VU, LU, ENTENDU
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VU, LU, ENTENDU

Il y a trente ans, lors d’un meeting pour la paix, un extrémiste juif assassinait Yitzhak Rabin. Selon lui, en retirant, conformément aux accords d’Oslo, l’armée des territoires palestiniens, le premier ministre s’était rendu coupable de mettre en danger la vie des Juifs et de trahir la terre d’Israël. Avec le recul, il apparaît que l’assassin a atteint son but : élu quelques mois plus tard, le nouveau premier ministre Benjamin Netanyahou n’a eu de cesse, depuis lors, de saboter les accords de paix. Aujourd’hui encore, il se maintient au pouvoir grâce au soutien, entre autres, de suprémacistes juifs qui avaient appelé alors à la mort de Rabin et poussent maintenant au nettoyage ethnique à Gaza et en Cisjordanie. Netanyahou n’est pas seulement le fossoyeur des espoirs de paix et le premier responsable du génocide en cours. Surfant sur l’idéologie du choc des civilisations promue après le 11 septembre 2001, se présentant, selon les propres mots de Theodor Herzl dans son État des Juifs comme « la sentinelle avancée de la civilisation contre la barbarie », Israël mène avec une virulence et une constance rares une campagne internationale de propagande visant à créer et exacerber l’amalgame entre critique de sa politique, antisionisme et antisémitisme. Campagne qui a, hélas, connu un grand succès auprès des dirigeants et des médias occidentaux. Avec le génocide commis à Gaza, celle-ci redouble d’intensité. Ainsi de la diabolisation infâme de La France Insoumise taxée d’antisémitisme car elle ose défendre le droit international et celui des Palestiniens.

Outrés par de tels mensonges qui travestissent de manière éhontée l’histoire plurimillénaire, si riche et si diverse du judaïsme, trois militantes juives antisionistes de l’Union juive française pour la paix (UJFP) rappellent, documents historiques à l’appui, que lors de sa naissance officielle lors du congrès de Bâle en 1897, le sionisme était très minoritaire au sein d’un monde juif empreint de tradition diasporique antinationaliste. L’opposition émanait de toutes parts : des milieux religieux pour lesquels la sécularisation ferait disparaître le judaïsme ; des patriotes assimilationnistes qui considéraient le sionisme comme une tentative de faire des Juifs occidentaux des étrangers dans leur propre pays, ce qui les exposerait au risque d’être accusés de « double allégeance » ; des marxistes et socialistes internationalistes avec, entre autres, le Bund prônant une autonomie culturelle, mais non territoriale, autour du yiddish ; des démocrates libéraux qui se rendirent compte dès les années 1920 que le colonialisme sioniste en Palestine ne pourrait s’y réaliser qu’avec le soutien de l’impérialisme et qu’au détriment des populations arabes, en contradiction avec les valeurs humanistes du judaïsme. C’est ainsi que Hannah Arendt déclarera en 1946 devant le Comité spécial des Nations unies pour la Palestine que, “sans coopération arabo-juive, toute entreprise juive en Palestine est condamnée”. Si le projet sioniste avait pour objectif de créer un havre de paix pour les Juifs du monde entier, force est de constater que la prévision pessimiste d’Arendt s’est réalisée, tout simplement parce que ledit havre était déjà peuplé : depuis la guerre et la Nakba de 1948 — avec l’exode de la majorité des Palestiniens du nouvel État juif —, Israël a toujours vécu comme une forteresse assiégée, tant par ses ennemis de l’extérieur que par ceux de l’intérieur, surtout depuis 1967 et son occupation des Palestiniens de Jérusalem-Est, de Cisjordanie et de Gaza. Spécialiste de droit international, le professeur Chemillier-Gendreau a plaidé en 2024 devant la Cour internationale de justice contre les violations incessantes par Israël du droit international. Le livre qu’elle publie aujourd’hui démontre de manière claire et factuelle que, dès sa création, qu’ils soient travaillistes comme alors ou fascistes comme aujourd’hui, les dirigeants d’Israël ont toujours œuvré afin de rendre impossible un État palestinien. Les accords d’Oslo constituaient certes une étape importante vers la reconnaissance du droit à l’autodétermination du peuple palestinien, mais pas sous la forme d’un État au sens plein et entier du terme. C’est ainsi que Yitzhak Rabin avait autorisé la poursuite du développement des colonies dans les territoires occupés durant la période intérimaire. De ce fait, si Oslo a permis d’y croire pendant un court laps de temps, la « solution à deux États » n’existe pas en réalité. Relancées à chaque massacre et jamais suivis d’effets, les invocations creuses en ce sens servent surtout à masquer cette réalité déplaisante et à dédouaner la communauté internationale de ses responsabilités envers les Palestiniens.

