Passer l’été, d’Irène Gayraud, est la version poétique d’un incendie de forêt. Chaque page, ou double page, bref chaque poème est un petit évènement poétique. Les faits sont évoqués avec doigté. Les images sont éloquentes. L’originalité est dans la façon de dire les choses. Des formules ramassées. Économie du verbe. Un côté litote. Impossible à résumer. C’est de la poésie. Ou alors, il faut citer chaque petit évènement. Les habitations des animaux qu’on ne prend pas en compte. La situation de gens qui dorment sous un toit en zinc. La mairie qui propose un brumisateur aux personnes fragiles. Il y a des choses qui se font. On ne sait pas très bien si certains propos relèvent de l’ironie ou pas. La cueillette des mûres le long des berges d’un ruisseau à sec. Deux pots de confiture seulement. La plupart sont rabougries. Le recueil traite-t-il de l’impuissance des gens face à l’incurie des politiciens ? Ou de l’impuissance de la masse de la population mondiale face à elle-même? Ce sont des meurtres, perpétrés par une seule espèce contre toutes les autres. De quoi traite-t-il en fait ? D’un incendie de forêt ? D’un phénomène planétaire. 2.000 hectares de forêts brûlent dans un coin de la France sans faire de mort. Mais on serait confronté à un problème général causé par l’homme qui provoque des incendies. À un surcroît de chaleur. Oui, des gens ont dû faire face à une catastrophe. Pour eux, cela ressemble certainement à la fin du monde. Mais le poème évoque surtout le sort de la nature. Ça fait mal de ne plus pouvoir arroser les fleurs, ni le potager, de les regarder crever. Cela dit, les limaces aussi sont capables de bousiller un potager. Magnifique histoire de deux busards qui passent au-dessus de la forêt carbonisée, qui crient. La situation entre en résonance avec la thèse du réchauffement climatique d’origine anthropique. Mais rien ne dit que les meurtres en question (de petits animaux) soient un évènement à l’échelle planétaire. Le texte ne fait qu’en formuler l’hypothèse.
Irène Gayraud, Passer l’été, La contre-allée, 2024, 69 pages, 15€. Paul Willems
C’est en 1998 qu’est né Google, avec au départ un objectif humaniste : via l’Internet, organiser les informations à l’échelle mondiale dans le but de les rendre accessibles à tous. Toutefois, au cours du temps le pouvoir qu’a acquis Google a profondément modifié ses buts. C’est cette évolution que nous décrit Philippe Godard. Avec l’augmentation des performances et des utilisations, peu à peu, le moteur de recherche a permis de remplacer le contrôle du monde réel par celui du monde virtuel et intemporel, au point que la plupart des encyclopédies ont disparu. Progressivement Google a multiplié les outils à proposer aux internautes : Android, Google Now, Street View, You Tube… la personnalisation des réponses données aux résultats des recherches. C‘est ainsi que l’entreprise est devenue un outil politique (mais pas au sens partisan) au service d’un « capitalisme du conditionnement et du contrôle ». Pour y arriver, les axes essentiels sont la dérégulation, la désinstitutionnalisation, le libre-échange intégral. Le but ultime est donc l’affaiblissement du rôle de l’État. La valorisation des « avancées » de la science offre une crédibilité aux folies du transhumanisme. En ce qui concerne les individus, Google et quelques complices ont développé ce qu’on peut appeler une « cyber-vie ». Il n’est qu’à mesurer le temps que passent beaucoup de nos contemporains sur leurs écrans pour en être convaincus. Cette méga-entreprise aux multiples tentacules fonde un nouveau projet de société. Son pouvoir énorme rend fou jusqu’à la destruction de ce qui fait la vie des humains. Face à cette hydre, Ph. Godard propose l’anarchie. Cohérent avec ses convictions, il termine par un petit guide pratique pour boycotter Google.
Philippe Godard, Le pouvoir selon Google, suivi du Guide pratique pour boycotter Google, Les éditions du monde libertaire, 170 pages, 10€. A. A.
