Ukraine et ailleurs : des causes souterraines et une puissante alternative
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Ukraine et ailleurs : des causes souterraines et une puissante alternative

Des actes pour pacifier et transformer, à portée de main

Face à des catastrophes comme les guerres, on se sent souvent complètement impuissant. Pourtant, des moyens d’agir sont à la portée de beaucoup d’entre nous ; des moyens qui, au cas où un suffisamment grand nombre de personnes y recouraient, auraient un impact global et profond vis-à-vis de bien d’autres malheurs encore.

Philippe Debongnie

Ces réflexions concernent tout particulièrement la guerre en Ukraine. Car même si ses causes sont multiples, l’une des plus déterminantes est manifestement la volonté de contrôler des ressources ; des ressources en particulier souterraines, en quantités massives, et essentielles pour de vastes secteurs des industries. Cela ressort notamment de deux articles du très bon média Reporterre[note] (géré, rappelons-le, par Hervé Kempf, ancien responsable des pages environnement du journal du Monde, et qui a quitté celui-ci du fait du manque de liberté auquel il s’y heurtait). Ces enjeux font pleinement partie de ceux que, depuis sa création, Kairos tente de dévoiler ; mais il s’agit d’y revenir et de les approfondir régulièrement, ainsi que de faire certaines liaisons qui sont rarement établies. 

MALÉDICTIONS DU SOUS-SOL 

Penchons-nous rapidement sur l’essentiel de ces deux approches de Reporterre : les ressources souterraines mentionnées sont en particulier plusieurs métaux rares ou dits de transition, du pétrole, du fer, du gaz de schiste, etc. Les puissances étrangères sont directement impliquées dans la lutte pour le contrôle de ces ressources, depuis des années. Quelques exemples : en 2014, l’une des plus grandes sociétés gazières ukrainiennes, la Burisma Holdings, a intégré le fils de Joe Biden à son conseil d’administration ; avec l’annexion de la Crimée, le pouvoir russe a obtenu le contrôle du pétrole de cette région, liée à des projets d’extraction annuelle de trois millions de tonnes de cette ressource ; en 2021, l’Union européenne a conclu avec l’Ukraine un partenariat pour les métaux stratégiques ; etc. Le Donbass possède lui aussi des parts importantes des ressources ukrainiennes : la moitié du pétrole conventionnel du pays, ou encore l’essentiel de son charbon. Au sujet du gaz, les réserves d’Ukraine seraient les plus importantes d’Europe, après celles de la Russie. Les métaux sont eux aussi essentiels : le titane, dont l’Ukraine est le sixième producteur mondial, est indispensable à l’industrie aéronautique (le titane ukrainien est fourni notamment à Airbus) ; on trouve dans le sous-sol de ce pays beaucoup de graphite et de manganèse, incontournables pour la production de batteries électriques ; il y existe aussi d’importants gisements de lithium et d’autres métaux nécessaires à l’électronique. 

Ainsi, la première observation qui s’impose est que la guerre en Ukraine est, en grande partie au moins, une conséquence des logiques du développement productiviste et industrielle, et de l’extractivisme qui s’y relie forcément. Et comme annoncé, cela fait apparaître des possibilités bien concrètes d’agir, aussi modestes soient-elles ; puisqu’éviter autant que possible de recourir aux produits des grandes entreprises fonctionnant dans ce système, et que privilégier au lieu de cela des choix favorisant le développement d’alternatives, cela permet d’agir sur les causes non seulement de l’extractivisme, des pollutions, des dilapidations de ressources résultant des logiques mentionnées, mais aussi sur les facteurs qui mènent à des guerres. 

Ces observations concernent bien sûr de nombreux domaines et productions. Mais il semble particulièrement intéressant et important de s’arrêter avant tout sur un de ces domaines : l’agriculture. En effet, celle-ci peut être développée soit d’une manière qui aggravera tout spécialement les processus destructeurs évoqués, soit d’une manière qui permettra par excellence de les éviter, et de développer des modes de fonctionnements sains. Là aussi, ces faits – c’est-àdire, d’un côté, les dévastations entraînées par l’agro-industrie, et, d’un autre côté, les potentiels immenses de l’agriculture paysanne –, ces faits font partie de ceux que nous tentons régulièrement de mettre en valeur ; mais du fait de ce qui se joue actuellement en Ukraine, il est tout particulièrement indiqué d’y revenir à présent, en faisant les liaisons avec les événements concernés. 

