
Dans la lignée des travaux technocritiques de Pièces et Main d’œuvre, d’Eric Sadin, d’Olivier Rey et de François Jarrige, le philosophe et historien des sciences Michel Blay (CNRS) explique comment l’ordre du Technique s’est imposé depuis deux siècles, d’abord dans la modernité industrielle occidentale, ensuite sur le reste de la planète. L’ordre du Technique est « l’ensemble des processus en tout genre par lesquels se développe la représentation machinique de la nature, nous compris, jusqu’à ce que cette représentation se substitue à la réalité, de sorte que l’artificialité devienne notre réalité ». Contre « la représentation d’un vivant-machine imaginé comme un enchevêtrement d’engrenages », contre un « ordre géométrico-mathématique » obsédé par la mise en nombres du monde, l’auteur propose de revaloriser le Vivant comme « l’irréductible, l’insupportable présence qui se dresse contre l’ordre du Technique et de son pouvoir qu’incarne la technocratie ». Ce Vivant ne se trouve pas dans une nature artificialisée et planifiée (ou smart nature) que nous préparent les technocrates verts — sanctuaires écologiques pilotés par algorithmes d’où sont exclus les humains —, mais dans la « Nature » — avec une majuscule — comme processus de jaillissement, de transformation et de devenir immanent à travers la vie et la mort des êtres qui la composent. Et tant qu’à faire, renouons avec notre subjectivité et écoutons les poètes, tels le classique Hölderlin (1770-1843) ou le contemporain Philippe Jaccottet (1925-2021) qui prône « [d’]une observation à la fois acharnée et distraite du monde et jamais, ô grand jamais, [d’]une évasion hors du monde ». Blay nous invite à remettre profondément en cause la vie hors-sol de l’urbanité.
Michel Blay, L’ordre du Technique. Comment il s’est imposé, comment en sortir, L’Échappée, 2023, 141 pages, 15€.
B. L.

Cet opus s’adresse principalement aux enfants et adolescents qui s’interrogent sur les guerres, leurs conséquences et leurs drames. Françoise Wallemacq explique dans un langage clair et concis les aspects les plus terribles mais aussi les plus émouvants d’un métier peu connu : reporter de guerre. Nous entrons à Berlin en 1989 lors de la chute du mur, nous nous rendons en Syrie, en Afghanistan en passant par l’ex-Yougoslavie, mais aussi en Ukraine pour suivre les pas de ces journalistes un peu particuliers. Nous approchons les différentes préparations et formations nécessaires à ce métier, les précautions à prendre sur le terrain, les dangers inhérents aux zones de combat, la propagande, les mensonges et les vérités diffusés par les médias. Mais nous sourions aussi de la formidable amitié et solidarité qui se nouent entre toutes ces femmes et ces hommes exilés dans des pays détruits, laminés par les bombes. Attachements aussi pour les populations civiles qui subissent les affrontements de manière brutale et inhumaine. Ce petit livre se termine sur une série de questions posées par des jeunes et auxquelles l’auteur répond de bonne grâce, le plus ouvertement possible. 74 pages qui donnent à réfléchir sur la violence de nos sociétés.
Françoise Wallemacq, Raconter la guerre, Bayard, 2023, 75 pages. Marie-Ange Herman

Adolescent, Kostas Papoïannou s’engage dans la résistance contre l’occupant nazi. À la Libération, il quitte sa Grèce natale en compagnie d’autres jeunes intellectuels, dont Cornélius Castoriadis, pour poursuivre ses études à Paris, où il s’impose comme l’un des philosophes les plus brillants et les plus lucides de l’après-guerre. Dans la lignée de Boris Souvarine, à rebours du conformisme d’une intelligentsia alors fascinée par l’Union soviétique, ce grand lecteur de Marx retourne les armes dialectiques du « Noir gaillard de Trèves » — ainsi que le décrit son ami Engels — contre tous les totalitarismes, dont le système soviétique. Dans cette série de trois articles publiés en 1963 dans Le Contrat social, la revue de Souvarine, Papoïannou étudie comment la révolution bolchevique, qui s’impose grâce au soutien des ouvriers et des paysans réunis sous le slogan « tout le pouvoir aux soviets et la terre aux paysans » va trahir cette double promesse. Le nouveau régime s’implante par la mainmise des bureaucrates. Alors que la révolution avait promis d’abolir le fonctionnariat de métier, leur nombre passe de 1 million en 1917 à 4 millions en 1927. Cette nouvelle classe dominante engage une lutte totale contre toutes les classes laborieuses dont elle extrait une part toujours croissante de la plus-value productive. Pour assurer le ravitaillement des villes et mener à marche forcée l’industrialisation du pays, l’« immense appareil bureaucratique et terroriste » du régime engage à partir de 1929, au nom de la dékoulakisation et de la collectivisation des terres, une véritable guerre contre les paysans. Étudiant l’expropriation des paysans anglais à l’époque des enclosures et la longue histoire de l’inféodation des villes aux campagnes — phénomène qu’il considérait comme la base de toute l’évolution capitaliste —, Marx avait décrit les « annales de feu et de sang » de l’accumulation primitive. De manière limpide, Papoïannou démontre comment ses pseudo-épigones soviétiques ont reproduit ce même schéma de feu et de sang à leur profit.
Kostas Papaïoannu, La prolétarisation des paysans, la Lenteur, 2023, 123 pages, 10€.
F. M.