Depuis la seconde moitié du XXe siècle, dans la foulée des combats pour l’indépendance et l’émancipation, le champ universitaire des études anti-coloniales et subalternes, lesquelles consistent à repenser l’histoire (post-)coloniale du point de vue des classes et des peuples dominés, a acquis ses lettres de noblesse. Celles-ci se sont tout d’abord inscrites dans une tradition marxiste, avec des ouvrages fondateurs tels que Peau noire, masques blancs (1952) de Frantz Fanon. Dans ce classique, l’auteur martiniquais, également psychiatre, analyse la psychologie du sujet noir colonisé et la façon dont il intériorise l’aliénation blancho-centriste de son infériorité supposée par laquelle le colonisateur le domine. Ce faisant, il dénonce l’essentialisme raciste selon lequel la couleur de peau détermine le rapport dominant/dominé au sein de la société coloniale. Or, à rebours d’un tel universalisme humaniste, un sous-champ de recherche s’est développé et a fait florès au cours des 20 dernières années, en particulier dans les départements des universités nord-américaines consacrés à l’Amérique du sud. Les tenants de cette ligne dite décoloniale relisent l’histoire de la colonisation et des fausses décolonisations avec une vision culturaliste et manichéenne : qu’il s’agisse du colonialisme, du libéralisme ou du marxisme, tout courant intellectuel venu d’Europe participerait selon eux de l’aliénation des peuples indigènes. Dans cet ouvrage collectif sont analysées les impasses d’une telle contre-révolution intellectuelle qui tend à jeter par-dessus bord la radicalité authentique de l’anti-colonialisme au profit d’un essentialisme culturel, voire d’un racisme inversé — tout le contraire de ce pour quoi luttait Fanon. Pour se placer du côté du dominé, il faudrait recourir exclusivement à la production du Sud. Pour parler de la douleur des descendants de l’esclavage, il faudrait être soi-même descendant d’esclave, et seule une femme serait habilitée à parler de l’aliénation des femmes par le système patriarcal. En un mot, on retrouve ainsi l’infiltration du wokisme au sein même des études anti-coloniales. Contre une telle dérive, les auteurs plaident pour un retour au terreau fécond de l’universalisme marxiste et libertaire.
Collectif, Critique de la raison décoloniale, L’Échappée, 2024, 254 pages, 19€.
F. M.
Au sujet du documentaire Les survivantes, Yves Rasir a publié un article manifestant une prudence dont il y a grand besoin. Rappelons que ce film traite de réseaux pédo-satanistes, sur base de ce qui semble être des témoignages de plusieurs victimes. Y. Rasir n’exclut pas (entièrement) que les propos de ces personnes puissent être vrais, mais il relève une série de points justifiant de sérieux doutes. Il explique faire cette démarche du fait de la crédulité qu’il a très souvent observée autour de lui à l’égard de ce film, y compris auprès de personnes cultivées (j’ai fait des observations analogues). Par exemple, il note que les femmes concernées « disent avoir été des petites filles “normales” et épanouies tout en subissant une vie parallèle d’enfants-martyrs. J’entends bien l’explication de la dissociation […] Mais […] Comment les très jeunes victimes auraient-elles pu traverser ces nuits très éprouvantes d’abus rituels et de tortures cruelles sans manifester des troubles en journée et attirer l’attention ? » Bref, une rigueur bienvenue, en particulier en ces temps où des milieux influents s’efforcent visiblement d’introduire diverses confusions qui les servent (notamment pour faire passer pour des extrémistes ou des complotistes ceux qui visent de vrais changements). Un bémol : l’auteur de l’article oscille entre insistance sur l’importance de la prudence et rejet total de la possibilité que les témoignages soient justes (comme ça ressort déjà clairement du titre de l’article). Or, une approche entièrement rigoureuse demanderait, semble-t-il, une vraie prise en compte de cette possibilité, aussi prudente soitelle. Ce, notamment du fait que des phénomènes comme ceux abordés dans le documentaire (ou s’en rapprochant) ont manifestement existé (pensons aux sacrifices humains chez certains Amérindiens notamment, ou encore aux crimes pour lesquels Gilles de Rais a été condamné).
Yves Rasir, 7 raisons de ne pas croire les survivantes, 10/07/2024, in Néosanté et sur le site de ce média.
