Citoyen lecteur, ne m’en veux pas ! Je ne voulais plus m’exprimer et donner mon avis piètre sur des sujets d’envergure. Mais l’actualité de ces dernières semaines m’a convaincu que je devais encore tremper ma plume dans l’encrier informatique d’un ordinateur auquel, par souci de respect et d’ouverture, j’ai appris à parler dans son langage. Je ne m’abaisserai pas à me reproduire ici, j’aurais assez peur que vous ne me preniez pour un de ces pédants dont on aime se moquer ou, au contraire, pour un de ces gougnafiers incultes dont France-Inter se moque quasi quotidiennement dans une émission diffusée l’après-midi et dont l’une des animatrices s’est distinguée en montrant un irrespect total pour une pseudo candidature d’un pseudo politique qui n’est pas encore politique mais qui dit des choses qui plaisent.

Or donc, plutôt que d’écouter la radio, et d’y entendre des imitations pourries de l’accent belge (qui n’existe pas), des moqueries sur les électeurs de droite (qui proviennent d’un prisme kaléidoscopique d’opinions), des regards de haut en bas sur les Asiatiques, les pauvres, les Gilets jaunes, les Africains, les élites, les nantis, les puissants, je me suis mis à lire des journaux. Caramba ! On m’y parlait de manifestations d’aide-soignants (qu’on déconsidère bien souvent, sauf quand on veut les applaudir de son balcon), de protestations contre la paupérisation d’une partie de la population (dont, la plupart du temps, les médias ne parlent pas, ou alors dans un entrefilet), de soulèvements populaires de parties des habitants contre des mesures discriminatoires. Et, entre deux récits enflammés de protestations vues sous un angle rarement journalistique, je tombe sur l’interview de Cécile de France (méprisée au départ parce que Belge dans la belle ville de Paris), l’entretien avec Pierre Rosanvallon, sociologue, qui déclare que « le mépris est devenu systémique dans nos sociétés », ce qui indique que cette tendance est devenue non plus épidermique et locale, mais globale et plus fréquente qu’on ne le croit, mais encore l’entretien avec l’un des directeurs de la rédaction du Point, Sébastien Le Fol, qui publiait voici quelque temps — parce que lui-même avait été concerné, mais pas que — « Reste à ta place ! » où l’on apprend que (snif) Nicolas Sarkozy (re-snif) a lui aussi été victime d’une injustice de classe, d’une discrimination due à ses origines, en bref : à du mépris. On objectera qu’il est facile (mais j’ose) de regarder un homme comme l’ancien Président de la République de haut en bas, en le dévisageant (d’autant plus facilement que cela se faisait quand il était jeune, donc peut-être encore plus majestueux malgré sa taille, disons, assez petite). Néanmoins, cela m’a ouvert les yeux sur ce mot entendu de plus en plus, au fil des articles, des livres et des événements.
On ne sera pas étonné de savoir que ce mépris vient du verbe prendre. Littéralement, on « prend mal », c’est-à-dire qu’on donne une valeur, une prise en considération, moindre qu’à d’autres. Le mot « mépris » arrive dans un sens commercial à donner un prix inférieur à celui que la chose, ou le bien vaut… Foutus capitalistes ! Encore une question d’argent et de prix. Pourtant, telle est la vérité sinistre : mépriser quelqu’un, c’est lui accorder un prix inférieur (ou différent, mais rarement dans un sens positif) à une autre personne, à un bien ou à une classe sociale à celui qu’il mérite vraiment. Par essence, le mépris est donc consubstantiel aux sociétés organisées en classes sociales : on me souffle dans l’oreillette que, pour une fois, ce n’est pas une affection occidentalo-européenne, mais qu’elle se retrouve aussi dans des peuples des autres parties du monde. Enfin, voilà un point négatif qu’on retrouve partout. Le mépris, pour le dire autrement, est un processus presque aussi normal que le stéréotype ou le préjugé. Le mépris doit être réévalué par la suite et mener à l’équilibre. Cela s’appelle la théorie (vous savez, ce machin merveilleux qui n’est quasiment jamais suivi de la mise en pratique). Ce qui est problématique, c’est quand cette disposition, théoriquement très provisoire et uniquement sur un registre commercial, devient permanente, entretenue, et surtout placée sur un plan moral. On rappellera que le terme « barbare », qui désigne initialement et uniquement les personnes qui ne parlaient pas la langue grecque et qu’on ne comprenait pas, a fini par devenir le synonyme de « étrange, non civilisé ». Drôle de glissement de sens, savamment nourri par les élites ou les dirigeants — allô, Macron, Trump et même De Croo avec sa fameuse trouvaille de l’« épidémie de non vaccinés » ? Ce mépris, volontaire, entretenu, prolongé, ne comporte aujourd’hui que des connotations négatives et toxiques pour une société qui se veut démocratique, dans laquelle chacun et chacune devrait pouvoir s’exprimer sans se faire rabrouer par quelqu’un qui s’estimerait supérieur. Mais ça, c’est encore la théorie et ça ne nous porte pas très haut. Mépris tellement installé qu’il a donné un verbe, « mépriser ». Le mépris donne le la et une tonalité bien fragmentée à la société — même si celle-ci n’est pas à la base une société de classes. C’est que le mépris est une notion qui se diffuse aussi vite que la mondialisation et la mauvaise communication qui transmettent des informations et des pseudo descriptions en tous sens. Kairos en fut, d’ailleurs, souvent victime.
Quant à moi, je privilégierais le terme de méprise. D’abord, cette méprise vient d’un verbe, « méprendre », souvent utilisé sous sa forme pronominale « se méprendre », c’est-à-dire « se tromper ». Au théâtre, le mot utilisé est « quiproquo ». On prend quelqu’un pour quelqu’un d’autre mais (à la base et en théorie) on ne le fait pas (ou jamais ?) exprès. Surtout, cette méprise peut toujours s’arranger, se modifier, au contact de l’autre et de sa réaction. On est loin de ce mépris qui s’installe, s’insinue même dans notre langage, dans nos attitudes, dans notre comportement avec les autres : si le mépris est un processus mental souvent profond, la méprise est une erreur qui ne porte pas à des conséquences définitives (et offre l’avantage de pouvoir constituer la matière d’une bonne histoire à Noël entre deux bonnes vieilles histoires du grandoncle). Naturellement, mon opinion n’engage que moi, mais il peut sembler pertinent de privilégier la lutte pour à la lutte contre ; la méprise qu’on peut rectifier par modestie au mépris qu’on ne tient pas à rectifier par conscience excessive de sa propre valeur.
Je proposerais donc de changer le fameux adage latin « Errare humanum est, perseverare diabolicum » (Se tromper est humain, mais persister dans cette voie est digne du diable) par « La méprise est humaine, le mépris ne mène qu’à la division ». Un vrai bol d’eau fraîche dans cette actualité brûlante de mépris et de colères[note]…
Jean-Guy Divers