La terreur sous Lénine est une réédition. Seul l’avant-propos du livre est nouveau, et a tendance à mélanger la Russie d’aujourd’hui et la Russie révolutionnaire. La plupart des traducteurs et auteurs des articles sont des anarchistes des années 1970. Ils traduisent les textes de militants faisant partie de l’opposition socialiste révolutionnaire et anarchiste décimée par les bolcheviques lors de la révolution russe. Il s’agit pour eux de démentir l’idée que la révolution russe a été non-violente, ou celle selon laquelle la police s’y comportait de manière humaine, qu’elle appliquait les règles d’un État démocratique, organisé. Ils montrent que la révolution a recours à la terreur, ce qui échappe à certains. Chaque chapitre en évoque un aspect : les arrestations de masse, la Loubianka, le bagne, autrement dit le goulag, l’attentat de Kovalevitch, le procès des socialistes révolutionnaires, l’attitude de Lénine lui-même, la répression des anarchistes en Ukraine et en Russie, l’intervention bolchevique en Géorgie et la terreur de masse utilisée dans ce pays, l’attitude des bolcheviques par rapport à la peine de mort. Le chapitre initial de J. Baynac décrit la terreur dans le cadre de la guerre civile et de la révolution. D’autres chapitres en décrivent les rouages. Une documentation de premier plan, donc. Mais un dossier à charge. À l’exception de l’article de Michel Heller, ce n’est pas un livre où les causes de la terreur, la nécessité d’organiser une société complètement désorganisée ou la menace impérialiste sont étudiées. Isaac Z. Sternberg se demande si l’on peut éliminer des gens dans le but d’en sauver d’autres. En posant cette question, on a tendance à rejeter instinctivement les cas où il est impossible de ne pas en éliminer. Sauf lorsqu’on dispose d’un solide argument légal. Mieux vaudrait se demander dans quel cas, non seulement il est nécessaire, mais si on a raison, légalement ou pas, d’éliminer des gens pour en sauver beaucoup d’autres.
Jacques Baynac, Alexandre Skirda & Charles Urjewicz, La terreur sous Lénine, L’Echappée, 2023, 375 pages.
Paul Willems

Voici sans aucun doute le meilleur livre que nous avons lu depuis un an. Pour cause, le sociologue Fabrice Colomb déploie une critique radicale du capitalisme au travers d’une enquête magistrale menée sur la marchandisation des corps. Là où « on pourrait donc dire que le corps comme inscription de l’expérience, comme lieu de connaissance et de pratique, est l’ennemi du capitalisme, car il rappelle sans arrêt les limites inhérentes à la condition humaine », le capitalisme le chosifie, d’où la prolifération, au nom de la bonne cause, des dons d’organes, de spermes, d’ovocytes ou encore de sang. Partant d’un historique palpitant au sujet de la perception du corps dans les différentes époques — on apprendra que le Moyen-Âge n’était pas une période totalement ténébreuse. Le corps (cosmos) en effet faisait partie prenante du quotidien et les fêtes étaient centrales pour la collectivité, tandis que les cimetières étaient un lieu vital et central pour la communauté —, l’auteur démontre à quel point le modèle d’accumulation illimitée est littéralement associé au vampirisme. À l’heure où le tout « bio » a pour fonction d’enjoliver la merde dans laquelle nos sociétés pataugent — de la bouffe « bio », en passant par les « biobanques » et la « bioéthique » —, Colomb dévoile l’intrication, subtile et nécessaire pour la survivance du modèle, entre capitalisme, État et science. Et si finalement, le transhumanisme n’était que la suite logique du capitalisme ? « Cette approche de la santé par le biais de la bioéconomie s’inscrit dans un mouvement général, que l’on pourrait qualifier de “transhumaniste”, qui considère que “la maladie, le vieillissement et la mort sont des problèmes que nous pouvons aujourd’hui dépasser”. La condition humaine y est considérée comme une tare que les innovations technologiques vont permettre de guérir ».
Fabrice Colomb, Le capitalisme cannibale. La mise en pièces du corps, L’Échappée, 2023, 284 pages, 19€.
K. C.

