Ukraine et Russie : comprendre avant de juger
📰 Kairos 54 📑 Sommaire

Ukraine et Russie : comprendre avant de juger

Pascale Vanhal

La guerre en Ukraine est traitée de façon très unilatérale, dans les médias dominants : classique dichotomie des bons et des méchants ; peu de références au passé, notamment à la guerre du Donbass, qui sévit depuis 2014 ; pas plus aux opérations occidentales passées, qui éclairent celles d’aujourd’hui (Afghanistan, 1979 ; Serbie, 1999 ; Syrie, 2014 ; …) ; silence, aussi, sur le coup d’État fomenté par les USA et qui mettra le roi de la confiserie, Viktor Porochenko, au pouvoir ; absence de référence aux milices ukrainiennes nazies, ne manquant pas de rappeler la Syrie, où, ceux qui en Occident sont des terroristes se sont transformés en rebelles modérés (financés par la CIA)… 

Pourtant, prendre en compte le point de vue de chaque acteur est essentiel, pour comprendre le présent et envisager un dialogue. On peut bien sûr le faire sans a priori et sans considérer que l’un ou l’autre serait meilleur moralement. Concernant la Russie, elle n’est sans doute ni pire, ni meilleure que la moyenne des pays, que ce soit en matière de gouvernance, de choix sociaux, écologiques, etc. Mais le passage sous silence d’une série de faits, dans les discours qui dominent, est inacceptable et irresponsable. 

Nous avons volontairement choisi dans cet article de ne citer que des sources provenant des médias « classiques » et des travaux de chercheurs académiques occidentaux, où de telles informations se trouvent donc, mais avec trop peu de visibilité. Ceci pour désamorcer préventivement toute critique portant sur nos références. 

Gorbatchev plaidait pour « une maison européenne commune », sans blocs militaires. Ses idées et propositions furent rejetées sans discussion. 

OFFRES DE COOPÉRATION MÉPRISÉES 

Pour comprendre le conflit en Ukraine, un point essentiel porte sur l’élargissement de l’OTAN. Concernant les pays anciennement dominés par la Russie soviétique, Andreï Gratchev, historien et politologue, ancien conseiller de Mikhaïl Gorbatchev, a formulé des réflexions nuancées et compréhensives. Si ce dernier comprend les motivations des pays « tout juste affranchis de la domination soviétique » et ayant toujours en mémoire la Russie tsariste, il déplore la « vieille politique du ‘cordon sanitaire’ (…) : La position des faucons américains (…) [révèle] une incapacité à sortir des carcans idéologiques de la guerre froide[note] ». Cette approche est importante : comprendre les traumatismes et peurs des pays évoqués, mais aussi bien voir que ce n’est pas en traitant un pays comme une menace qu’on dépasse les tensions et risques, au contraire. D’autant que la Russie porte elle aussi de graves traumatismes, en particulier ceux de l’invasion effroyable par l’Allemagne nazie, ainsi que ceux de l’appauvrissement désastreux ayant suivi la fin de l’URSS. Appauvrissement suite auquel l’ouest ne s’est pas empressé d’aller aider les Russes, mais plutôt de se servir dans leurs ressources. 

A-t-on en effet, comme le suggère Gratchev, traité la Russie comme une menace ou un ennemi, ces dernières décennies ? Et si oui, ce traitement avait-il des justifications ? 

Pour tenter de répondre, revenons d’abord aux négociations autour de la fin de l’URSS, entre dirigeants soviétiques et occidentaux. Gorbatchev plaidait pour « une maison européenne commune », un « vaste espace économique de l’Atlantique à l’Oural », avec un système de sécurité eurasiatique de Lisbonne à Vladivostok, sans blocs militaires. Ces propositions furent rejetées sans discussion par les Occidentaux[note].  

Dans le même sens, dès 2001, devant le parlement allemand, Vladimir Poutine manifestait une volonté de collaboration et de rapprochement avec l’ouest, en appelant notamment à un approfondissement des relations politiques, économiques et sociétales  avec l’Allemagne[note]. Aucune suite ne fut donnée (ibid.) 

On constate la volonté générale d’exclure la Russie des partenariats occidentaux, soulignée par divers observateurs – notamment Andreï Gratchev[note]. 

« …de vulgaires escrocs sont ainsi devenus les champions des libertés parce qu’ils acceptent de partager avec l’Occident les fruits de leur ingénierie financière ». 