D. Z.
Le problème de l’autorité (son essence, ses modalités) a occupé les philosophes depuis la modernité. On retiendra les travaux décisifs de M. Bakounine, H. Arendt, A. Kojève, S. Freud et l’École de Francfort. L’épisode covidien l’a ramené à l’avant-plan, dans sa particularité de l’« autorité des faits », en l’occurrence des faits scientifiques. Dans cette courte étude universitaire, le sociologue Jan Spurk avance la thèse, assez désespérante d’un point de vue anarchiste, que l’autorité est moins imposée que désirée par la plupart des individus, parce qu’elle leur garantit une vie normale et sécurisante qui réduit l’angoisse existentielle et la prise de responsabilités, ainsi qu’une place dans la hiérarchie sociale. Cela se fait au détriment de la liberté, qui lui est dialectiquement associée : par auto-mobilisation, les individus doivent se sentir libres de « faire ce qu’objectivement il est nécessaire qu’ils fassent ». « L’actualité de cette position saute aux yeux : malgré leur impuissance et leur conformisme, les individus se sentent pourtant en général libres et ils pensent savoir ce qu’ils veulent ». S’il existe quelques amoureux de ou réfractaires à l’autorité, tous les autres manifestent un caractère ambivalent « dans lequel se conjugue l’apparence optimiste et progressiste avec la structure autoritaire profonde ». Ceux qui refusent cette autorité en usant de leur imagination et de leur esprit critique se retrouvent en butte à l’hostilité du corps social. Pour sortir de la crise de l’autorité — « effritement du lien avec le passé et incapacité à développer un projet pour l’avenir » —, l’auteur souhaite un examen critique qui aboutirait à une autorité raisonnable, anticapitaliste, conçue de manière démocratique qui se saisirait du Kairos, tout en se demandant si cela est toujours possible actuellement, vu le mode de subjectivation des individus. Toutefois, il est surprenant qu’il n’étaye aucune de ses démonstrations par les abus d’autorité — et la résistance qu’ils engendrèrent — observés pendant la période covidienne. Déni, ou prudence académique ?
Jan Spurk, Le désir d’autorité, Le Cerisier, 2024, 141 pages, 15€. B. L.
Dans un monde où le capitalisme ne cesse de se réinventer, ou plutôt « de s’adapter à la société », il prend aujourd’hui une fois de plus une nouvelle forme : celle de l’expérience. Il ne s’agit plus uniquement de répondre à des besoins matériels (réels ou ceux, dont on nous fait croire qu’ils existent), mais également de participer à notre identité via notre vécu. Si l’idée selon laquelle le capitalisme participe (ou même définit) notre identité n’est pas nouvelle, dans cet ouvrage, Steven Miles, professeur de sociologie à la Manchester Metropolitan University, décrit comment dans la société d’aujourd’hui les individus cherchent leur identité et individualité en se définissant à diverses expériences qu’ils vivent : voyages, sauts à l’élastique, escape games, matchs de foot… mais pas que. L’auteur étend la notion de l’expérience également à des concepts comme le temps passé dans des coffee shops (non pas les bars de consommation de drogues, mais bien les cafés anglais offrant des produits artisanaux et originaux), spectacles, Netflix, séjours dans des Airbnb, etc. En effet, dans un monde (occidental) où le niveau de vie permet même aux modestes de posséder une pléthore d’objets (télévision, ordinateurs, …) et où l’univers virtuel, via Internet, semble effacer notre individualité, la société occidentale fait face à une crise d’identité. Ainsi, la relation entre consommation et identité est en train de muer vers une ingestion de biens immatériels qui nous permet de nous distinguer des autres (ou non !) en en faisant la publicité, exposant ainsi ce que Pierre Bourdieu appelait jadis le « capital symbolique ». Cet ouvrage, qui risque malheureusement de faire rougir son lecteur/lectrice qui s’y reconnaîtra, a cependant un pénible bémol : le style est celui d’un académicien rendant sa lecture indigeste par moments.
Steven Miles, La société de l’expérience. Le consumérisme réinventé, L’Échappée, 2024, 253 pages, 20€.