Partant d’un tel constat, le grand historien israélien Shlomo Sand revisite l’histoire du sionisme et des débats très vifs dont il a fait l’objet depuis ses débuts. Partant aussi du constat que, par le fer et par le feu, la réalité israélienne s’est imposée sur l’ensemble du territoire palestinien — avec plus de 700.000 colons en Cisjordanie et à Jérusalem-Est —, Sand conclut en estimant qu’il est temps d’abandonner la chimère des « deux États » et l’avenir d’Israël se décidera entre ces trois options : apartheid — déjà en place —, expulsion des Palestiniens — projet qui sous-tend le génocide à Gaza — ou État binational, tel que des intellectuels aussi lucides qu’Arendt ou Gershom Sholem l’appelaient de leurs vœux. Trois livres nécessaires pour recadrer un débat complexe et piégé.

Béatrice Orès, Michèle Sibony, Sonia Fayman, Antisionisme, une histoire juive, Syllepse, 2023, 366 pages.
Monique Chemillier-Gendreau, Rendre impossible un État palestinien. L’objectif d’Israël depuis sa création, Textuel, 2025, 160 pages.

Shlomo Sand, Deux peuples pour un État ? Relire l’histoire du sionisme, Seuil, 2025, 277 pages.
F. M.


Voici un essai courageux qui fait du bien à la pensée, une critique radicale des politiques contemporaines et du socialisme qui a perdu ses fondamentaux, à savoir le « combat contre l’exploitation de l’homme par l’homme et pour l’égalité au nom de l’accès à une vie commune et décente pour les gens ordinaires ». Le socialisme s’est donc perverti en « sociétalisme » au travers duquel la « nouvelle gauche » s’est réconciliée avec le capitalisme et a « abandonné la lutte des classes au profit d’une lutte contre les conservatismes ». Le wokisme est le principal symptôme de ce renversement idéologique. Il « révèle une mutation anthropologique en ce qu’il est un système clos qui déforme le réel et désigne arbitrairement des victimes. » Mouvement qui propose une lecture binaire et infantile des évènements, le wokisme, « loin d’être un éveil, est une somnolence du jugement, un endormissement de la pensée ». On appréciera particulièrement le style de F. Mounier, dont la qualité contraste avec ce que nous propose nombre d’œuvres contemporaines : « La revendication du Bien correspond souvent à l’effacement du principe de réalité au profit de la jouissance d’être du bon côté des “valeurs” […] ». Les propos nuancés visent justes, par exemple sur l’écriture inclusive : « Autant la féminisation de certains métiers jusque-là réservés aux hommes finit par passer dans l’usage (la doctoresse, l’institutrice, la députée,…) sans scandale, car elle épouse l’évolution des mœurs, autant son anticipation par décret et pressions me paraît problématique. Imposer de nouveaux vocables, souvent ridicules et malsonnants, au nom de la parité, atteste surtout d’une volonté de puissance comparable à celle de Précieuses ridicules, qui avaient au moins quelques raisons de se plaindre de certains excès du patriarcat ». Bref, voici un ouvrage – vivement recommandé – qui défend une vision du monde contraire aux idées ambiantes et dominantes : comment, en effet, prétendre encore que la société est patriarcale alors qu’elle ne cesse d’imposer des diktats infantilisants ? « Boire en période de canicule, se couvrir quand il fait froid constituent autant de recommandations assénées par les communicants et jusque-là réservées aux mères dans la sphère privée ». L’État actuel plus proche de Big Mother que de Big Brother ? Il s’agit d’une thèse iconoclaste que nous défendons également.