Avant de poursuivre, il convient de préciser que c’est bien sûr à chacun de faire les choix dont il s’agit, suivant sa situation individuelle et ses possibilités actuelles. Cette remarque est rendue nécessaire par le fait que, comme le sait toute personne s’étant intéressée au sujet, les prix des produits de l’agriculture industrielle sont maintenus artificiellement bas (ce qui fausse totalement la situation — nous y venons plus loin). Souvenons-nous aussi que de nombreuses exploitations agricoles relèvent en partie de l’agriculture industrielle, en partie de l’agriculture paysanne ; et aussi qu’il ne s’agit pas de réduire les agriculteurs industriels à ce qu’ils sont actuellement, mais de rester conscient qu’ils pourraient retourner à des pratiques bénéfiques pour l’humanité et la nature, comme une partie d’entre eux l’a déjà fait. 

UNE INDUSTRIE DITE AGRICOLE 

Rappelons d’abord rapidement le lien central entre extractivisme et agriculture industrielle : celle-ci nécessite une surexploitation minière constante ; cela concerne notamment les engrais azotés, dont la production nécessite en particulier du gaz, justement[note]. Selon Eurostat, en 2021, la consommation de ces engrais, rien que dans l’UE, s’est élevée à près de 11 millions de tonnes[note] (au niveau mondial, cette consommation est estimée à 130 millions de tonnes par an, actuellement[note]). Une autre ressource très présente en Ukraine est elle aussi directement concernée : le fer, nécessaire notamment à l’acier des machines agricoles, un marché immense, dont on ignore en général qu’il dépasse même celui du « phytosanitaire », pourtant déjà énorme ; car si, selon une évaluation du centre d’étude des Verts allemands, le marché mondial des pesticides pourrait s’élever, en cette année 2023, à 130,7 milliards de dollars[note], un bureau d’étude français estime que le marché mondial des équipements agricoles, quant à lui, pourrait atteindre en 2025 plus de 252 milliards de dollars…[note] Et précisons aussi que, comme on l’apprend dans les articles de Reporterre cités plus haut, la production d’acier est précisément la grande industrie nationale de l’Ukraine. Tout cela ne suggère pas qu’aucune machine ne peut être utile ; il s’agit surtout d’une question d’échelle, c’est-à-dire du fait d’éviter les machines grandes et lourdes, de recourir à nouveau aux animaux de trait dans les situations s’y prêtant. Plus généralement, il ne s’agit pas ici de nier ce que la technologie peut apporter, par exemple les moyens de transports modernes pourraient être très utiles en cas de mauvaises récoltes dans certaines parties du monde – grand et tragique problème de l’agriculture du passé –, mauvaises récoltes qui pourraient alors être compensées par des apports rapides en provenance de régions où la production aura été meilleure. 

Ainsi, outre les destructions et contaminations provoquées par l’agro-industrie lors de l’exploitation des cultures et l’élevage (pollutions chimiques et par les carburants[note], épuisement et dévitalisation des sols[note], recours effréné aux antibiotiques[note], etc.), l’exploitation minière, en amont de cette industrie, est une des activités humaines les plus nocives : cela concerne surtout, là aussi, des pollutions massives des eaux et notamment des nappes phréatiques (nous avons vu récemment ce qu’il en est, justement, de l’exploitation du gaz de schiste[note]), ainsi que la destruction de vastes superficies de terres cultivables[note]. L’ensemble des activités industrielles évoquées compte bien sûr aussi parmi les causes centrales de l’orgie de consommation énergétique actuelle. Orgie qui conduit soit à en rester indéfiniment au nucléaire, soit à recourir toujours plus à de soi-disant alternatives, dont une grande partie détruisent terres cultivables, oiseaux, chauves-souris et paysages, tout en nécessitant là aussi une poursuite de l’extractivisme : forêts d’éoliennes, champs de panneaux photovoltaïques, batteries électriques, etc. 

UNE PRATIQUE POUR ASSAINIR, GUÉRIR ET PACIFIER 

À l’opposé de ce qui vient d’être décrit, la véritable agriculture paysanne (donc celle qui évite les intrants artificiels) fonctionne d’une manière indépendante de l’industrie, et dans une coopération constante avec la nature : ses fertilisants sont issus exclusivement des plantes et animaux avec lesquels elle travaille ; ces derniers peuvent servir pour la production de lait et de viande, mais aussi pour l’aide aux travaux agricoles ; élevés dans une telle agriculture, ces êtres vivants sont bien plus résistants aux maladies et ont donc bien moins besoin de médicaments, car ils sont adaptés à leur environnement (espèces locales)[note], tout en vivant dans des conditions plus saines et non en surpopulation ; dans le même sens, ne pas recourir à des machines trop grandes et lourdes préserve la faune souterraine, essentielle à la santé des plantes et à la fertilité des terres ; éviter les pesticides épargne également cette faune, ainsi que divers auxiliaires naturels comme les oiseaux, prédateurs d’animaux s’attaquant aux récoltes ; les savoirs paysans incluent la connaissance de médecines naturelles, indépendantes de l’industrie pharmaceutique, etc. 