Voici un écrit survitaminé où le propos n’y va pas par quatre chemins, entre coups de gueule caustiques et satiriques contre le covidisme, et témoignage personnel d’une époque récente et révolue — Pascal Halary, rédacteur en chef de Stop ! Le Paris débranché, né en 1962, fait partie de la génération X, celle qui a encore connu « l’ancien monde ». Moi qui suis né l’année suivante, je me reconnais dans sa nostalgie des années de notre enfance (1960-75) et adolescence (1975-80). Le sous-titre est ici très important : car comment a-t-on pu concilier son objection de croissance avec son obéissance aux mesures liberticides des gouvernements pendant la covidiotie, voire en y ayant surenchéri, fût-ce au nom de « la santé » et de « la vie » ? Comment avoir accepté ou même revendiqué pour soi et les autres l’injection d’un produit expérimental quand le combat contre l’emprise technologique est et reste un pilier de la décroissance ? L’auteur y voit « une chimère cauchemardesque apparaissant en elle-même si saugrenue qu’elle tiendrait plutôt de l’oxymore chimiquement pur ». Certains décroissants ont-ils oublié la leçon de Bernard Charbonneau, à savoir faire tenir ensemble nature et liberté ? Ceux-là se sont déshonorés ! P. Halary a tenté de faire avancer ces idées lors des dernières élections législatives de 2022, avec un résultat assez maigre. Cette salutaire chronique autobiographique de la folie sanitaire nous permettra de ne jamais l’oublier. Pas par masochisme, mais dans un but prophylactique. À commander au journal STOP ! Le Paris débranché, 7 bis, rue Jules Parent – F-92500 Rueil Malmaison. 17 € + 2 € de frais de port pour la Belgique.
Pascal Halary, La tyrannie, ça suffit ! La décroissance au secours de la liberté, Bookelis, 2023, 239 pages.
B. L.

Depuis trente ans, le couple de sociologues Michel et Monique Pinçon-Charlot analysait l’univers très fermé des riches, avec sa culture de l’entre-soi, sa ségrégation urbaine et ses techniques de domination économique et de reproduction sociale. En 2010, leur ouvrage consacré au Président des riches. Enquête sur l’oligarchie dans la France de Nicolas Sarkozy avait connu un grand succès. Ils récidivèrent en 2019 avec leur Président des ultra-riches : Chronique du mépris de classe dans la politique d’Emmanuel Macron, en démontrant avec brio que, loin de servir la république et l’ensemble des citoyens, lesdits présidents étaient en réalité les fondés de pouvoir de l’oligarchie régnante. Si Michel Pinçon est décédé en 2022, son épouse poursuit courageusement leur travail engagé. Dans cet opuscule, elle épingle à nouveau le personnage de Macron, lequel incarne jusqu’à la caricature l’entreprise de prédation, de corruption, et la violence de classe exercées par les dominants contre la société. Au printemps 2023, l’imposition au forceps de la contre-réforme des retraites illustre comment son gouvernement au service des riches — lequel compte 19 millionnaires dans ses rangs, dont l’ex-Première ministre Élisabeth Borne —, déploie toute la panoplie des armes de l’appareil d’État à sa disposition. En effet, « la guerre de classe menée à l’ordre du capitalisme néo-libéral exige un ordre politique garantissant les libertés économiques, quitte à bafouer la démocratie ». Aujourd’hui, pour faire « barrage » à l’extrême droite, l’extrême centre adopte ses idées. Ceci avec le soutien de la grande majorité des médias, dont 90% sont sous le contrôle de neuf milliardaires. Alors que le slogan « ni droite ni gauche » tente de masquer la violence des rapports de classe, la bataille des retraites a eu le mérite de dissiper ce mensonge et d’éveiller les citoyens sur la gravité de la violence dans les rapports d’exploitation. Un petit livre roboratif et de combat à offrir à ceux de vos proches encore enfumés par la logorrhée macroniste.
Monique Pinçon-Charlot, Le méprisant de la république, Textuel, 2023, 79 pages.
F. M.