Françoise Monnier, La trahison de la gauche : du socialisme ou sociétalisme, Le lys bleu, 96 pages, 12 euros.
K. C.


Ah l’IA, ou intelligence artificielle, soulève des questionnements, des doutes, des craintes… Et en fin de compte, même s’il semble difficile d’empêcher son développement, du débat. Pour y voir plus clair, Christophe Tricart, scénariste, et Gérard Clam, dessinateur, ont réalisé un ouvrage alternant planches de BD et textes informatifs. L’IA serait ainsi pour certains la panacée, elle nous fera gagner du temps, facilitera le travail, gérera nos données… Pour d’autres, elle signe peut-être la fin de l’humanité. Dans les saynètes de la bande dessinée, les auteurs nous montrent une IA qui vient au secours des humains, avant de les… berner! Car derrière ce qui semble le nouveau miracle technologique sont à nouveau occultés des maux peut-être plus importants que les bienfaits : énergie, chômage de masse, esclavage moderne en Afrique, abolition de la capacité de pensée, virtualité des relations, œuvres d’art sans âme, flicage généralisé… Une BD qui fait réfléchir, au-delà de l’idolâtrie technologique dont, chez Kairos, nous nous sommes toujours méfiés.

Christophe Tricart & Gérard Clam, L’intelligence artificielle s’amuse, Les Mots se réveillent, 2025, 93 pages, 18.50€.
A.P.


« La nature n’existe pas » est le nouveau mantra de l’écologie postmoderne et de ses « penseurs du vivant » rassemblés autour des figures intellectuelles de Philippe Descola (né en 1949), Donna Haraway (née en 1947) et Bruno Latour (1947-2022). C’est pour contester cette idée saugrenue qu’ont pris la plume les philosophes Renaud Garcia et Michel Blay, représentants du courant techno-critique et anti-industriel. Pour ce, ils font référence aux naturiens, ces anarchistes français de la Belle Époque, un courant à (re)découvrir tant ses intuitions restent valables aujourd’hui. La nature est non seulement un donné, mais un jaillissement, un devenir soumis à la dégradation et à la renaissance, et restera fondamentalement une énigme pour la rationalité. Là où les « descolatouriens » parlent d’une écologie sans nature, queer et inclusive, les auteurs remettent l’accent sur l’Ordre du Technique — issu de la science moderne et de la révolution industrielle — comme facteur explicatif. La binarité existe et il faut en tenir compte. Ainsi, l’artifice n’est pas la nature, un ordinateur ne deviendra jamais un « partenaire de relations sociales », n’en déplaise au philosophe technophile Gilbert Simondon (1924-1989). Une caste écolo-technocratique, éprise de cybernétique et ayant pris le pouvoir dans les partis et les institutions, a pour projet de généraliser la technicisation de la reproduction humaine (PMA, GPA, DPI, utérus artificiel), la planifiant et l’incarcérant dans le monde-machine. Le dernier chapitre est une réflexion sur le temps (abstrait et linéaire vs concret et cyclique) et le travail salarié. R. Garcia et M. Blay nous invitent à être « libres et humains par la nature ».

Renaud Garcia & Michel Blay, La nature existe. Par-delà règne machinal et penseurs du vivant, L’Échappée, 2025, 126 pages, 17€.
B. L.