En outre, ceux qui continuent à relier revenu vital et travail (lien certes discutable à différents niveaux), ceux-là devraient songer aux possibilités immenses de l’agriculture paysanne en matière de génération d’emplois et, c’est le plus important d’emplois par nature écologiques et pleins de sens ; puisque, bien entendu, plus une agriculture est indépendante de l’industrie, plus elle a besoin de main-d’œuvre. Et naturellement, les travailleurs qui constituent cette main-d’œuvre ne dépendent pas, pour leurs revenus, de la possibilité de travailler dans la production des nombreux gadgets que développent tant d’entreprises actuelles (par exemple, smartphones, tablettes, voitures et avions en surnombre, etc.) ; production qui contribue, elle aussi et massivement, aux ravages évoqués ici. De plus, un grand redéveloppement de cette agriculture permettrait à bien plus d’habitants des campagnes de travailler dans les environs de leurs lieux de vie, ce qui permettrait d’éviter de très nombreux déplacements motorisés et leurs consommations de carburants. Un tel changement serait donc aussi très profitable au bien-être des personnes concernées. 

En lien avec tout cela, il faut aussi revenir, comme annoncé, sur le fait que la situation est totalement faussée en ce qui concerne les prix des produits agricoles industriels : si ceux-ci sont plus bas, c’est uniquement du fait de choix désastreux comme ceux de la Politique agricole commune (PAC), menée par les États et les institutions de l’UE ; politique qui, depuis le début et jusqu’à maintenant, a toujours privilégié l’agro-industrie au détriment de l’agriculture paysanne[note]. Si ce subventionnement du modèle productiviste ne venait pas faire illusion, si les prix des produits concernés reflétaient la réalité, ils seraient infiniment plus élevés, du fait de la suractivité des industries minières, métallurgiques, chimiques, pétrolières, pharmaceutiques, à l’arrière-plan des productions dont il s’agit. Et si les coûts écologiques et sociaux des destructions et pollutions liées à cette suractivité étaient pris en compte, la hausse de ces prix serait tout simplement astronomique. Quand on tient compte de tout cela, on s’aperçoit qu’une politique comme la PAC entretient l’une des plus grandes tromperies de l’histoire, un des plus grands crimes contre l’humanité et la nature, ainsi – disons-le une fois encore – que des guerres comme celle qui, en Ukraine actuellement, tue ou mutile des centaines de milliers de personnes. 

DES CHOIX LIBRES ET INDIVIDUELS 

Comme évoqué, beaucoup sont dans des situations où opter pour des produits plus qualitatifs peut être difficile financièrement. Mais l’idée est ici d’attirer l’attention sur le fait que si l’ensemble des personnes qui peuvent se le permettre faisait ce choix, l’impact serait déjà considérable. En outre, chacun peut sans doute déjà recourir à certains des produits concernés, au moins. De plus, dans divers cas, il peut suffire d’adopter un certain point de vue, pour découvrir des possibilités qu’on ignorait. Par exemple, en s’apercevant qu’opter pour les produits de l’agriculture paysanne, cela peut être considéré en partie comme une forme de don, de soutien à ceux qui relèvent le défi de maintenir cette pratique, de même qu’on peut faire un don à une association humanitaire ou écologiste ; puisque, précisément, une ferme paysanne ou agro-écologique, tout en étant une entreprise, est en même temps une initiative humanitaire et écologique, comme cela ressort clairement de données comme celles qui précèdent (Il peut aussi être intéressant, à cet égard, de remettre en question certains types de dons, par exemple ceux faits à certaines associations dont les activités servent visiblement plus telle ou telle industrie que l’humanité ; c’est en effet ce qu’on peut reprocher notamment à divers acteurs impliqués, comme dans des campagnes de vaccinations massives, opérations en partie plus expérimentales, mercantiles et nocives qu’humanitaires[note]). 

