Le jour où Huntington sonna le glas de la fin de l’Histoire
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Le jour où Huntington sonna le glas de la fin de l’Histoire

Si un historien du futur devait se pencher sur les livres qui ont le plus profondément influencé la fin du XXe et le début du XXIe siècle, peut-être choisirait-il La Fin de l’histoire ou le Dernier Homme de Francis Fukuyama (1992) et Le choc des civilisations de Samuel Huntington (1996). Plus d’un quart de siècle après leurs parutions respectives, ces deux essais emblématiques de la période charnière qui s’étend de la fin de l’Union soviétique au 11 septembre 2001 et au-delà ont durablement polarisé le débat et continuent de susciter commentaires et controverses passionnés. 

Ce n’est sans doute pas un hasard si, dans un chapitre de son dernier ouvrage, Autodafés[note], Michel Onfray dresse un parallèle entre ces deux livres et confronte, en une sorte de match rétrospectif, à la fois leurs contenus intrinsèques et leurs potentiels prédictifs. Une relecture en parallèle de ces deux ouvrages qui, ironie supplémentaire, sont ceux d’un professeur de Harvard (Huntington) et de son ancien étudiant (Fukuyama) s’avère en effet éclairante. D’un point de vue philosophique, Fukuyama et son ouvrage s’insèrent dans la tradition hégélienne, celle de l’idéalisme allemand qui a aussi influencé, sans doute davantage qu’ils n’ont voulu l’admettre, des penseurs comme Marx et Engels. Fukuyama reprend donc la thèse de la fin de l’histoire[note] pour l’appliquer à l’actualité. 

Pour faire simple, la fin de l’empire soviétique serait l’annonce d’une « fin de l’histoire », au sens où un Weltgeist rationnel (l’« esprit du monde » hégélien) imposerait sans trop de difficultés le triomphe, au moins idéologique, de la démocratie (néo)libérale sur la planète entière. Au sens où l’entend Fukuyama, la « fin de l’histoire » ne signifie donc pas nécessairement la fin des conflits, mais rejoint plutôt l’idée que la démocratie (ou plutôt une forme particulière de démocratie, associée au régime économique néolibéral de libre marché) deviendrait l’horizon indépassable d’un monde unipolaire. On perçoit des échos manifestes de cette thèse dans le fameux « Consensus de Washington »[note], ainsi que dans l’idéologie « TINA »[note] qui en forme la matrice : il n’y aurait pas d’alternatives à l’expansion indéfinie d’un marché mondial libre-échangiste, censé s’autoréguler, apporter la prospérité et résoudre tous les conflits. 

LE BRÉVIAIRE DES CHANTRES DE LA MONDIALISATION HEUREUSE 

Assez rapidement, le livre de Fukuyama est donc devenu le bréviaire des chantres de la mondialisation « heureuse » et des thuriféraires d’un néolibéralisme reagano-thatchérien décomplexé. Quelques années plus tard, en 1996, voici qu’un professeur de Harvard publie ce Choc des civilisations, qui vient remettre en cause ce bel édifice « finito-mondialiste » à la sauce ultra-libérale. Ce diabolus ex machina d’Huntington (aux yeux des tenants du consensus et de la fin de l’histoire) ne pouvait-il donc rester dans les cintres ? D’entrée de jeu, le professeur d’Harvard et ex-conseiller du président Jimmy Carter remet en cause cette idée d’une mondialisation heureuse, qui signerait l’émergence d’une civilisation globale et d’un monde unipolaire. À y regarder de près, cette idée d’une civilisation unique n’est-elle pas le « wishfull thinking » d’une petite élite, politiquement et économiquement puissante, mais numériquement très réduite, et partageant ce que Huntington appelle la « culture de Davos » ? C’est en effet cette ville des Grisons qui accueille chaque année le Forum économique mondial où se retrouvent dirigeants d’entreprise, banquiers, hauts fonctionnaires et hommes et femmes politiques de premier plan. D’un point de vue purement numérique, cette élite mondiale et mondialisée ne représente pas grand-chose. Même si on y adjoint ceux qui partagent peu ou prou leurs options, on arriverait, selon 

l’estimation de Huntington, à environ 1% de la population mondiale. Seulement voilà, ce 1% détient un pouvoir d’influence qui va bien au-delà de cette modestie numérique et peut compter sur des alliés parfois imprévus pour critiquer cet empêcheur de mondialiser en rond de Huntington. 

