Déni de la mort et capitalisme durant la crise sanitaire
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Déni de la mort et capitalisme durant la crise sanitaire

Le moins que l’on puisse dire, c’est que la gestion de l’épidémie de covid-19 aura non seulement malmené les vivants, mais aussi les morts. Les ordres furent d’une violence inouïe lors de ce que nous conviendrons de nommer tournant anthropologique majeur : confinement strict des personnes du troisième âge ; interdiction de visites pour les proches des pensionnaires résidant en maison de repos ; enterrements rationnalisés par solidarité constituent les traits saillants d’un épisode en tout point délirant. Contrairement à ce que l’on pourrait penser, celui-ci n’est pas terminé dans la mesure où il incarne une ramification de la doctrine capitaliste ayant accéléré l’entrée de l’homme dans une ère ultra-numérique qui était jusque-là en gestation. Il sera question, dans cet article, de lier le déni de la mort qui fut à l’œuvre pendant la pandémie au déni de la mort entendu comme rouage essentiel du processus capitaliste. Mais qu’entendons-nous par capitalisme ? Nous inspirant du philosophe et psychanalyste grec Cornelius Castoriadis, nous définissons ce modèle social comme entreprise globale d’auto-accumulation illimitée par la (pseudo) maîtrise (pseudo) rationnelle des hommes sur l’environnement et des hommes sur eux même. Que cela signifie-t-il au juste ? 

Auto-accumulation illimitée indique que le modèle capitaliste se nourrit de lui-même et qu’il est anthropophage. Il ne perçoit pas la limite de son expansion qui se veut infinie. Il dénie le manque ainsi que le désir au profit d’une économie de la Jouissance particulièrement nutritive depuis la révolution fordienne. L’hubris domine ses modes de production et de consommation, comme en témoigne le philosophe allemand Anselm Jappe dans son ouvrage La société autophage : capitalisme, démesure et autodestruction, dans lequel l’auteur exhume le mythe d’Erysichton[note]. La (pseudo) maîtrise (pseudo) rationnelle consiste à combler le manque au travers d’une connaissance totale et d’une domination absolue de la Raison sur les différentes dimensions de l’existence. Elle représente une voie royale devant mener l’homme à la Jouissance. 

Si toute société s’est montrée désireuse, au cours de l’histoire, de dompter l’environnement qui l’entoure, la dynamique capitaliste est spécifique dans la mesure où le procès de maîtrise qu’elle déploie est non seulement orienté vers l’extériorité, mais aussi vers l’intériorité des vivants, ces derniers étant appréhendés comme des Choses utiles à la Croissance. Comme Castoriadis l’a explicité, cette volonté de recouvrir le Chaos ne s’étaye plus sur Dieu ou sur la magie comme il en était question autrefois, mais sur la Raison. Celle-ci est non seulement réifiée, mais aussi déifiée. Mais pourquoi cette démarche est-elle jugée (pseudo)-rationnelle par le philosophe ? Tout simplement parce que, comme Karl Marx l’a jadis figuré, le capitalisme a bâti sa charpente sur la fraude et sur la violence (notamment au travers de la colonisation et de l’expropriation des terres), attitudes en tout point irrationnelles. Cette irrationalité s’est particulièrement déchaînée pendant la crise sanitaire et continue son déploiement partout dans les espaces, y compris au sein de la sphère psychique. L’épisode du covid-19 a, en effet, sensiblement dévoilé l’existence d’une forme de totalitarisme de la Raison scientifique conviant les hommes à utiliser d’une manière adéquate leur Capital humain, les sociétés étant globalement gérées comme des entreprises (Emmanuel Macron est un exemple particulièrement limpide de cette volonté de management des âmes humaines). 

UNE RUPTURE ANTHROPOLOGIQUE 

L’immixtion du politique dans le lien intime que les vivants tissent avec les morts constituent une rupture anthropologique sans précédent. En rationnalisant les funérailles (rappelons qu’un nombre strictement limité de personnes étaient admis aux obsèques — quand il s’agit de poser des limites, démarche à laquelle elle n’est guère aguerrie, le Capital embrasse l’indécence), « l’altruisme sanitaire » a démontré à quel point il s’organise comme un absurde prolongement de la logique capitaliste. De tout temps, en effet, les rites funéraires ont opéré en tant que parade face à l’angoisse de la mort. En déniant ce fait pourtant élémentaire, les mesures hygiénistes 