K. J. P.
« L’esthétique n’échappe pas à l’effondrement des valeurs engendré par le triomphe de la valeur économique. La crise de l’art contemporain, souvent dénoncée, tout comme le désastre urbain, résulte incontestablement de cet effondrement ». Voici, en une citation tirée de l’ouvrage, un parfait résumé de celui-ci. Il s’agit d’un petit essai (92 p.) écrit par l’économiste et penseur de la décroissance Serge Latouche. L’auteur distingue une importante crise de la culture initiée par le développement de la société de croissance et caractérisée par une destruction esthétique généralisée. Le phénomène touche tout d’abord l’architecture et les milieux urbains dont le tissu se décompose peu à peu. La laideur envahit les espaces et on assiste dès lors à un « processus généralisé d’artificialisation de la vie ». Il y a donc une nécessité absolue à sortir de ce paradigme. C’est ici que l’auteur réalise l’esquisse de ce que serait l’architecture et l’urbanisme dans une société de décroissance ; il ne s’agit en aucun cas ici de construire des villes nouvelles, mais plutôt de réfléchir à une autre manière d’habiter la ville. Vient ensuite une critique de l’art, tel qu’il est de nos jours instrumentalisé au nom de « l’utile », qui signe l’arrêt de mort du Beau. L’art est de nos jours gangrené par la technique, ce qui revient en fin de compte à le détruire. Relisant Cornelius Castoriadis, S. Latouche souligne que les sociétés bureaucratiques telles que l’ancienne URSS éprouvent une haine viscérale pour la beauté, tout en répandant la laideur. Il en va de même du « totalitarisme rampant de la société de croissance » qui détruit la gratuité et la critique. Face à constat, S. Latouche propose une esthétique de la décroissance qui serait par conséquent libre de tout utilitarisme.
Serge Latouche, Le désastre urbain et la crise de l’art contemporain, le Bord de l’eau, 2024, 92 p., 15€.
K. C.
Tout résistant au (dés)ordre covidiste se souviendra du visage souriant et rassurant de l’anthropologue de la santé Jean-Dominique Michel qui, dès avril 2020, sur la Toile, affirma que cette « pandémie mortelle » n’en était pas une, ce qui lui valut d’être traîné dans la boue par la masse des apeurés bienpensants, les scientistes et les trolls au service de l’État profond, alors que la suite des événements lui a donné raison. Après Autopsie d’un désastre, ce nouvel opus rembobine le film d’horreur de deux ans et demi dans une enquête approfondie qui explore les trois hypothèses pouvant expliquer la « crise du covid » : cafouillage systémique, opération criminelle à des fins lucrative ou coup d’État planétaire, arrivant à la conclusion qu’elles ne sont pas exclusives l’une de l’autre dans la tentative d’une mise en place d’une gouvernance mondiale. Le rôle de ces concurrents que sont la Chine et les États-Unis dans le lancement de celle-ci, sous des prétextes sanitaires, est évoqué, tout comme celui des armées occidentales promouvant la « biosécurité ». Du côté des figures, Anthony Fauci, Tedros Ghebreyesus, Bill Gates, Ursula von der Leyen, Klaus Schwab et Neil Ferguson ont droit aux (dés)honneurs de l’auteur. Le déclin de l’Occident est acté par la corruption de ses « élites », la spectacularisation de la politique via les médias aux ordres, la psychopathie de nombre de ses dirigeants. L’ingénierie sociale, la propagande et la militarisation de l’information sont aujourd’hui poussées à un haut degré de perfection. La grande leçon à retirer de ce moment historique — que l’on croit à tort « derrière nous » — est que nous sommes entrés dans un mouvement totalitaire dont nous ferions bien de nous soucier toute affaire cessante. Cette étude très humano-centrée — où la nature est passée sous silence — est indispensable pour qui veut y voir plus clair dans les rouages des affaires humaines.
Jean-Dominique Michel, Christian Perronne (préface), Michel Maffesoli & Hélène Strohl (postface), La fabrication du désastre. Qui ? Pourquoi ? Comment ?, Marco Pietteur, 2024, 352 pages.