Il s’agit ici d’un travail impressionnant et très bien documenté du docteur en biologie cellulaire et microbiologie Jean-Paul Bourdinaud sur la gestion calamiteuse du Covid-19. C’est avec une plume caustique que l’auteur remettra remarquablement les choses au point : « La science n’est pas le monde du spectacle, du journalisme ou de la politique ». L’ouvrage, qui consiste en une forme de réponse au journal Charlie Hebdo par rapport à la pandémie, critique avec verve les méta-analyses Cochrane réalisées au sujet des supposés dommages causés par l’Ivermectine (on apprendra par ailleurs que William Andureau était chroniqueur pour une rubrique de jeux vidéo au journal Le monde avant de se retrouver propulsé « vérificateurs de faits » par la même revue). L’auteur décrira également avec brio le délitement du monde journalistique, mais aussi l’industrialisme pharmaceutique prétendument philanthropique de Pfizer et compagnie. Les catastrophes vaccinales passées seront-elles aussi épluchées avec minutie, tout comme la prétendue scientificité de beaucoup d’analyses statistiques concernant l’épisode Covid-19? Si nous ne sommes pas scientifiques, nous percevons néanmoins une cohérence certaine dans les propos de l’auteur, chose à laquelle nous ne sommes guère habitués tant les scientistes de plateaux nous abreuvent de leur prétendu savoir au travers de l’image télévisée.
Jean-Paul Bourdineau, Laurent Mucchielli (préface), La science outragée, Marco Pietteur, 2023.
K. C.

Raoul Vaneigem jongle avec les mots. En centaines de petits paragraphes d’une à une quinzaine de lignes, chacun développant une idée, il nous offre une vision de ce que devrait être une société en accord avec ses principes d’un anarchisme radical. Les liens surprenants entre les mots donnent souvent une impression de poésie dont, d’ailleurs, l’auteur espère la présence dans le futur. Le mot qui revient le plus souvent est celui de « vie » car « la vie est une effervescence expérimentale continue ». Cette vie dont il rêve est porteuse de créativité, d’autonomie, de jouissance, de satisfaction des désirs. Elle s’oppose à la « survie » qui est l’état de la plupart de nos contemporains. Ici on trouve l’acceptation de l’esclavage du travail, le consentement à l’asservissement… Le livre reprend une grande part de ce qui a été son best-seller dont le titre révèle cette conjonction, car il est Traité de savoir-vivre à l’usage des jeunes générations (1967) auquel est ajouté à la nouvelle insurrection mondiale. Il décrit notre civilisation actuelle avec les mots d’un collapsologue. Mais pour lui, la menace d’un effondrement de notre civilisation est une bonne nouvelle, car elle permettrait l’avènement de la société acratique (il préfère ce mot à anarchisme) qui devrait succéder à l’actuelle. Aujourd’hui la survie implique la prédation, le quantitatif, la verticalité, la compétition pour la captation du profit, alors que la vie, elle, développerait solidarité, qualitatif, horizontalité. Pour rendre crédible cette société désirée dont nous sommes loin, Vaneigem se réfère aux sociétés de chasseurs-cueilleurs qui vivaient dans l’égalité et la fraternité.
Raoul Vaneigem, Du Traité de savoir-vivre à l’usage des jeunes générations à la nouvelle insurrection mondiale, Le cherche midi, 2023, 300 p., 18,90 € A.A.

Tout a commencé en 1962 aux États-Unis. Rachel Carson n’entendait plus chanter les oiseaux. Elle s’est interrogée et a écrit Silent Spring. C’est la première fois que quelqu’un osait affirmer « […] que la maîtrise systématique de la nature ne pouvait se faire sans dommage ». C’est par cette phrase que Mélanie Popoff, médecin et scientifique, trace les premières lignes de son ouvrage. Depuis les années 1960, c’est l’escalade en matière de pesticides, d’insecticides, d’intrants chimiques, de plastiques, de métaux lourds, de colorants et de conservateurs alimentaires… L’Agence européenne des produits chimiques (ECHA) en dénombre plus de 140.000 ! Tous les jours nous prenons un bain de produits de synthèse qui « stérilise » les femmes et les hommes, « cancérise » en masse les populations, détruit l’écosystème. Si l’humain paye un lourd tribut à l’industrie chimique, la faune et la flore ne sont pas en reste. Mais alors, si tous ces produits nous intoxiquent, pourquoi ne pas les interdire tout simplement ? La réponse n’est pas si simple. L’industrie chimique et pétrochimique engendre des milliards de dollars de revenus et c’est encore et toujours le pot de terre contre le pot de fer. M. Popoff passe au tamis une multitude d’exemples et de conséquences dramatiques avérée et nous trace un chemin pour repenser nos habitudes de vie. Elle dégage des pistes de réflexion pour éviter autant que faire se peut l’exposition aux produits nocifs, à se nourrir de façon intelligente et pragmatique mais surtout à agir collectivement. En tant que citoyen de la Terre, il est plus qu’urgent de créer un « nouveau monde » pour notre planète et pour les générations qui nous suivent.
Mélanie Popoff, Perturbateurs endocriniens. On arrête tout et on réfléchit !, Rue de l’échiquier, 2023, 139 pages.
Marie-Ange Herman