ont brisé le sacré au profit de la Raison scientifique dans le but de préserver l’unique existence biochimique. Plus qu’une défense face à l’effroi que représente la finitude de la vie, les coutumes dont nous parlons favorisent la digestion psychique de la perte, c’est-à-dire le processus du deuil. Si l’on part du principe que ce procédé a été rompu pendant la crise, on pourrait se demander par quoi a-t-il été remplacé ? Tout porte à croire qu’un mécanisme défensif particulièrement présent dans les perversions (et dans le capitalisme) a resserré encore un peu plus son étreinte sur le gouvernail des âmes, à savoir le déni. Tandis que la mort était occultée, elle se rappelait continuellement à la conscience sous la forme d’une expression altérée par les bilans comptables. Une démarche pseudo-rationnelle commanda chacun à opérer comme s’il était maître et possesseur de la mort et à déclarer la guerre à un agent invisible, guerre dont les armes devaient être celles de l’agir opératoire. Réduite à un chiffre, la mort évolua dans l’imaginaire des hommes tel un ersatz et fut, non pas théâtralisée dans l’intimité du rite, mais mise en spectacle au travers d’images lampées de pathos. 

POURQUOI LE DÉNI ? 

Le capitalisme repose sur la mise en acte d’un fantasme de toute-puissance et de maîtrise absolue qui nécessite de dénier les limites (ainsi que l’altérité) afin de convertir la nature et les hommes en marchandises échangeables sur le Marché du travail et de la consommation (réification). Lors de la crise sanitaire, tout s’est passé comme si le signifiant « virus » avait ébranlé cette fragile idée d’expansion infinie, rappelant aux hommes leur mortelle condition. Incapables de méditer sur une conception de la finitude qui viendrait réfuter leurs prétentieuses ambitions, les sociétés (celles, du moins, où le capitalisme est bien implanté) se sont défendues de la mort en procédant à une tentative délirante de maîtrise de celle-ci, tentative qui nécessita de dénier ce que représente la mort, à savoir une entité par essence immaîtrisable. Nous avons repéré quatre modalités du déni à l’œuvre pendant la crise et dans le capitalisme que nous allons maintenant analyser. 

1. Déni du lien 

Le capitalisme pervertit le lien dans la mesure où celui-ci ne s’établit quasiment plus que sur deux fétiches : l’argent et la marchandise. Dans le monde de la Jouissance, ce n’est plus seulement l’obsolescence des objets manufacturés qui est programmée, mais aussi celle des relations humaines. Les rapports que nous avions l’habitude de tisser avec nos aînés ont largement été instrumentalisés pendant la crise sanitaire. L’adieu par exemple — manière de boucler la boucle comme on dit —, adressé par le mourant à ceux qui restent (pour un instant du moins) sur le quai de l’existence, a été désavoué. Pourtant, bien que la mort soit fin de l’être, elle ne met pas fin aux liens qui se perpétuent dans l’intériorité du vivant. Non seulement ravi de confondre les relations de l’ordre de l’amour et celles de l’ordre du Marché, le capitalisme a mis en œuvre une perversion inédite où le lien à la mort lui-même a été réifié. 

2. Déni de l’individu 

Nous aurons compris que le capitalisme déploie un mécanisme sans lequel le processus d’auto-accumulation illimité serait inconcevable : la réification. Historiquement, la classe ouvrière fut la première sur laquelle ce procédé de chosification des âmes et des corps a été exercé. Ensuite, et jusqu’à ce que les principes à la fois pervers et puritains de la bourgeoisie finissent par embrasser l’ensemble des couches du social, ce sont les citoyens de tout horizon qui ont été réduits au rôle de consommateurs (de produits proposés sur le Marché par les détenteurs de capitaux, à savoir les bourgeois) et d’électeurs (d’hommes politiques ayant détrôné les nobles de leur siège lors des différentes révolutions du XVIIIe siècle, c’est-à-dire les bourgeois). Pendant la crise sanitaire, le déni du sujet œuvrant au sein du Capital a poursuivi la voie qui lui avait été tracée. Alors que les slogans infectés de pathos s’abattaient en flots sur les ondes (« Pense à moi, reste chez toi ») et qu’une vague de solidarité s’imposait à l’ensemble de la population (« tous ensemble contre le coronavirus »), les vieux moisissaient, seuls, dans les hôpitaux et dans des maisons de repos dédiées à leur attention. Confinés, privés de relations hormis celle de l’ordre du soin, beaucoup se sont laissé mourir, ce qui n’a pas empêché les politiques de répertorier ces défunts dans les graphiques de décès causés par le covid-19. Grâce à un chaleureux élan solidaire, les morts ont été examinés comme des données juste bonnes à faire grimper les courbes de mortalité de la même manière que l’on ferait grimper celle de la Croissance économique. 

