Les androïdes rêvent-ils de moutons électriques ?
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Les androïdes rêvent-ils de moutons électriques ?

JEFF BEZOS RÊVE DE STAR TREK

Wishmaster (Le maître des vœux) est un film horrifique de 1997 très moyen et assez amusant – une sorte d’épisode de La quatrième dimension étiré sur une heure et demie – qui reprend le motif du conte des mille et une nuits Aladdin et la lampe magique pour le pervertir. Il y est évidemment question d’un génie qui exauce vos vœux, mais ce que l’heureuse victime ne sait pas, c’est que le génie retournera son troisième vœu contre elle ; qu’elle souhaite, par exemple, gagner un million de dollars, le Djinn fait en sorte que sa mère souscrive à une assurance-vie pour cette somme et meure dans un accident d’avion. Avec son sens des proverbes, l’anglais nous avertit : « Be careful what you wish for », ce qu’on pourrait traduire par : « Fais bien attention aux vœux que tu fais. » Si les Djinns (les démons) existent, peu d’entre nous peuvent se vanter d’en avoir rencontré. En revanche, ceux qui se vantent d’exaucer les vœux de l’humanité ne manquent pas. 

LE PROFIT NE L’INTÉRESSE PAS 

Dirigeons nos regards vers les milliardaires, que la presse qu’ils achètent ou financent[note] appelle des « philanthropes ». Que ce soient des ex-vice-présidents des États-Unis qui capitalisent sur la peur du « réchauffement climatique », mais achètent des villas sur la côte tout en nous menaçant d’une montée du niveau de la mer, ou des multimilliardaires obsédés par la vaccination. J’ai d’ailleurs été très étonné au printemps 2020, que certaines personnes prennent par principe la défense de Bill Gates contre les rumeurs circulant à son sujet : la moindre des choses au sujet d’un personnage aux moyens financiers illimités serait de ne pas lui donner davantage de pouvoir, en faisant à son égard preuve d’une saine méfiance. Gardons à l’esprit la morale de Wishmaster à chaque fois qu’un dirigeant politique promet des tablettes dans toutes les écoles alors que leurs inventeurs envoient leurs enfants dans des écoles d’où les écrans sont bannis, ou que certains milliardaires ou illuminés de la Silicon Valley, font miroiter la possibilité de « télécharger son âme pour vivre éternellement à l’état de machine » (Ray Kurzweil, pris très au sérieux par le délicieux Laurent Alexandre), ce qui, entendons-nous, n’est possible que si on sait exactement ce qu’est l’âme… ou qu’on ne l’a pas perdue (auquel cas il faudra sérieusement se poser la question de savoir ce qu’il reste à télécharger). Et il y a aussi les bienveillants visionnaires qui rêvent déjà d’envoyer l’humanité dans l’espace… 

Le titre, probablement ironique, d’une très intéressante biographie du multimilliardaire Jeff Bezos visible sur Youtube[note] (sur la chaîne de P.A.U.L.) est « Le profit ne l’intéresse pas. » Si Bezos veut être considéré comme un philanthrope, mieux vaut ne pas le juger sur ses projets. Ni sur ses réalisations… Et c’est sur celles-ci, par exemple, que nous renseigne le livre du journaliste Jean-Baptiste Malet En Amazonie (2014). D’après ce livre, ce ne sont pas les raisons qui manqueraient de fuir cet employeur comme la peste. Dans un monde où tout veut dire la même chose que son contraire (« La question étant de savoir qui est le maître, un point c’est tout », dit le chat de Cheshire dans Alice au pays des merveilles), l’indifférence au profit de Bezos ne l’empêche pas de faire au moins des yeux doux à la rentabilité. Le travail d’un employé d’Amazon est épuisant, l’amenant à marcher jusqu’à 20 kilomètres par jour. Les conditions de travail sont aussi humiliantes : on y est systématiquement fouillé à la sortie, considéré a priori comme un voleur. Amazon pratique l’incitation à la délation (des collègues qui tirent au flanc), favorise la mise en place d’un « effet tunnel » de l’emploi, où le travail accapare même le temps libre, exerce un chantage à l’emploi en faisant miroiter un CDI qui, une fois obtenu, exige de doubler les performances… avec la complicité des élus, favorisant l’implantation de grosses sociétés ne payant pas d’impôts dans des zones sinistrées[note]. 

La devise d’Amazon est : 

« WORK HARD HAVEFUN MAKE HISTORY » 

On ne se privera pas de vous le rappeler : on est censé « s’éclater chez Amazon ». Rien de tout cela ne serait connu si Malet ne s’était fait recruter dans cette entreprise, dont le contrat d’embauche stipule que les employés n’ont pas le droit de parler de leur employeur aux médias. Pour couronner le tout, l’État et la puissance publique financent la destruction d’emplois en France ; en effet, un montage financier permet à Amazon de délocaliser ses finances au Luxembourg. En plus du fait que ce travail est ce qui se rapproche le plus de l’esclavage moderne (formule encouragée par les États de l’Union européenne qui n’exigent que des impôts dérisoires de la part de ces multinationales), Amazon fait aussi face à des accusations de pratiques monopolistiques, de répression des mouvements syndicaux dans certains entrepôts (cela va presque de soi), de racket, en exigeant parfois le remboursement de 100% des pourboires pris aux livreurs de son programme Flex, ainsi qu’à des accusations d’espionnage industriel, de surveillance de ses employés ou de ses clients… 