Le néolibéralisme a eu plus d’un tour dans son sac pour s’imposer au corps social. La pensée positive en est un. L’étude du sociologue G. Neyrand est riche de références et de réflexions. Issue de l’école comportementaliste opposée à la psychanalyse, née après la Seconde Guerre mondiale, devenue psychologie positive dans le monde anglo-saxon à partir des années 1990, la pensée positive reporte sur l’individu, présumé fondamentalement « bon » et rationnel, le devoir et le soin d’atteindre son bonheur par une série de techniques psychologiques, en mobilisant ses ressources intérieures, indépendamment du contexte économique et politique, le renvoyant ainsi à sa responsabilité totale de s’adapter au monde tel qu’il est. Cette pensée positive est liée à l’idéologie publicitaire qui consumérise la vie et marchandise la société. Elle est en soi problématique : « La pensée positive s’est [donc] développée dans cette contradiction première — qui ne la quittera jamais — d’être à la fois basée sur des convictions, d’inspiration plus ou moins religieuse, une croyance en la vertu de l’autopersuasion, et une volonté de prouver au monde que cette méthode possède un caractère de scientificité ». Promue par le Conseil de l’Europe depuis 2006, sa déclinaison la plus funeste se retrouve certainement dans les champs de l’enseignement et de la parentalité. Dans le premier, l’enfant est reconnu comme l’égal de l’éducateur, capable d’être acteur de son développement et connaissant seul ses besoins. Ainsi, « tout interdit [étant] une violence faite à la spontanéité de l’enfant », « une mission impossible [est] dévolue désormais aux enseignants d’éduquer sans contrainte […] », d’où le stress, les burn-out et les démissions touchant ces derniers. Dans le second, toute la responsabilité de l’éducation est renvoyée aux seuls parents, sommés — surtout la mère — de se sacrifier pour le bonheur de leur progéniture. En cas de doute ou de défaillance, leur reste à s’inscrire à de coûteuses séances de coaching parental. L’auteur conclut qu’il faut abandonner ces méthodes aussi irréalistes qu’inadaptées.

Gérard Neyrand, Critique de la pensée positive. Heureux à tout prix ?, Erès, 2024, 239 pages, 23€.
B. L.


L’influence des lobbies à l’Union européenne (UE) est un fait connu. Elle a pris un coup d’accélérateur avec l’arrivée d’Ursula von der Leyen (UVDL) à la tête de la Commission en 2019, qui a coïncidé avec le plus gros scandale sanitaire de l’histoire, duquel fait partie le « SMS Gate » (ou « Ursula Gate »), soit les tractations opaques entre la présidente et son copain Albert Bourla, PDG de Pfizer, pour l’achat

(inutile) de centaines de millions de doses de « vaccins » aux frais du contribuable. Jusqu’à présent, la Commission refuse de livrer les textos incriminés à la Justice et à la presse. UVDL est également l’architecte du futur pass vaccinal européen, du QR code et de la transition numérique forcée qui ouvre la voie au crédit social. Lui-même lobbyiste, F. Baldan était le mieux placé pour nous décrire avec précision et sur base d’une solide documentation les rouages pervers du lobbying. Comme lanceur d’alerte, il explique en détails ses déboires avec l’administration européenne. Ce qu’on apprendra en lisant cet excellent essai, très bien écrit, nous sidérera, tant les réseaux entrecroisés et complices (UE, GAVI, CEPI, ONU, OMC, HERA, WEF, ACT-A, UNITAID, Global Citizens, Hill & Kowlton, McKinsey, Wellcome Trust, Bill & Melinda Gates Foundation, Bruegel, etc.) travaillent de concert afin de flouer les citoyens européens dans leur souveraineté et leurs intérêts à coups de stratégies tordues, « l’action des parties prenantes interagissant les unes avec les autres, il est difficile de saisir et analyser leur projet de domination mondiale ». C’est de violation des droits fondamentaux des citoyens de l’UE — droit à la transparence, la bonne administration et l’information — que UVDL s’est rendue coupable, sans encore avoir été condamnée ni contrainte à démissionner ; pire, elle a été réélue pour un second mandat ! Avec/grâce à elle, l’UE et ses lobbies sont maintenant en roue libre. « […] aux États-Unis comme au sein de l’UE, notre problème est le même : la capture de la décision publique est effectuée par la compromission des gouvernants et d’une partie de la presse, au travers de lobbys qui en assurent le pilotage et les aspects opérationnels ». L’auteur devenu militant conclut : « Voulons-nous finir gouvernés à la chinoise sans agir ou faisons-nous face pour défendre nos droits et libertés ? ».

Frédéric Baldan, Ursula Gates. La compromission par les lobbys, Droits & Libertés, 2024, 381 pages, 24,90€.
B. L.