Tout cela ne signifie bien sûr pas qu’une transformation de l’agriculture (et, tout d’abord, un arrêt de la destruction systématique, par des politiques comme la PAC, de ce qui reste d’agriculture paysanne) résoudrait tous les problèmes de l’humanité ; ni, bien entendu, que chacun devrait devenir agriculteur ; comme évoqué plus haut, de nombreux autres domaines sont bien sûr très importants, eux aussi (culture et éducation, médecine et santé, droit et justice, urbanisme et construction, etc.). Dans la plupart de ces domaines, il y a là aussi la possibilité d’opter pour des alternatives contribuant au développement d’un monde meilleur (médias indépendants ou plus indépendants, enseignements ou médecines alternatives de qualité, éco-construction, etc. Sans oublier, bien sûr, qu’on peut trouver dans l’enseignement classique, parmi les médecins classiques, dans certains médias dominants, etc., divers acteurs et initiatives de valeur). Il est clair que chacun doit pouvoir choisir librement les domaines où il souhaite être actif. Mais sans oublier ces dernières observations, il s’agit de se rendre compte qu’une pratique comme l’agriculture paysanne – ou plutôt le trésor de connaissances et de pratiques qu’elle constitue, avec toutes leurs variations suivant les régions, les pays, les cultures –, est un moyen extrêmement puissant de transformations sociales et écologiques ; et notamment un moyen de dépasser les logiques qui mènent toujours à des guerres, qu’elles soient économiques ou militaires. 

INSPIRATIONS 

Pour mieux prendre conscience de ces potentiels, diverses approches et ouvrages peuvent nous aider ; mais l’un des plus importants d’entre eux est certainement le Manifeste pour un XXIe siècle paysan[note], de Sylvia Pérez-Vitoria, datant d’il y a quelques années déjà, mais n’ayant rien perdu de sa brûlante actualité, au contraire. Un livre où le versant critique et les horizons d’espoirs ont la même importance ; de grandes initiatives et luttes, au nord comme au sud, y sont présentées, d’une manière à la fois rigoureuse et inspirante ; les alternatives abordées concernent l’agriculture elle-même, mais aussi des modes d’organisation sociale différents qui s’y relient ; les mensonges de la PAC sont dévoilés sans concession, etc. 

Il s’agit très certainement d’une des publications les plus importantes de notre époque, et le fait qu’elle ne soit pas plus connue est un symptôme particulièrement significatif. Il est grave que les divagations malsaines d’auteurs comme Yuval Noah Harari suscitent tellement plus d’attention, alors que ces gens s’obstinent à vouloir faire croire que les solutions seraient du côté du développement technologique, en ne cessant de présenter surpopulation, épidémies, besoins d’énergie, pollutions, conflits, etc., comme des défis se posant à ce développement-là ; alors que ces différents problèmes résultent plutôt, à bien des égards, du développement en question, et trouveraient une grande part de leurs solutions dans l’alternative dont il s’agit. 

Pour revenir à l’Ukraine, il est interpellant de songer au fait que c’est dans ce pays, justement, qu’ont eu lieu parmi les plus importantes des expériences paysannes et libertaires, notamment autour du meneur et penseur Nestor Makhno ; des expériences qui visaient à la fois autonomie de chacun et souci de la collectivité, véritable démocratie et refus des ingérences étrangères comme des diverses tyrannies, qu’elles soient monarchistes, capitalistes ou prétendument socialistes ; le tout en basant l’économie sur ce qui nourrit vraiment la vie et reste maîtrisable par l’être humain ; c’est-à-dire une agriculture qui ne soit aliénée ni par le productivisme, ni par l’étatisation et sa collectivisation malsaine. 

Il serait beau que, là-bas comme ici, le souvenir de ces mouvements donne plus d’inspirations et de forces à leurs héritiers actuels (qu’ils soient porteurs de projets paysans, d’initiatives libertaires diverses, défenseurs de ZAD) ; cela notamment pour les aider à se libérer de l’emprise des multinationales comme de celles des puissances politiques (qu’elles soient de l’Ouest, de l’Est ou d’ailleurs), ainsi que de ceux qui, tout en se prétendant leurs représentants politiques, ne sont en général que des serviteurs de ces puissances. Pour que l’inféodation aux machines de destruction que sont devenus en grande partie les systèmes où nous vivons puissent, petit à petit et le plus pacifiquement possible, faire place à ce pour quoi luttait un Makhno : « les relations fraternelles entre tous, l’amour de la vie, la passion de la création belle et libre[note] ». 

Daniel Zink