LA GAUCHE « PROGRESSISTE » EN CROISADE CONTRE UN LIVRE QUE HUNTINGTON N’A PAS ÉCRIT 

Car, une fois de plus, serait-on tenté de dire, les représentants d’une certaine gauche dite « progressiste » ne vont pas tarder à se joindre au chœur critique des dévots de Davos, marris de voir démenti leur mantra d’une mondialisation triomphante et heureuse. Que reprochent-ils au Choc des civilisations ? Tout d’abord, d’être paraît-il trop « simpliste ». C’est par exemple le cas d’Edward Saïd qui, dans Le Monde, fait grief à Huntington d’établir une opposition factice entre Orient et Occident qui sont, selon lui, des « étiquettes empêchant de voir la diversité du monde[note] ». En réalité, bien loin de se limiter à décrire une confrontation manichéenne, Huntington définit dans son ouvrage pas moins de huit aires civilisationnelles, en interaction les unes avec les autres. Le même Saïd lui reproche également de présenter les civilisations comme des entités hermétiquement closes sur elles-mêmes, figées, et de négliger les échanges et le métissage qui les caractérisent. Or, il suffit de lire Huntington pour s’apercevoir qu’il dit exactement le contraire : « Les civilisations n’ont pas de frontières clairement établies, ni de début ni de fin précis. On peut toujours redéfinir son identité, de sorte que la composition et les formes de civilisations changent au fil du temps. Les cultures interagissent et se chevauchent[note][note] ». 

Dans une interview donnée à L’Express en 2008, l’écrivain Jean-Marie Le Clézio, qu’on a connu mieux inspiré, en rajoute une couche. Il y déclare notamment : « Je déteste Samuel Huntington et sa théorie du choc des civilisations ». Pourquoi ? Parce que « les cultures sont toutes métisses, mélangées, y compris l’occidentale, faite de nombreux éléments venant d’Afrique, d’Asie. On ne peut pas faire barrage au métissage[note] ». On l’a vu, le professeur d’Harvard ne dit rien qui aille à l’encontre de ces affirmations. À croire que ces éminents critiques ont lu un livre… que Huntington n’a pas écrit. 

Pourtant, si la réussite et l’intérêt d’un livre se mesurent à l’aune de sa justesse prédictive, il paraît indéniable que le maître dame le pion à son ancien étudiant Fukuyama. Entre autres exemples, les analyses de Huntington sur la Chine en tant que pôle civilisationnel (ré)émergeant et concurrençant avec succès le pôle occidental paraissent quasiment prémonitoires : « La victoire de l’Occident dans la guerre froide n’a pas produit son triomphe, mais son épuisement… La puissance économique se déplace rapidement vers l’Extrême-Orient, lequel commence à acquérir plus d’influence politique et de puissance militaire[note] ». Et les actuelles velléités du gouvernement chinois par rapport à Hong-Kong, Singapour et, plus encore, Taïwan se trouvent déjà inscrites en filigrane chez Huntington lorsqu’il écrit que « Le gouvernement (chinois) considère que la Chine continentale est le noyau d’une civilisation chinoise vers laquelle toutes les autres communautés chinoises devraient se tourner… Il cherche à se positionner comme le représentant mondial de la sinitude. Pour le gouvernement chinois, les personnes d’ascendance chinoise, même si elles sont citoyennes d’un autre pays, sont membres de la communauté chinoise et donc sujettes dans une certaine mesure à l’autorité du gouvernement chinois[note] ». 

À le relire aujourd’hui avec plus de sérénité, dans un contexte où les polémiques acharnées se sont calmées (quoique…), on découvre en fait une œuvre bien différente du brûlot sulfureux et simpliste que certains 

se sont plu à caricaturer. Ancien conseiller du président Carter, inscrivant sa réflexion dans une optique géopolitique et pragmatique, Samuel Huntington décrit, avec vingt-cinq ans d’avance, un monde multipolaire complexe où des blocs civilisationnels anciens ou émergeants affirment leur volonté de jouer un rôle majeur et où la prétention occidentale à l’universalisme est de plus en plus remise en question. Et ce monde, où l’histoire est loin d’être clôturée, c’est bien le nôtre. 

Alain Gailliard 

Barbara Previtali