Voici mon nouveau travail
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Voici mon nouveau travail

Alexandre De Wind

En ce jour de la Saint Barnard (et non pas de la sainte Elisabeth Borne, qui présentait en conseil des ministres, le 23 janvier, son projet de réforme des retraites dans ce doux pays d’outre-Quiévrain qui cultive autant les pommes que les paradoxes), mes bien chers frères, mes bien chères sœurs, reprenez avec moi tous en chœur « Merci patron, merci patron… ». Non. Vous n’imaginez pas à quel point, moi, histrion lexical, pantomime gracieux sur les lignes de mots, je ne peux pas glorifier ce mot qui évoque — tant de personnes avant moi l’ont déjà dit ! — une torture. 

Parlons donc, plutôt que des patrons (encore mériteraient-ils une notice aussi fournie que la barbe de feu Demis Roussos), du travail. Ah, la valeur travail ! Savez-vous, bande d’ignares accros aux nouvelles technologies au rythme de changement aussi effréné que les mots scandés par un rappeur émérite, que le mot « travail » vient d’un mot du latin vulgaire ! Oui, vulgaire ! C’est un mot du peuple romain, formé sur un mot à faire frémir les plus prudes d’entre vous (ceux qui ont un pacemaker, éloignez-vous) : tripalium, « le supplice avec trois pieux », à ne pas confondre avec le mot « pal », qui est aussi d’une douceur incommensurable pour les amateurs de supplice. Ne voulant pas heurter les jeunes filles en fleurs ou les adolescents boutonneux qui lisent ma prose remarquable, je vous ferai part seulement de la définition des cruciverbistes, « qui commence bien mais finit mal ». Ces trois pieux permettaient de faire de l’aérobic sans le vouloir et des extensions, sans parler du tout de votre nouvelle coupe de cheveux (que vous trouvez extraordinaire mais que votre coiffeur-euse trouve juste banale, terriblement banale, ne fût-ce que parce que vous êtes le 38e client de la journée à vouloir la tronche de votre footballeur préféré). Par extension (encore !, dira le supplicié), on rapproche ce terme de tripalium des souffrances que l’on connaît lors d’un accouchement. Une douleur qui devait, théoriquement, amener une délivrance à la mère, et un accès à la vie ici-bas à un petit bout d’humanité — dans le meilleur des cas, naturellement, puisque la mort survenait quand même bien souvent. Ne serait-ce même pas un mot d’origine gauloise, ces gueux dont la ressemblance avec Philippe Martinez n’est pas tout à fait fortuite, hein ? Les fameux Gaulois réfractaires … Mais quand on voit ce qu’ils doivent endurer, on le serait à moins. Le latin classique possédait le verbe laborare, « travailler physiquement ». Sa destinée est bien équilibrée, puisqu’il a donné naissance (si je puis m’exprimer ainsi et sans avoir recours au tripalium) autant aux laboratoires qu’au dur labeur à la sueur de son front (non, rien à voir avec vos dernières prouesses au club de fitness du coin). 