C’est en partant de l’observation des comportements des pervers narcissiques au sein des couples que Marc Joly a repéré leurs stratégies pour dominer leur conjoint (le plus souvent la femme). Mensonge, mélange du vrai et du faux, propos contradictoires., etc., sont des conduites que l’auteur a transposées au monde politique, surtout les détenteurs du pouvoir, en se basant sur Emmanuel Macron, mais plus encore Donald Trump. Sociologue et historien, il montre que le narcissique a pour but de garder le pouvoir le plus longtemps possible, en exerçant plusieurs types de violence : violence morale destinée à discréditer tous les groupes minoritaires, violence de genre, raciste et postcoloniale, violence physique pour contenir les mouvements sociaux provoqués par la préférence accordée aux intérêts du capital au détriment de ceux du travail (violence de classe à l’état brut). Dans cet objectif, il utilise les moyens de la pensée perverse : il professe avec solennité une chose et son contraire. Il utilise les procès d’intention et les campagnes de diffamation, parvenant ainsi à mettre tout le monde dans l’embarras, même ses collègues de la classe dirigeante. Il impose des interprétations distordues de la réalité, rend illisible la frontière entre le vrai et le non-vrai. Pour adapter la société à la mondialisation et au « progrès modernisateur », il abuse des institutions de l’État et fait ainsi basculer l’absolutisme de la fonction dirigeante en un autoritarisme arbitraire en vue de supprimer toute forme de contre-pouvoir. En utilisant de grands mots dénués de sens, il embrouille les esprits et plonge la société dans le labyrinthe d’une pseudo-rationalisation. Il exploite des affects comme la peur ou la haine. Toutes ces logiques perverses prospèrent particulièrement en période de crise ou d’incertitude. Frôlant parfois la paranoïa, le pervers voit partout des ennemis ou des traîtres. Au lieu de défendre l’intérêt commun, il défend son propre intérêt. M. Joly appelle à une vigilance critique et intellectuelle pour sortir de cet empire du mensonge.

Marc Joly, La pensée perverse au pouvoir, Anamosa, 2025, 280 pages, 20€. A.A.


L’adoption progressive du droit européen devenu hiérarchiquement la norme supérieure dans l’ordre interne des États qui forment l’Union européenne a rendu presque impossible leur protection par l’ordre juridique interne contre le néolibéralisme et l’évasion fiscale notamment. On ne peut pas proposer de modification à l’échelon supranational non plus, parce que la Commission est une bureaucratie non

élue au service du néolibéralisme et qu’elle a seule un droit d’initiative en matière législative. En France, pour imposer une règle différente de la règle européenne, pour lutter contre les marchés financiers, il faudrait modifier la Constitution. Mais le sénat rend presque impossible cette éventualité. De Gaulle avait prévu la possibilité de changer la Constitution par référendum. Mais pour cela, il faut gagner toutes les élections. Tout cela pour finir par entrer en conflit avec l’Union, ce qui expose à des sanctions. La possibilité de sortir de l’Union est prévue, mais un accord est nécessaire. Tant qu’il n’y a pas d’accord, pendant deux ans, le droit européen l’emporte. Il est alors impossible de contrôler les flux de capitaux, alors qu’il s’agit aussi de mettre en circulation une nouvelle monnaie. Des formations politiques revendiquent cette sortie pour des raisons progressistes : défense des droits des travailleurs ; fin de la politique d’austérité ; limitation des hauts salaires, etc. Mais si sortir de l’UE, de l’OTAN et de l’euro représente un saut dans l’inconnu, ce n’est pas une solution parce que la gauche radicale seule prétend défendre la souveraineté populaire, et pas la souveraineté nationale. Or, elle n’est pas assez puissante. Les autres forces souverainistes l’emporteraient. Cette excellente synthèse qui préconise des mesures protectionnistes est centrée sur les relations de l’UE avec ses seuls États membres. Il eut été intéressant d’analyser aussi les relations assez problématiques entre l’UE et le reste du monde.

Aurélien Bernier, Que faire de l’Union européenne ?, L’Atelier, 2025, 154 pages.
P. W.