LA RUSSIE
SUR UN PLATEAU D’ARGENT 

Avec un président russe, Boris Eltsine, des collaborations rapprochées ont bien eu lieu ; ce ne furent cependant pas des coopérations entre pays souverains, mais des ententes conclues au détriment de la Russie… Dès le début des années 2000, Poutine a terriblement dérangé, mettant « fin au bradage des ressources russes aux entreprises occidentales – surtout états-uniennes –, qui, sous son prédécesseur Eltsine, pouvaient se servir comme sur un plateau d’argent »[note]. Un article de 2003 du Monde Diplomatique est ici très éclairant : « Vladimir Poutine a aussi pris l’initiative en raison de l’imminence de nouvelles privatisations, celles des monopoles d’État comme Gazprom (…) : il ne pouvait accepter que les oligarques, renforçant leur mainmise sur l’économie, décident seuls des conditions dans lesquelles des entreprises multinationales y prendront pied. (…) Des hommes considérés hier comme de vulgaires escrocs sont ainsi devenus les champions des libertés parce qu’ils acceptent de partager avec l’Occident les fruits de leur ingénierie financière et s’opposent aux “ étatistes ” regroupés autour de l’« ex-espion » Poutine (…). À l’ouest, on s’inquiète plus de leur sort que de celui des dizaines de millions de victimes de l’effondrement post-communiste. »[note] 

DÉSTABILISATIONS CONTRÔLÉES 

Plutôt qu’au développement de coopérations d’égal à égal avec la Russie, on a assisté a un élargissement continu de l’OTAN – à une douzaine de pays[note] – et aussi, au fur et à mesure, à l’installation par cette organisation de ses bases de lancement de missiles[note]. Le motif était-il la protection de ces pays contre un retour de l’impérialisme russe ? Une série de faits indiquent tout autre chose. Au sujet de l’Ukraine (mais cela concerne divers pays), les dirigeants étasuniens déclarent officiellement y avoir investi 5 milliards de dollars, depuis 1991 ; pour, disent-ils, y promouvoir la démocratie[note]. Mais il faut savoir que cet argent a été distribué et utilisé par des organismes comme la National Endowment for Democracy (NED[note]) et l’Open Society Foundation (OSF) du milliardaire Georges Soros[note]. Selon leurs sites web, ces organismes financent des médias, des instituts de formations et des associations. En 2014, le site de la NED indiquait des dizaines de projets subventionnés par cette fondation, en Ukraine. Fondation dont le premier directeur a déclaré sans ambages que son rôle était de prendre le relais des actions clandestines de la CIA à l’étranger[note]. Concernant l’OSF, Soros se vanta lui-même que cet organisme avait contribué à la déstabilisation, en 2014, du gouvernement ukrainien qui s’était rapproché de la Russie[note]. Lisons encore ces quelques lignes d’un article du Soir, sur des militants actifs lors d’un premier essai de déstabilisation : « Ukraine – Des activistes internationaux ont contribué à la  » révolution orange  » (…) [Ils sont] d’autant plus habiles et efficaces qu’ils sont solidement encadrés. Ils ont ainsi bénéficié en Ukraine du soutien financier d’une organisation basée à Washington et très proche du gouvernement américain (…) L’aide étrangère (…) s’étend également à la formation. »[note] 

La politique en question n’était donc pas une innocente promotion de médias « indépendants » ou autres « libres associations », mais visait manifestement à influencer la société ukrainienne au point de parvenir à un « regime change ». Le but fut atteint en 2014, lors du coup d’État américain, « initié par des snipers embusqués qui ont tiré sur les manifestants et la police, à Kiev, le 20 février 2014, plongeant le pays dans le chaos »[note]. Une étude du politologue Ivan Katchanovski, de l’université d’Ottawa[note], mène à la même conclusion. Elle se base notamment sur des analyses opérées sur les victimes et les balles, analyses prises très au sérieux dans une conversation entre Catherine Ashton[note] et le ministre des Affaires étrangères estonien (The Guardian, 05/03/2014[note]). Une autre conversation, entre Victoria Nuland (secrétaire d’État américain) et Geoffrey Pyatt (ambassadeur américain en Ukraine), révèle qu’ils « ont discuté de la composition du gouvernement avant le coup d’État »[note]. 

Ce fut le déclenchement d’une guerre de 8 ans, dans l’est de l’Ukraine, région dont la majeure partie des habitants a refusé ce coup d’État. L’ONU estime que ce conflit a causé au moins 13.000 morts[note]. En avez-vous souvent entendu parler ici dans les médias, avez-vous assisté à des concerts pour la « bonne cause » élective, vu des pin’s sur les chemises et les drapeaux aux fenêtres ? 

Tout État assez fort pour rester indépendant (…) doit être considéré comme “hostile”. 

« FULL SPECTRUM DOMINANCE » 

Les objectifs de cette prise de pouvoir s’éclaircissent à la lumière des écrits d’idéologues très influents aux USA, comme Zbigniew Brzeziński. Ce conseiller était notamment proche de Barack Obama, président lors du déclenchement de la crise ukrainienne de 2014. L’influence de Brzeziński sur Obama est connue, et aussi reconnue par certains médias mainstream. Dans le Figaro, on peut lire que Brzeziński, en 2014, est « toujours très influent auprès de l’administration Obama ». Dans son ouvrage, Le grand échiquier, ce conseiller écrit : « l’Ukraine, essentielle (…) et dont le renforcement de l’indépendance rejette la Russie à l’extrême est de l’Europe et la condamne à n’être plus, dans l’avenir, qu’une puissance régionale » ; 

« l’Ukraine (…) pivot géopolitique » ; « L’Ukraine constitue (…) l’enjeu essentiel. Le processus d’expansion de l’Union européenne et de l’OTAN est en cours. À terme, l’Ukraine devra déterminer si elle souhaite rejoindre l’une ou l’autre de ces organisations[note]. » 

Comme le note Michel Weber, de telles approches se retrouvent « dans la doctrine Wolfowitz, qui fut dévoilée dans le New York Times du 8 Mars 1992, [et] stipule simplement que tout État assez fort pour rester indépendant, c’est-à-dire pour ignorer les injonctions de Washington, doit être considéré comme “hostile”.[note] Rappelons aussi que, dans les classes dirigeantes étasuniennes, on déclare explicitement viser une « full spectrum dominance »[note], expression très directe d’une volonté de domination complète. 