Mais revenons au pieu. Non, pas vous, bande de feignasses qui traînez au lit en faisant des vidéos sur TikTok et faites la morale aux types qui travaillent en se levant aux aurores pour permettre à votre wifi de fonctionner sans souci et vous regardent, l’air goguenard, en se tenant le dos endolori à force d’être courbé devant les instances dites supérieures. Parlons donc du travail, dans ce que disait un humoriste américain (bien avant Donald Trump et Joe Biden, les deux vieux du Muppet Show, donc) : « Entre le moment où on signe un contrat et celui où on commence à travailler, s’écoule sans doute la plus belle partie de votre vie ». Le travail qui a du sens au début, qui a du sens au milieu, mais qui fait sacrément mal à la fin. On ne parlera pas uniquement que de douleur physique, puisqu’il est prouvé, spécifiquement dans le cas des jobs à la con, inutiles et dévalorisants, qu’ils amènent à une sorte de folie — ou d’indifférence par rapport à sa capacité de changer le monde, ce qui est pire. Comme diraient d’éminents collègues dans un ouvrage resté fameux, Le travail, et après ?. C’est qu’après cette torture de bousiller ses muscles, atomiser ses articulations, zigouiller à la sulfateuse ses genoux, dézinguer à la Kalach ses bras, il y a une vie qui existe, au sens plein, pour laquelle l’usage le plus grand possible de ses membres, de son cerveau, de ses articulations, est quand même un peu nécessaire. Les termes évoqués dans cet article, qui n’auront fait charbonner que mes 5 neurones restants et mes deux mains se complètent fort bien. Dans le bouillonnement bien légitime et pas tout à fait inattendu de propos au sujet de la réforme de Babeth Borne, on entend beaucoup de références, directes et poignantes, à la sensation de ne pas être capable d’exercer un métier au-delà du raisonnable, ce qui l’apparenterait à un supplice multiple et pas très délicat, ainsi qu’à la fatigue musculaire permanente de tous les corps de métier. On entend sourdre une détresse, latente, comme des enfants qu’on a privés de jouer pendant trop longtemps et qu’on a contraints à faire des gestes incongrus tout au long de leur scolarité (quelle déveine d’avoir appris à marcher et à se tenir debout pour rester sur une chaise et quelle malchance d’avoir appris à parler pour devoir, sans cesse, se taire. Mais c’est un autre débat, la suite sur CNews). 

Plus précisément, on pourrait dire que la plus grande souffrance ressentie est celle des personnes qui acceptent le supplice pour un temps, pour le bonheur collectif, pour le bien-être commun, pour l’altruisme bien nécessaire, du moins en partie ! Le tout, dans nos magnifiques sociétés de consommation où on parle plus à ses abonnés sur tout réseau social qui se respecte qu’à la femme de ménage qui, inlassablement, ne cesse de ramasser, ranger, épousseter, les mêmes endroits salis par les mêmes mains au service des mêmes brillants cerveaux qui se prétendent connectés mais le sont souvent plus avec leur IPhone dernier cri produit dans des conditions qui ne sont pas si éloignées des conditions de travail et d’opération des ouvriers sous nos latitudes. C’est alors que, avec la même vivacité que le ferait la cheffe du merveilleux gouvernement de centre-dévié-droite pour balancer un article 49 alinéa 3, je m’empresse de parler de la pénibilité. Quel concept formidable et qui permet les plus âpres compromissions politiques ! Un travail pénible, maintenant qu’on comprend mieux le premier terme, n’est-ce pas une magnifique figure de style, un paroxysme sémantique ? Par essence, et par ses applications, le travail ne peut qu’être pénible – au sens d’une peine, d’une « souffrance », physique, mentale et/ ou psychologique. Que l’on soit danseur ou forgeron, comédien de cinéma ou maître-nageur, ouvrier à la chaîne ou professeur, le travail est par essence pénible. Il nécessite des aménagements musculaires, des modifications de nos organismes – tant du point de vue cérébral que du point de vue physique. Cette pénibilité est variable en fonction des fonctions mais devrait, naturellement, être intégrée dans la vision de l’existence humaine qui ne devrait jamais se limiter à travailler pour vivre, et à vivre pour travailler. Le travail pourra être passionnant, épanouissant, épatant, il n’en demeurera pas moins un effort répété demandé à son corps et à son cerveau ; par là même, une usure, plus ou moins forte, plus ou moins handicapante, du corps et des facultés neurologiques et cérébrales. Un travail pénible — ou, mieux : un supplice qui apporte de la fatigue — devrait dès lors être jugé et présenté avec plus de circonspection que sous le prisme de l’alpha et de l’oméga d’une société qui s’échine à en vouloir toujours, plus, toujours plus vite, toujours plus fort… Et la retraite, vue comme autre chose qu’un loisir de vieux qui n’ont plus rien à faire (d’utile, on l’entend). 

Je vous laisse, j’ai encore 308 trimestres à acquitter pour pouvoir partir me la couler douce au Touquet. Je serai cassé, brisé, pilé menu, mais m…, je serai sur la plage du Président. 

David Tong