Pourquoi les gourous de l’intelligence artificielle et du transhumanisme travaillent-ils, d’une part, à faire advenir une entreprise aussi hasardeuse et dystopique, tout en nous prévenant, d’autre part, des risques existentiels qu’elle comporte ? Double pensée ou stratégie retorse pour capter des investissements ? Avec pour résultat de sidérer et désorienter le public. Doté d’une belle plume journalistique, Th. Prévost enquête dans la Silicon Valley pour nous alerter : même s’ils délirent souvent, ces hommes d’affaires religieux et milliardaires (Marc Andreessen, Nick Bostrom, Sam Altman, Peter Thiel, William McAskill, Demis Hassabis, Elon Musk, etc.) font planer sur la démocratie des dangers réels par leur entrisme dans les États, les armées et les institutions supra-nationales, dont l’Union européenne. Pour eux, tout se réglerait par une régulation interne. Las ! L’« IA Act » promulgué par l’UE « ne touche pas à un seul cheveu du monopole de la Big Tech ». On reconnaît la griffe d’un capitalisme néolibéral débridé fait de marchandisation du monde, de croissance économique, d’optimisation des performances humaines et aussi de connivence. Leur but n’est autre que de mettre la main sur le destin de l’humanité, « sécuriser l’avenir » d’une manière autoritaire et technoscientifique, en vue d’un nouveau fascisme eugéniste. Comme outils, le management algorithmique et la « capture réglementaire » : « Dicter aux instances décisionnelles un cadre de régulation sur mesure, voire créer de toutes pièces des semblants de dispositifs de régulation pour les mettre au service du cartel de l’IA ». L’auteur nous renseigne aussi sur les enjeux des IA génératives (Chat GPT, Midjourney, Grok, etc.), sur l’altruisme efficace, le techno-optimisme, l’accélérationnisme et le long-termisme, montages pseudo-philosophiques ayant en commun de privilégier le futur aux dépens du présent, l’Occident au dépens du reste du monde. En sus, l’empreinte écologique de ce système est intenable. Bref, « le mythe de l’intelligence artificielle dissimule une entreprise globale de déshumanisation de l’individu, d’atomisation du collectif et de stérilisation de la vie politique par leurs réductions à des modèles statistiques ».

Thibault Prévost, Les prophètes de l’IA. Pourquoi la Silicon Valley nous vend l’apocalypse, Lux, 2025, 208 pages, 18€.
B. L.


Lorsque je mentionnais la gouvernance perverse, la psychopathologie du pouvoir, l’ingénierie sociale ou encore le mouvement totalitaire en cours à mes ex-amis de gauche, ils balayaient mes propos d’un revers de la main pour réaffirmer le dogme : le seul moteur de l’Histoire est la lutte des classes. Point barre. Pourtant, un éminent penseur comme Dany-Robert Dufour a affiné la thèse, considérant

qu’il y a bel et bien une lutte des classes, où celle des pervers — qu’ils soient de gauche ou de droite — détermine les rapports sociaux, politiques et économiques (cf. Le Dr Mabuse et ses doubles, ou l’art d’abuser de ses semblables, Actes sud, 2021). La psychologue clinicienne et diplômée en science politique Marion Saint Michel reprend l’idée dans cet ouvrage-ci qui servira également d’utile bilan de la gestion du covid, en complément des ouvrages de Corinne Lalo, ou Jean-Dominique Michel, qui en signe la préface. « La perversité est définie comme une tendance pathologique à accomplir des actes immoraux, agressifs, avec une malveillance systématique » et a pour « moteur principal le plaisir ressenti à dévoyer ». La corruption et la perversion se retrouvent à tous les étages du pouvoir, entre autres celui des médias. L’auteure brosse un tableau inquiétant de l’avenir des démocraties occidentales captées et dépossédées par une caste supra-nationale agissant entre autres au sein de l’Union européenne. Elle termine par des recettes pour essayer de faire face : la lucidité, la résilience intérieure et collective, la recherche de la vérité, l’affirmation du réel et même la spiritualité qui sait distinguer le bien du mal. Puis un retour de la vraie citoyenneté politique, qui ne se contente pas des élections. Toutefois, les idées de l’auteure en matière d’écologie ne sont pas claires, oscillant de la reconnaissance de certains problèmes au déni d’autres. Ainsi, son coup de griffe contre la décroissance relève de la méconnaissance de ce qu’elle est réellement. Un essai qui dessille les yeux, à l’écriture claire et fluide.

Marion Saint Michel, Jean-Dominique Michel (préface), Gouvernance perverse. La décoder, s’en libérer, Marco Pietteur, 2025, 192 pages, 16€. B. L.