3. Déni du temps 

La vieillesse est une idée insupportable pour le modèle capitaliste qui va jusqu’à développer une forme de racisme antivieux (il suffit, pour s’en convaincre, de constater le nombre de spots publicitaires vantant les bienfaits des crèmes anti-âge, ou encore la prolifération de la chirurgie esthétique). Effacer coûte que coûte les effets du temps qui passe constitue effectivement le meilleur moyen de sauvegarder l’illusion de toute-puissance si chère au modèle et de préserver le sentiment d’éternité. L’enfermement des personnes âgées dans les maisons de repos pendant la pandémie représentait à ce titre une crème anti-âge collective dernier cri qui permit de ne plus se confronter à l’écoulement d’un temps que l’on ne saurait voir (le temps fut d’ailleurs largement suspendu pendant cette période). Pourtant, comme le suggère Marie de Hezelle, méditer sur la finitude témoigne d’une attitude philosophique indispensable à toute société qui n’aurait pas fait de sa ruine un objectif inavoué. En tuant le temps — ne dit-on pas, par ailleurs, d’une activité que l’on n’apprécie guère (bien souvent son travail), qu’elle permet néanmoins de tuer le temps ? —, les hommes s’assèchent en masse. Là où la pensée demande une temporalité consistante, le passage à l’acte court-circuite le temps. Et s’il est certain qu’on a beaucoup agi pendant la crise, il n’en est pas moins sûr que nous l’ayons très peu pensée. 

4. Déni de la mort 

Il est remarquable de constater à quel point la mort a été occultée pendant la pandémie à l’endroit où on n’en n’a jamais autant parlé. Si on regarde de plus près, ce qui obsédait pourtant le discours n’était pas la mort en tant que telle mais sa copie, un simulacre. La mort fut ainsi mise en spectacle de l’unique manière que le capitalisme pouvait le faire : au travers du chiffre. L’interdiction de rendre visite aux aînés ainsi que l’assassinat des funérailles permirent inconsciemment aux hommes de confluer vers la même étendue dans le but de préserver l’océanique sentiment de toute-puissance. Les mesures sanitaires se sont mues de cette façon en actes opératoires permettant au modèle de perpétuer l’illusion de maîtrise. Afin de protéger la vie strictement biochimique comme on sauvegarderait une donnée sur un ordinateur, nous avons solidairement tué la mort. 

CONCLUSION 

Telle une loupe grossissante, la crise a dévoilé les détails du déni qui œuvrait déjà dans les soubassements de la machinerie capitaliste. De tout temps, les cultures ont tenté d’aménager un espace où la mort puisse se dire, se digérer, se penser. Pendant la pandémie, la mort fut interdite de parole, tandis qu’elle était constamment énoncée en tant que pure information au travers de l’image(souvent télévisée).La manière avec laquelle la faucheuse a été administrée n’a rien d’anodin. En se glissant dans la part la plus intime de l’homme, les politiques ont signé l’arrêt de mort du deuil. Comme le mentionne pourtant le psychanalyste britannique Wilfried Bion, c’est du deuil et de la reconnaissance de la perte que naît la pensée. Entraver le processus du deuil, tel qu’il en a été question pendant la pandémie, ne peut être perçu sous cet angle que comme un astucieux mécanisme de destruction des esprits. In fine, les monstrueux paradoxes qui agitaient déjà la bête ont été exaltés : protéger l’être d’une fin certaine en l’empêchant de vivre, rivaliser contre l’inerte en luttant contre le mouvant, éradiquer la mort jusqu’à tuer la vie constituent autant d’attitudes que l’on retrouve tout aussi bien à l’œuvre dans la démarche capitaliste que dans les mesures sanitaires. Elles témoignent d’un double élan pulsionnel présent en chaque homme, dans lequel L’Eros éternel livre une lutte acharnée contre son non moins immortel adversaire, Thanatos. Hélas, les pulsions de mort semblent avoir pris davantage d’entrain à l’heure du capitalisme débridé. C’est un peu comme s’il s’agissait, pour l’homme 2.0, d’effacer, au travers de l’hyper-consommation (de Big Mac, de voitures, de smartphones, d’internet, de voyages, de relations humaines), toute trace de la perte dans l’espoir de rallier un lieu où le manque serait manquant. 

Une analyse minutieuse de la gestion du Covid-19 indique à quel point la Raison achemine le vivant vers ce terrain mortel dont elle prétend l’éloigner. Primitivement animé d’un grand enthousiasme à chosifier l’entièreté des psychés et des corps (c’est en cela que ce modèle peut être considéré comme mouvement totalitaire, d’autant plus perfide qu’il se différencie des autres par son côté molletonneux), le capitalisme est passé à un niveau supérieur lors d’une crise pendant laquelle il s’est appliqué à réifier jusqu’à la mort. Apparaissent désormais les premiers éléments d’une crête dont on saura qu’elle a été atteinte lorsque la société (certainement transhumaine pour le coup) en aura fait la funeste culbute. À moins d’une réflexion radicale sur ces élans qui s’agitent à l’intérieur de chacun ? Ou, trêve d’utopie, qu’une fraction n’amortisse la chute. 

Kenny Cadinu 

Antoine Demant