J’en reviendrai donc, une fois encore, au vieil Héraclite qui, vous le savez, indiquait une part du chemin philosophique en nous disant que rien dans l’univers n’était assuré de stabilité, que tout passait comme s’écoule l’eau de la rivière ; et pareillement, les hommes passent et leur destinée avec. Ainsi en est-il de nos travaux, de nos entreprises, des mots que nous disons ou écrivons ; ils passent leur chemin, vont d’une conscience à d’autres et puis se perdent dans le grand désordre des choses du monde. Bien sûr, celles et ceux qui interviennent dans le débat public, ici ou là, de telle ou telle façon, sont en droit de penser et de croire que ce qui est écrit ou dit peut-être de nature à alimenter telle discussion, à permettre que soit remise en cause d’anciennes conceptions, que la nouveauté des idées qui adviennent puissent prendre le dessus sur l’adversité des temps. Mais, sûrement, le chemin est long des idées à la matérialité de ce qu’elles devraient pouvoir faire naître, on doit bien en être conscient et admettre que la lutte entre l’ancien et le nouveau, entre l’audace et la paresse est longue et semée d’embûches de toutes sortes. Pour commencer, il faudrait être aveugle pour ne pas voir que se profile et se propage un peu partout l’ombre sinistre d’un fascisme soft – sans tambours ni trompettes, ni marches aux flambeaux, ni orateur vociférant devant des foules hystériques – avorton de l’hyper-libéralisme débridé.[note] Face à quoi rien ni personne de ce qui reste de « la gauche » ne semble s’émouvoir outre-mesure ; fatale et déplorable dérive d’un mouvement ouvrier dont ne restent que les souvenirs des anciens combats dont on n’a finalement fait que des reliques sans substances.
Maintenant, d’autres immenses questions restent posées à une humanité elle-même morcelée en populations vivant, d’un côté, sous la coupe des puissances industrielles et financières, soumises pour une bonne part aux caprices des élites politiques et, de l’autre, en Afrique et ailleurs dans le tiers-monde, des masses énormes de crève-la-faim qui en sont à subir des régimes corrompus et les agressions de groupes se revendiquant d’une multitude de variétés d’un islamisme féroce et meurtrier. Ces questions, qui se posent essentiellement aux sociétés industrielles et, par extension, au reste de la planète, ont trait à ce désormais indépassable réchauffement climatique et son corollaire, la sauvegarde de la biodiversité. Or, on voit bien que, à quelques rares exceptions près, peu de chefs d’États et de gouvernements ne semblent disposés à prendre ces problèmes à bras le corps ni à alerter l’ensemble des responsables et des décideurs en vue d’une action commune qui, seule, permettrait de faire face à une menace qui concerne tous les êtres vivants d’une planète en bout de course. Pareillement, il semble bien aussi que les spectres d’une possible extinction de toutes les espèces dans un cataclysme universel n’empêchent pas de dormir les braves gens d’ici et d’ailleurs ; au reste, on peut aussi comprendre que, pour beaucoup, de plus en plus nombreux, les questions de fin de mois soient leurs premières préoccupations.
Et, pour finir, les glorieux entrepreneurs et autres princes de la finance persévèrent dans leurs délires de puissance sans se soucier du monde qu’ils se sont approprié et de ce qu’il risque de devenir à plus ou moins brève échéance. Enfin, on le voit bien, le tableau est bien sombre et les alertes venant de celles et ceux qui luttent pour y apporter un peu de lumière se perdent dans l’immense maelström spectaculaire[note] de l’information universelle.
Devant cela, le chroniqueur attitré de votre cher journal, toutàcoup–àmoinsquecenesoitplutôtàpetitfeu–ena les bras qui tombent, la cervelle et la conscience désemparées. Et il doute ; se demande si le jeu en vaut encore la chandelle. D’autant que, de-ci, de-là quelques amis lui ont, à l’occasion, fait entendre qu’il se répétait beaucoup, que les thèmes qu’il développait finissaient par être lassants et redondants. Est donc venu le moment où, l’âge venant (un peu plus de trois quarts de siècle, tout de même!) je me demande s’il ne serait pas sage de laisser la place à une autre plume, plus jeune et plus alerte et de m’adonner à l’une de mes occupations favorites : ne rien faire que regarder, au fond du jardin, les arbres majestueux de ce petit bois, au prise avec le vent, le ciel et les beaux nuages ; et rêvasser, languide et tranquille, absent des remous du monde, auxquels, finalement et tout bien considéré, je ne pouvais rien qu’aligner les mots et les vagues idées qu’ils m’inspiraient. J’ai fait du mieux que je pouvais, avec les maigres armes qui étaient les miennes ; je n’ai ni regrets, ni remords et je tourne la page, tout simplement.
Jean-Pierre L. Collignon



