Tirez pas sur l’ambulance !
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Tirez pas sur l’ambulance !

Antoine Demant

Soyons de bon compte : l’avantage sublime de ces changements incessants de gouvernement dans le pays de Voltaire — a fortiori au sein du ministère de l’Éducation nationale — c’est qu’on n’a guère le temps de s’ennuyer. Voilà illustrée par l’exemple la flexibilité tant louée par nos dirigeants illibéraux ! Alléluia !

À peine avais-je eu le temps de m’adapter au style d’Anne Genetet (à son nom, surtout) que François Bayrou, premier pyromane, désigne à ce poste une vraie personnalité chaleureuse, cordiale, très expressive, qui est à l’éducation ce que je suis au 49.3 : un extra-terrestre.

Quel cadeau de Noël inattendu ! On pensait Elisabeth Borne dans l’Eure, à se gaver de camembert arrosé de calvados. On la croyait en Normandie, à faire une flopée de Chirac à de paisibles bovidés. On l’imaginait, désormais, loin du pouvoir exécutif, en plein cœur d’une Assemblée nationale qu’on l’accuse d’avoir méprisée. Certains diront, mais ce sont des méchants, qu’elle était retombée dans un oubli à la hauteur de son impopularité. Elle avait tenté quelques manœuvres : la présidence du groupe Renaissance à l’Assemblée : raté. La publication d’un best-seller qui raconterait tous les détails d’une vie aussi passionnante que celle des bigorneaux sur un étal de poissonnier : encore raté, n’est pas Roselyne Bachelot qui veut. Les Grosses Têtes, pour qu’on découvre que c’est une marrante, au fond ? Encore raté. Castex est sur le coup. Que va-t-elle faire, alors qu’elle n’est pas encore tout à fait à l’âge de la retraite ?

La revoici, confessant sa grande ignorance en la matière, dans un ministère qui aura plus vu de cartons faits et défaits qu’une armada de SDF. Quelle victoire pour l’enseignement ! Enfin, on nomme quelqu’un qui n’y connaît rien mais qui promet de s’atteler à la tâche. Quelle promotion pour les dispositifs d’aide à la réussite !

Va-t-elle effectuer des stages ? Venir en remédiation ou en périscolaire d’animation de jeunes ? Subir des rattrapages à l’oral du bac en langues (de bois) ? S’aider de ChatGPT ou de TikTok pour faire ses devoirs de mathématiques, d’expression orale en français et en économie ? C’est quand même ardu de demander à une personne sortie du musée des fossiles macronistes, qui n’a brillé ni par son courage, ni par son éloquence, ni par sa chaleur humaine et sa proximité empathique de ses administrés, de moderniser ce tricératops pédagogique sans le dégraisser honteusement et s’aliéner ces salauds de gauchistes (bien entendu) qui donnent cours ?

Et pourtant… Aussi évident que 1 + 1 = 6, Borne s’est montrée, au cours de la passation de pouvoir avec sa prédécesseure (c’était qui, encore ?) parfaitement sincère et authentique. En avouant, sans contrainte, qu’elle n’était (à tout le moins) pas familière de son nouveau pré carré, la néo-locataire de la rue de Grenelle a mis cartes sur table. En succombant (sans, disons, manifester une fierté extrême) à la demande de François Bayrou — dont il faut rappeler qu’il est lui-même professeur en langues classiques de formation —, Borne a fait sienne la phrase de Wilde : « La meilleure manière de résister à la tentation, c’est d’y succomber ». Elle n’osait pas le reconnaître : Babou avait vraiment envie (besoin ?) de se former, de se frotter, à cette terra incognita que représentent les relations sociales et humaines. Mon Dieu, les vraies gens. Des jeunes, qui manifestaient contre elle à l’époque bénie de la contestation de la réforme des retraites ; des moins jeunes, qui manifestaient aussi contre elle à cette même époque. Ses premiers pas ont confirmé ce qu’on craignait : elle ne semble toujours pas à l’aise à l’idée de s’entretenir avec autre chose que des promesses chiffrées, une voix atone, des phrases creuses, un regard qui porte ailleurs que sur la personne à qui elle parle. Le contraste était d’ailleurs saisissant lors de la passation de pouvoir, entre une Genetet pleine de dynamisme et d’empathie (même feinte, ça faisait illusion) et une Borne qui lisait son texte, ne s’en écartait jamais, ne variait jamais ses formules, ne disait que des choses abstraites sans aucune implication. Borne va enfin devoir parler avec des gens. Écouter des gens. Voire, si Dieu l’inspire suffisamment, leur répondre sans dégainer un article avec alinéa. Elle n’a pas le choix. On s’attend à tout, surtout quand on voit l’aréopage très droitier où elle a pris place.