B. L.
Assez bizarrement, il faut inverser le titre de ce livre, car l’auteur explique avant tout ce que l’intelligence artificielle (IA) peut faire et fait déjà dans des domaines variés : le contrôle de l’État, les armées et la guerre, le travail, l’agriculture devenue agro-industrie. Le tableau est angoissant, tant cette dynamique paraît balayer toute résistance et toute réflexivité. « Nous sommes pris dans une surenchère : l’industrialisme, abandonné à ses débordements, engendre le chaos, le chaos engendre la peur; et la peur engendre le besoin impérieux et violent d’une agencement industriel rigoureux de notre monde, déjà sens dessus dessous ». Le livre s’ouvre par la lettre d’un Martien à Elon Musk, promoteur fou qui, d’une manière perverse, « étal[e] les méfaits contenus dans les avancées de l’IA et [d’]appell[e] à son renforcement ». « Ayez confiance ! Le salut viendra du poison, qu’il suffira[it] de s’injecter à plus fortes doses comme contrepoison », semble-t-il dire. J. Luzi développe deux aspects. Primo, un rappel historique et une description critique de l’IA, du perceptron de Frank Rosenblatt (1958) jusqu’à l’entreprise Neuralink, en passant par la cybernétique ; secundo, un réquisitoire contre le culte de la machine, la technocratie, l’industrialisme avec son illimitation, son fantasme de maîtrise, car « l’intelligence artificielle est la poursuite jusqu’au-boutiste du machinisme industriel, par le bouclage cybernétique de l’Organisation sociale ». Le livre se clôt avec bonheur par le dialogue original de « l’auteur » avec « le créateur », où chacun tente sans espoir de rallier l’autre à sa cause, à grands renforts d’arguments philosophiques, mais aussi de mutuelles accusations ironiques, en deux visions du monde et de la vie qui s’affrontent. Et c’est à ce moment que nous apprenons tout ce que l’IA ne peut pas faire. Un ouvrage intelligent.
Jacques Luzi, Ce que l’intelligence artificielle ne peut pas faire, La Lenteur, 2024, 125 pages, 14€.
B. L.
Nous avons rendu compte il y a un an de l’ouvrage que Michel Collon a consacré à la guerre des images menée en Ukraine. Avec le soutien du collectif Test Média International, il y analyse de manière précise et documentée le travail de désinformation des médias de masse dans leur couverture de la guerre, et d’une propagande en 5 grands principes : 1) occulter les intérêts économiques sous-jacents au conflit ; 2) en occulter les racines historiques ; 3) diaboliser l’ennemi ; 4) se présenter comme victime pour, enfin, 5) monopoliser et empêcher le débat. Toujours plus brutales et grossières, ces mêmes vieilles recettes sont aujourd’hui mises en œuvre à Gaza, en Cisjordanie et au Liban, sans oublier l’Iran. Les auteurs se sont tout particulièrement penchés sur le compte-rendu de l’attaque du 7 octobre, qui a été présentée comme un coup de tonnerre dans un ciel serein, comme si le conflit avait commencé ce jour-là, et non en 1948, voire bien avant, avec les débuts de la colonisation sioniste de la Palestine. Le fait que l’attaque ait eu pour cible principale les bases militaires israéliennes encerclant Gaza et la capture de prisonniers comme monnaie d’échange est systématiquement minimisé, l’accent étant mis sur les victimes civiles. Si l’opération a en effet été émaillée d’actes terroristes, les médias omettent que beaucoup ont été tués en application de la doctrine Hannibal, qui recommande à l’armée israélienne de tuer ses propres soldats et citoyens plutôt que de les laisser capturer. La diabolisation de l’ennemi a mené non seulement à des exagérations, mais aussi à la fabrication de purs mensonges, comme l’histoire des « 40 bébés décapités » qui ne peut qu’émouvoir l’opinion publique. Un lien implicite est établi avec les atrocités de Daesh, avec lequel le Hamas n’a rien à voir. Bien peu des médias ont reconnu leur erreur une fois le mensonge avéré. Au regard du travail de destruction systématique de Gaza, la diabolisation de l’ennemi et l’invisibilisation des victimes du génocide en cours sert à « justifier » l’action du gouvernement israélien qui, sous couvert d’éradication du Hamas, poursuit sa politique de purification ethnique propre à toute entreprise coloniale de remplacement d’une population par une autre. Saluons aussi la publication concomitante, aux mêmes éditions, du Manuel stratégique de la Palestine et du Moyen-Orient de Saïd Bouamama. Analysant de manière claire et rigoureuse les racines historiques et les enjeux géopolitiques du conflit, ce beau livre est lui aussi servi par une présentation très soignée et une iconographie magnifique.