La démographie est le grand impensé de l’écologie, voire son tabou. Flotte sur elle une odeur de malthusianisme et d’eugénisme. Souvent à tort. Car si l’on se dit écologiste, on ne peut tout simplement pas la refouler, affirme l’écologue retraité Bernard Bousquet, qui reproche au monde politique en général, et à l’écologie institutionnelle en particulier, leur « indifférence démographique », quand ce n’est pas leur penchant pour le natalisme. Il est vrai que la question est complexe. Pour atteindre une « société d’équilibre et de renaturation », tant en Europe qu’en Afrique — les endroits du monde sur lesquels se concentre l’auteur —, la variable démographique doit être réintroduite d’urgence, en balance avec les autres paramètres : fin du productivisme, de l’extractivisme, de la surconsommation et de l’urbanisation, lutte contre les dérèglements climatiques, sauvegarde des ressources en eau, des espaces sauvages et de la biodiversité, émancipation des femmes africaines. Car une stabilisation de la population ne doit pas être réduite aux ressources alimentaires disponibles, comme on le préjuge trop souvent. Pour éviter une immigration vers l’Europe à terme ingérable, celle-ci doit montrer l’exemple chez elle (maintien de la densité de ses forêts primaires, entre autres) et poursuivre sa collaboration avec l’Afrique, mais sur de nouvelles bases, écologiques et non plus capitalistes et développementistes. Tout le monde, humain, animal et végétal y gagnera. Un argument-clé pour une stabilité démographique reste celui-ci : l’homo sapiens a-t-il le droit d’accaparer toutes les ressources à son profit, d’occuper ou exploiter toutes les niches écologiques au détriment des animaux et des végétaux ? Dans ce livre qui peut aussi servir d’introduction à l’état écologique de la planète, Bousquet avance l’hypothèse de la décroissance et s’intéresse à la collapsologie. Pour le moins : il adhère au récit officiel covidien et ne parle pas de l’emballement technologique, responsable lui aussi de la situation délicate dans laquelle nous sommes englués.
Bernard Bousquet, La sagesse de l’éléphante. Une démographie responsable pour une écologie efficace, Libre et solidaire, 2023, 332 pages, 23,50€.
B. L.

Au travers de cet ouvrage, notre confrère Michel Weber nous invite à un voyage dans l’histoire de la philosophie occidentale, depuis la Grèce antique jusqu’à nos jours. Dans le monde pré-socratique, philosopher, guérir et sanctifier ne faisaient qu’un. Le corps et l’esprit, l’homme et le monde, la théorie et la pratique sont embrassés dans un même élan, lequel est non seulement intellectuel, mais aussi pratique et spirituel. La rationalité n’épuise pas le réel et encore moins l’existentiel. Pourtant, délaissant tant le sens commun que les fonctions chamaniques des oracles apolliniens ou dionysiaques, la pensée dualiste s’impose au monde occidental. Depuis la doxa chrétienne dominante jusqu’au technoscientisme capitaliste en passant par Descartes et les Lumières, on n’a de cesse de séparer la pensée abstraite du corps, de l’esprit, du vivant et de l’ensemble du cosmos. En dépit du sursaut de la première Renaissance, portée par l’esprit anarchiste ou républicain d’un Giordano Bruno, la sagesse antique est oubliée et advient le règne de l’homme-machine. Contre cette tradition philosophique qui aboutit à l’univers cauchemardesque du technocapitalisme d’exploitation, de contrôle et de mécanisation du vivant dans lequel nous nous débattons aujourd’hui, Weber nous montre qu’une autre voie et qu’un autre monde sont possibles : « le travail philosophique ne consiste pas à tout déconstruire, quitte à être conduit au suicide dans des ruines sémantiques, mais à susciter des futuribles, c’est-à-dire des futurs possibles, et à soutenir l’élan vital qui se reflète en chacun ». Avec l’aide de penseurs tels qu’Alfred North Whitehead, William James, Henri Bergson, Hannah Arendt et Hans Jonas, Michel Weber nous dit qu’il est grand temps de recadrer la philosophie de l’être (de la substance) à partir de la pensée du devenir (de l’accident). Alors que jamais la liberté n’a été aussi instrumentalisée par un déterminisme mortifère, il est urgent de retrouver la voie de l’incertain et de l’acte libre, celui qui brise les chaînes causales passées pour en instaurer de nouvelles. Comme nous l’enseigne le Zarathoustra de Nietzsche : « il faut encore avoir du chaos en soi pour pouvoir enfanter une étoile qui danse ».
Michel Weber, Le chant du signe. Des malentendus philosophiques à la transition culturelle, Les éditions Chromatika, 2023, 220 pages, 21Є. F. M.

