. 

La transformation de l’alimentation, indispensable à la vie humaine, en empoisonnement généralisé de la population est une des caractéristiques de notre modernité industrielle. Elle a été imposée, en France comme en Europe occidentale dans un premier temps, par les États-Unis sur les ruines de la Seconde Guerre mondiale. Elle est, notamment, constituée de cette agriculture intensive nécessitant de plus en plus, à mesure que le sol se meurt, de produits chimiques toxiques qui rendent malades ceux qui les répandent, ceux qui les ingurgitent, comme les malheureux travaillant dans les usines « Seveso » qui les fabriquent. Cela a pour conséquence l’aliénation, fort rentable, de tous, dès le plus jeune âge, au système de santé industriel et chimique. Ce dernier utilise des machines hautement technologiques et des médicaments fournis précisément par les multinationales qui commercialisent les engrais et les pesticides de toute sorte. C’est ce que Ivan Illich nomme « la colonisation médicale de la vie quotidienne »[note]. 

Le pétrole est indispensable à ces pratiques agricoles mortifères, mais les dégâts des hydrocarbures sur l’ensemble de la planète sont de plus en plus apparents, alors il fallait à tout prix inventer une nouvelle fable autour de la question énergétique. Les énergies dites renouvelables, éoliennes industrielles au premier rang, sont donc arrivées à point nommé. Ces poteaux géants avec une sorte d’hélice monstrueuse amarrée à leur faîte ne sont que chimère. Le peuple s’inquiète sérieusement en raison du dérèglement climatique, alors nos princes et sultans s’empressent de le rassurer, avec les mêmes mensonges et les mêmes litanies que par le passé[note]. 

Avant-hier, en effet, le pétrole ne s’est point substitué au charbon, ces deux sources d’énergie se sont cumulées. Hier, le nucléaire n’a pas remplacé le pétrole, au contraire, il ne peut fonctionner sans lui. Aujourd’hui, les moulins à vent de la modernité marchande, à la marche extrêmement aléatoire, mais aux nuisances, hélas, fort nombreuses, ne remplissent qu’un rôle de faire-valoir. Ils n’ont, en réalité, que l’avantage de faire croire à un renouveau dans la production d’énergie et à l’abandon mythifié de ces maudits hydrocarbures qui pourrissent la vie sur terre depuis deux siècles. 

Au regard de la consommation électrique, qui augmente à un rythme démentiel, notamment en raison de l’avènement de la société du contrôle et de la contrainte permise par les machines connectées à l’Internet, la dépendance aux ressources carbonées s’accroît sans cesse et elle restera, probablement, longtemps encore prépondérante. Mais aux destructions et aux pollutions de plus en plus prégnantes que provoquent l’extraction, la transformation et l’utilisation des énergies dites conventionnelles, il faut désormais ajouter celles des 

éoliennes industrielles. Leur laideur, leur inadéquation avec la mesure humaine comme avec la beauté du monde végétal lorsque celui-ci n’a pas été saccagé, n’a d’égale que la courte durée de leur vaine activité. Celle-ci induit une nouvelle masse énorme de déchets dont le gouvernement, déjà accablé par tant d’autres, ne sait que faire. Alors, il les laisse à la charge de ceux qui acceptent, pour quelques subsides dérisoires, de laisser pousser ces fleurs du désastre sur leurs propriétés. 

Qu’importe, la poursuite de la croissance économique est à ce prix et c’est la seule boussole que reconnaissent les puissants. Il faudra créer des usines de retraitement et de dépollution, des sites d’enfouissement, refaire régulièrement les routes déformées par les passages incessants de camions, il conviendra de mettre en branle des centaines d’ordinateurs pour tenter de réguler la maigre production, etc. 

Écrasés par le rouleau compresseur du développement techno-scientifique lancé à toute allure, comment tracer une route qui conduise à la poésie de l’existence et à la mesure de notre condition humaine ? Acquérir en commun des terres à habiter et à cultiver, retrouver le goût et le chant du labeur, se libérer ensemble de l’aliénation à la machinerie industrielle et de celle du joug de l’État me paraît, aujourd’hui encore plus qu’hier, le seul chemin praticable des temps à venir… 

Hervé Krief