Écrire un bouquin comme Misère de l’anti-intellectualisme, c’est comme jouer au mikado. Tout est dans tout. Et il faut une patience infinie pour saisir, une à une, les idées qui se croisent, se décroisent, qui reposent les unes sur les autres, et qui se mélangent, au point de ne plus rien vouloir dire, et pour y remettre de l’ordre. Le livre a un immense mérite : il balaie devant sa porte, l’Université. Il analyse le fumeux débat d’idées en cours en France et aux États-Unis qui est en train de prendre celle-ci en otage. Ou plutôt les tentatives de censure de ce rare milieu. Les États-Unis, c’est un peu plus loin que devant sa porte, mais c’est un peu comme une métropole. Et le curieux débat qui y a cours aujourd’hui dans les universités ressemble à celui qui a cours en France. L’instrumentalisation de l’antisémitisme est pratiquement la même. Des deux côtés de la Grande Flaque, l’axiomatique qui a servi de colonne vertébrale à la société face au fascisme historique, et qui régit les idées et la politique depuis la fin de la dernière guerre, est en train de capoter. En France, on a inventé le concept d’islamo-gauchisme. Outre-Atlantique, on critique plutôt le wokisme. Le développement des études de genre suscite une levée de boucliers. L’antisémitisme est devenu son contraire. Le livre prend la défense avec brio de ceux qui osent dire que ce qui se déroule à Gaza est un génocide, et qui font l’objet de blâmes, de contraintes systématiques. Des menaces sont proférées contre les intellectuels critiques qui résistent aux pressions. Des arguments fallacieux sont brandis. Ce qui est en cause est ni plus ni moins l’idée qu’on se fait de l’intelligence, de l’intellectualité. Les choses sont un peu différentes en Allemagne, où l’antisémitisme n’a jamais disposé d’une définition sûre, et en Israël, où toute critique de la politique menée par le gouvernement expose à des poursuites, et où l’extrême-droite non seulement domine, mais s’appuie sur un certain vide institutionnel pour mener sa politique.

Éric Fassin, Misère de l’anti-intellectualisme, du procès en wokisme au chantage à l’antisémitisme, Textuel, 2024, 228 pages.
P. W.


C’est au Vietnam, dans un village consacré au recyclage, que Mikaéla Le Meur, anthropologue de l’ULB, avec son interprète, a suivi à la trace les déchets ménagers envoyés par les pays développés pour les y faire recycler. Les ballots de 1m3 ,arrivés par conteneurs sont ouverts et créent des montagnes d’ordures de matières dégoûtantes et malodorantes que des dizaines de femmes s’échinent à trier à la main. Ensuite, elle a suivi les déchets plastiques dans leur destin de recyclage. Les diverses étapes de triage, de broyage, de nettoyage, de fusion, d’extrusion amènent à des « spaghettis » de plastique qui serviront à créer divers objets. Tout au long de cette chaîne de transformations œuvrent principalement des ouvrières très mal payées qui sont plongées dans des atmosphères délétères, très loin de conditions un tant soit peu hygiéniques. Inutile de dire que des polluants toxiques s’écoulent lors de ces étapes et vont contaminer la rivière voisine. Ces « esclaves » venus de leurs campagnes sont les victimes de cette « modernisation » qui n’a profité qu’à quelques entrepreneurs. On voit que le recyclage en tant que tel n’est pas un mythe, mais ce qui en est un est l’économie circulaire qui ramènerait des déchets à leur forme originale. On assiste seulement à la transformation de plastiques de qualité en de vulgaires « sacs de sortie de caisse » que l’on retrouvera accrochés aux arbres des cités du sud ou dans l’estomac d’un cétacé. Ce que démontre le livre de M. Le Meur, c’est que dans la société consuméro-capitaliste, le recyclage globalisé, loin d’être un cercle vertueux, déplace souvent les déchets des pays développés vers des régions non régulées, y exacerbant les inégalités sociales et les impacts sur l’environnement. N’en jetez plus, la coupe est pleine (d’ordures).

Mikaéla Le Meur, Le mythe du recyclage, Premier Parallèle, 2021, 139 pp., 8,50€.
A.A.