Jean-Pierre Bouché & Michel Collon, avec le collectif Test Média International, 7 octobre – Enquête sur la journée qui a changé le monde, Investig’Action, 2024, 300 pages, 25Є.
Saïd Bouamama, Manuel stratégique de la Palestine et du Moyen-Orient – Au cœur des contradictions du monde, Investig’Action, 2024, 318 pages, 33Є.
E.M.
Enfin un journaliste qui fait bien son métier ! Édouard Piely nous offre une excellente introduction à la pensée sociologique de Jacques Ellul (1912-1994), précurseur de la décroissance et de l’écologie politique, théologien, génial philosophe de la Technique, dont les écrits sont restés longtemps injustement méconnus. Ellul avait tôt analysé et compris les arcanes du système technicien — titre d’un de ses ouvrages majeurs (1954) —, ce qu’il allait nous réserver de pire, et que nous vivons aujourd’hui. L’auteur émaille son texte clair et pédagogique de nombreuses citations d’Ellul et d’autres penseurs technocritiques (son alter ego Bernard Charbonneau, Georges Bernanos, Lucien Sfez, Günther Anders, Olivier Rey, Célia Izoard, etc.), fait des va-et-vient entre la théorie et l’actualité, citant Cédric O, ancien ministre de la transition numérique de Macron, ou les « intellectuels jargonneurs et concili[ants] s’enlisant dans leur pensée du résidu » qui ont voulu se faire la peau d’Ellul (Michel Serres, Andrew Feenberg, Pierre Charbonnier, Gaël Giraud, Baptiste Morizot, etc.). Pour Ellul, les idées-maîtresses étaient recherche de la liberté, prise sur le réel, refus de la puissance, anti-dogmatisme, non-conformisme, anarchisme, engagement, amitié, partage et convivialité. Bref, quelqu’un que l’on aurait voulu connaître ! À défaut, restent ses textes stimulants pour l’intelligence, utiles pour comprendre le monde du XXIe siècle, notamment la propagande industrielle et la force de l’État bureaucratique centralisé, qu’il faut abolir, disait Ellul, tout en contraignant la puissance technicienne, après l’avoir démystifiée.
Édouard V. Piely, François Jarrige (préface), Jacques Ellul face à la puissance technologique, L’escargot, 2024, 163 pages, 17,90€.
B. L.
Ce court livre est un recueil d’articles et d’interviews de Matthieu Amiech, co-fondateur du collectif Écran total, membre du Groupe Marcuse et éditeur, parus ces dernières années. Il peut servir d’introduction à cette question centrale que tout citoyen éveillé se pose aujourd’hui. De ce propos radical — il va à la racine des choses —, les journalistes mièvres et complaisants de la presse dominante feraient bien de s’inspirer. L’auteur fuit autant la désespérance que l’optimisme. Si le développement technologique pourrait être évité — bien que ses promoteurs soient volontaristes —, trop d’individus le voient toujours tantôt comme un destin, tantôt comme une source de confort, ou les deux. Certains misent sur un hypothétique renversement du capitalisme pour régler le problème. Or, il vaudrait mieux qu’« émerge un nouveau sens commun sur les problèmes politiques et sociaux que pose la numérisation de nos vies » ; c’est donc un travail culturel qui est à faire. M. Amiech reparle de l’accélération de la numérisation à l’occasion de la covidémence, évoque la poussée de la 5G, traite du « complotisme » d’une manière originale, remarquant que « l’anti-complotisme est largement une stratégie de gouvernement du débat public visant la négation ou l’euphémisation des rapports de classe et de leur violence aujourd’hui dans les sociétés industrielles “avancées” », critique les organisateurs du « Soulèvement de la Terre » pour leur usage des QR codes (!). Car « qui ne conteste pas l’emprise numérique n’a rien de sérieux à dire sur le capitalisme », assène l’auteur. Un essai que devraient évidemment lire les camarades « progressistes », au lieu d’accuser ceux qui résistent à la tyrannie technologique de faire le jeu de… devinez… l’extrême droite, bien sûr !
Matthieu Amiech, Peut-on s’opposer à l’informatisation de nos vies ?, La Lenteur, 2024, 137 pages, 10€.
B. L.