DES MENACES TRÈS RÉELLES 

Si l’OTAN place des armes nucléaires en Ukraine, celles-ci pourraient frapper les principales villes russes en quelques minutes (un missile balistique pouvant atteindre près de 30.000 km/h en fin de parcours[note] ; cela permettrait sans doute une destruction de la Russie sans possibilité de riposte conséquente, réagir vraiment en quelques minutes ne semblant pas possible[note]. Une fois un tel armement placé, la Russie n’aurait probablement que deux possibilités : risquer la dévastation atomique ou se soumettre aux puissances qui, on l’a vu, convoitent ses ressources. 

Cette menace existentielle est sans doute déterminante, dans la guerre actuelle. Il faut y ajouter la situation des russophones de l’est de l’Ukraine (provinces de Donetsk et Lougansk, proches de la Russie aux niveaux culturels et identitaires). On nous parle avec raison des souffrances du peuple ukrainien suite à l’invasion russe, mais on a très peu appris du sort de cette minorité et des responsabilités, à cet égard, du pouvoir placé en 2014. En effet, celui-ci collabore avec des mouvements néonazis, qui ont joué un rôle important dans le renversement de l’ancien pouvoir[note]. Ces mouvements sont très hostiles aux Russes ; les organisations dont ils sont héritiers remontent à la Seconde Guerre mondiale, où ces organisations ont collaboré activement avec les milices hitlériennes (en participant à des massacres de populations civiles, notamment juives, comme à Babi Yar[note]). Elles ont ensuite combattu la domination russo-soviétique sous Staline, domination dont l’Ukraine de l’ouest a fortement souffert, de même que les Ukrainiens de l’est avaient combattu les nazis et souffert de leur domination[note]. Ce lien avec les souffrances dues au stalinisme pourrait expliquer une certaine clémence à l’égard des Ukrainiens qui rejoignent de tels mouvements. Mais le gouvernement ukrainien est allé bien au-delà d’une clémence : il a réhabilité des « héros » de la collaboration avec les nazis, comme Stepan Bandera, a donné leurs noms à des rues, leur a élevé des monuments…[note] Mais surtout, ces néonazis ont été intégrés au pouvoir[note] et à l’armée[note]. Il n’est donc pas étonnant que les partisans ou agents de ce pouvoir soient impliqués dans de graves exactions, où leur responsabilité principale est dans certains cas soupçonnée, dans d’autres avérée, selon toute vraisemblance. Un des faits les plus graves : à Odessa, en 2014, une quarantaine de manifestants refusant le putsch s’étaient retranchés dans un bâtiment, afin d’échapper à des néo-nazis laissés la bride sur le coup par le nouveau pouvoir central ; un incendie a alors été provoqué, tuant les 42 personnes[note]. Selon Il Manifesto, cet événement s’inscrit dans un ensemble de tueries commises par des partisans ou agents du nouveau pouvoir. Le géopolitologue et géographe Manlio Dinucci parle d’une série de massacres ou agressions perpétrés sur les russophones : « Villages mis à feu et à sang, militants brûlés vifs à la Maison des Syndicats d’Odessa, civils sans armes massacrés à Mariupol, bombardés au phosphore blanc à Donetsk et Lugansk. »[note]. On n’en a pas (ou très peu seulement) entendu parler dans les médias qui s’indignent aujourd’hui. 

La présence de néonazis et leur intégration au pouvoir ukrainien impliquent que les russophones de l’est du pays sont très menacés. Et de même qu’une part des Occidentaux se sent, à juste titre, concernée par les souffrances des Ukrainiens notamment, de nombreux Russes se sentent très certainement concernés par celles de ces russophones. 

À la lumière de tout cela, la meilleure solution est sans doute celle d’une Ukraine neutre. Ne pas le reconnaître et attirer les Ukrainiens vers l’OTAN est aussi irresponsable que criminel. Ce, à l’égard de ce peuple comme de l’humanité, sur laquelle pèse peut-être, à présent, le risque d’un conflit majeur. Les Européens devraient l’admettre et cesser de s’aligner sur Washington. Voilà qui serait courageux et cohérent. Bien plus que de jouer les moralistes et les accueillants généreux. Il faut aider les réfugiés (Ukrainiens comme Palestiniens, Yéménites, Syriens, Afghans…) Mais aussi avouer et assumer nos responsabilités dans la destruction de leurs pays. 

Daniel Zink et Alexandre Penasse