La Merkel de l’enseignement, dont le style vestimentaire ne l’associe pas forcément à la modernité (encore que, sa doudoune…), ni à l’optimisme d’une discussion ouverte et pleine d’espérance, pourrait néanmoins bien nous surprendre. Et positivement, s’il vous plaît, n’en déplaise à son style de comptable austère et effrayée par les dialogues, en bonne technocrate qu’elle n’a jamais cessé d’être. La voilà à la tête d’une série de mesures, de réformes, de décisions, qu’elle hérite (merci du cadeau) d’Attal, qui lui-même les reprenait de Ndiaye, qui lui-même se les était fadées à la suite de Blanquer. Et je m’en voudrais d’oublier les incroyables Amélie (tiens, que devient-elle ? Ne devrait-on pas lancer un concours pour la retrouver avec Jacques Pradel ? On s’amusait bien, avec elle et son air aussi éthéré que la Pythie de Delphes) et Nicole (oui, Belloubet ! Vous vous souvenez ? Oui ? Non ? Bon). Quelle fabuleuse galerie de portraits. Elisabeth vient d’accrocher le sien. Et elle esquisse une grimace vers le bas, qu’elle tente de faire passer pour un sourire.

Tiens, serait-ce elle qui aurait poussé Bayrou à annoncer l’annulation de la mesure visant à supprimer 4.000 postes dans l’éducation nationale et à revenir sur les fameux jours de carence. Ces deux concessions, saluées directement par les syndicats, rendent Bayrou fou de joie. Pour un peu, il nous ferait un discours en moins de temps qu’il ne faut pour l’ânonner. Il s’en vanterait presque, le Bayrou.

Pourtant… Le François de Pau — à ne pas confondre avec les Français de souche — devrait se poser et réfléchir quelques instants. Féru d’histoire, biographe reconnu d’Henri IV, grand amateur de références à l’Antiquité, Bayrou devrait méditer sur une comparaison peu flatteuse avec l’histoire romaine que devrait lui chuchoter bientôt l’ami Stéphane Bern. L’année 2024, en effet, n’a jamais rimé avec stabilité, très loin de là, même : en 12 mois se seront succédé 4 gouvernements, aux durées de vie de plus en plus courtes. Babou (oui, encore elle !) balancée en janvier 2024 pour une raison inconnue, Gaby Attal, forcé de faire ses bagages à la suite des législatives et à la recherche d’une visibilité à la tête d’un parti moribond, Michou Barnier (qui ça ?) qui n’aura même pas eu le temps de planter un arbre, en décembre — et, entre ces gouvernances, des vacances du pouvoir où tout le monde attend le fait du Prince en crevant la dalle, en raclant sur les fins de mois, en étant obligé de commenter à longueur de journée des discours et paroles indignes d’une politique vraiment humaine et raisonnable.

Comparaison n’est pas raison, naturellement, mais on ne peut pas s’empêcher de penser à l’année des 4 empereurs, dans l’histoire de Rome. On cherchait dans les fonds de tiroir, à la suite de l’assassinat d’un empereur détesté et par la suite diabolisé par l’Histoire (Néron, pour vous servir). Après le troisième, envoyé ad patres en moins de temps qu’il ne faut pour le dire, arriva l’ineffable et imaginatif Vespasien. Son idée la plus lumineuse, parmi toutes celles qu’il fallait émettre pour réparer les finances de l’État romain, fut… de lancer un impôt sur les toilettes (les vespasiennes, ça vient de là). Bayrou et sa cohorte de ministres tout neufs arrivent au terme d’une séquence qui a formidablement décrédibilisé le pouvoir et la parole politiques. Je me garderais bien de rappeler au coq du Béarn un autre épisode historique où le chiffre s’est fait jour — l’année des 4 colonels en Grèce. Il paraît que cela s’est mal terminé.

Alors, tant qu’à reprendre la métaphore sanitaire, allonsnous tirer la chasse dans les vespasiennes de Bayrou ? Le suspense est entier, va-t-on dégager cette équipe avant le printemps, l’été ? Rien n’est moins sûr. Même si cette équipe de revenants ressemble furieusement à un corbillard davantage qu’à une ambulance sur laquelle la tentation est forte de tirer, elle risque de bien slalomer entre les difficultés, les chausse-trappes, les motions de censure et de nous faire le déplaisir d’arriver jusqu’en 2027. Faisons-leur méfiance : ces vieux briscards de la fonction publique et de la politique ont démontré à de nombreuses reprises leur capacité à imaginer des lois, des motifs d’urgence et des priorités plus ubuesques les unes que les autres.

Et pendant ce temps-là, en Belgique, on attend toujours un gouvernement fédéral[note], mais le gouvernement régional, dont l’un des domaines est l’enseignement, n’a pas déçu : la nouvelle ministre est déjà détestée. Belle prouesse, dont je vous reparlerai.

Jean-Guy Divers