Ce qui brûle immédiatement les yeux en parcourant l’ouvrage du militant écolo et entrepreneur social (sic) Jean-Marc Gancille, c’est le caractère éminemment paradoxal du propos qui consiste à vouloir en finir avec l’anthropocentrisme tout en déployant une pensée éminemment anthropocentrée. Dès l’ouverture du livre, on perçoit que l’auteur désire selon toute vraisemblance insister sur le caractère masculin du mot « carnage », comme pour faire passer un message subliminal. Sous couvert d’amour des animaux, l’auteur dévoile en réalité une haine de l’homme. L’ouvrage joue sur le sensationnel et flirte avec le pathos lorsque, par exemple, sont rabâchés ad nauseam les chiffres du « massacre » (en procédant de la sorte, l’auteur a-t-il seulement conscience qu’il chosifie lui aussi les animaux là où il s’insurge des mauvais traitements qui leur sont infligés ?). Les mots de la novlangue polluent par ailleurs en nombres l’ensemble des lignes parcourues : d’« animaux non humains » en passant par « holocauste animal » — preuve s’il en est du caractère anthropocentrique de l’ouvrage. Bref, ayant banni la viande de nos assiettes depuis quelques années, nous constatons néanmoins toujours avec dépit à quel point les critiques radicales au sujet de la problématique en question sont de l’ordre du néant. Nous attendons toujours par ailleurs une analyse véritablement pertinente — c’est-à-dire une analyse qui ne ferait pas du pathos et de la paradoxalité sa ligne de conduite — qui s’interrogerait sur les liens pourtant évidents qui existent entre le processus de réification déployé par le capitalisme et la chosification paroxystique des animaux initié par le « modèle d’expansion illimitée par la maîtrise (pseudo)rationnelle ».
Jean-Marc Gancille, Carnage. Pour en finir avec l’anthropocentrisme, Rue de l’Échiquier, 2023, 199 pages, 18€.
K. C.

Si on ne devait retenir qu’une phrase de cet ouvrage ce serait celle-ci : « Des familles englouties dans un bain d’écrans ». Sabine Duflo est psychologue clinicienne. Elle nous met en garde et nous alerte sur les ravages que les écrans provoquent dès la petite enfance, voire sur la naissance des bébés. Une télévision allumée en permanence dans la salle de séjour, des tablettes et smartphones dans les mains des tout-petits, des jeux vidéo violents interdits au moins de 18 ans mais dont nos ados raffolent, des écrans dans les chambres à coucher… Nous sommes constamment bombardés d’informations, de flashs de couleur, de sons percutants. L’auteure dresse un portrait alarmant de la dégradation des relations sociales, familiales, sanitaires. Elle ne se contente pas de citer des cas d’école, elle se base sur des études poussées dans le développement du cerveau des enfants et fait un rapprochement judicieux entre la flambée des cas d’autisme et l’exposition aux écrans des bambins. Instigatrice de la théorie des « 4 pas », elle donne dans ce manuel des conseils qui permettront à l’enfant de s’approprier l’écran sans en devenir prisonnier. Ce qui vaut aussi pour les parents de plus en plus accros aux réseaux sociaux et autres jeux en ligne. Remarquablement préfacé par Michel Brillé, ce livre devrait être délivré sur ordonnance et remboursé par la sécurité sociale.
Sabine Duflo, Il ne décroche pas des écrans. Comment protéger nos enfants et nos adolescents, L’Échappée, 2024, 310 pages, 14€. Marie-Ange Herman