LA DÉPERSONNALISATION 

Si on ne veut pas voir le mal, il est facile de croire que le sort des employés d’Amazon n’est que le résultat du cynisme marchand et de la négligence. Or, il me semble au contraire que cette exploitation obéit à une vision du monde ; c’est ce que suggère aussi Malet quand il évoque le « Have fun » chez Amazon et ce qu’Amazon appelle des « actions psychologiques ». Parmi ces dernières, il y a des quizz traitant des séries à la mode, mais aussi des attractions gratuites pour les employés et l’utilisation du sucre comme outil d’assujettissement par la régression… Et ça marche : « Quelqu’un n’ayant jamais mis les pieds dans une usine pourrait considérer que les cocottes en chocolat distribuées à Pâques, le mini-cirque installé à l’occasion de la fête de la Musique, tout comme le quizz hebdomadaire, ne peuvent avoir de l’influence sur les esprits critiques “éclairés”. […] C’est méconnaître la réalité du travail physique que de raisonner ainsi. La fatigue physique “impacte” l’humeur, la sensibilité, ainsi que l’émotivité. […] La tentation des comportements régressifs est alors considérablement accrue. […] J’ai d’ailleurs recueilli des témoignages d’intérimaires surpris de désirer les produits sucrés du distributeur, alors même que ces aliments les laissent généralement indifférents, hors de leur travail de nuit ». 

Selon Malet, le « have fun » chez Amazon sert un véritable « conditionnement psychologique* des travailleurs. Ces petits signes d’attention, ce peu de réconfort offert servent aussi à faire tolérer un travail exténuant. La direction sait se saisir des occasions pour instiller une dose de joie artificielle qui influence l’humeur et l’émotivité, insiste sur le fait que la mécanique du “have fun” relève de la psychologie sociale*. Il s’agit de techniques scientifiquement étudiées par des spécialistes de la psyché, notamment dans les laboratoires de grandes universités américaines. […] Par l’occupation de son temps libre, le “have fun” élabore des nouveaux rapports sociaux. C’est une technique d’ingénierie sociale destinée à visser autour du travailleur une mécanique d’emprise* ». 

En réalité, la psychologie bienveillante qui s’étale dans les magazines spécialisés n’est que la face présentable d’un corpus de recherche qui a d’abord eu pour priorité de contrôler les foules et conditionner les individus (travaux de l’Institut Tavistock, d’Edward Bernays, neveu de Sigmund Freud et auteur de Propaganda). Et cela se comprend : le pouvoir hyper-centralisé de nos « démocraties » matérialistes doit être en mesure d’endiguer les débordements de la masse humaine qu’il domine, bien conscient, comme les propriétaires d’esclaves qui vivaient dans la peur d’une révolte et dormaient à côté de leur fusil, de son caractère instable. 

VISONS LE CIEL 

Si Bezos a quitté la direction d’Amazon, il en reste un actionnaire important, et se consacre désormais à ses projets pour l’humanité (Blue origin, créé en 2000). Fasciné depuis son enfance par la série Star Trek (lancée à la télévision américaine en 1966), il prétend travailler à la réalisation d’un avenir où l’humanité vivrait dans l’espace pour préserver la Terre. Tout comme le djinn retourne nos souhaits contre nous, il n’est pas inutile de retourner contre eux les projets de ce milliardaire (et des autres). Sa fortune lui a permis de renouer avec ses rêves d’enfant, quand il était fasciné par Star Trek et sa mythologie. Excellente série au demeurant, Star Trek est aussi un rêve mouillé de mondialiste (et ne confondons pas la mondialisation, qui est le développement naturel des échanges commerciaux et culturels, avec l’idéologie mondialiste du Nouvel Ordre Mondial) avec son gouvernement mondial invisible (du moins dans les premières saisons de la nouvelle série relancée dans les années 1980). Voici ce qu’en dit l’anthropologue David Graeber dans son très intéressant Bureaucratie : « La Fédération des planètes – avec son idéalisme de haute tenue, sa stricte discipline militaire et l’absence manifeste en son sein tant de différences de classe que du moindre indice tangible de démocratie multipartite n’est-elle pas, en réalité, une simple vision américanisée d’une Union soviétique plus gentille, plus aimable, et surtout “qui marche”? Ce qui me paraît remarquable dans Star Trek, en particulier, c’est non seulement qu’il n’y a aucune trace réelle de démocratie, mais que pratiquement personne ne semble remarquer son absence. […] Les personnages de Star Trek se plaignent constamment des bureaucrates. Ils ne se plaignent jamais des politiciens, parce que les problèmes politiques sont exclusivement traités, toujours, par des moyens administratifs. Mais, bien sûr, c’est exactement à cela que l’on s’attendrait sous une forme de socialisme d’État. Nous oublions souvent que ces régimes aussi affirmaient invariablement qu’ils étaient des démocraties. Sur le papier, l’Union soviétique de Staline pouvait se vanter d’une Constitution exemplaire, avec infiniment plus de mécanismes de contrôle démocratique que les systèmes parlementaires européens de l’époque.» 

Lors du forum Ignatius, qui a eu lieu à la National Cathedral de Washington le 11 novembre 2021, Jeff Bezos faisait part de ses projets pour l’humanité et pour l’espace[note]. Selon lui, il est souhaitable que la Terre devienne, dans les décennies à venir, une réserve naturelle que l’humanité, qui vivrait dans des colonies spatiales, pourrait avoir le privilège de visiter, même si cette humanité pourrait jouir dans ses colonies de conditions de vie proches de la Terre, avec faune et flore reconstituées (programme plus ambitieux que celui de Noé qui n’avait pour mission que de sauver la faune) puisqu’il va de soi que tout cela serait possible. Lors de cet entretien de 25 minutes, où Bezos se montre d’ailleurs assez piètre orateur, répétant à l’envi qu’on ne peut laisser la Terre se dégrader sous l’influence de l’homme (son mantra est « This planet is special, we can’t ruin it… » (« Cette planète est spéciale, nous ne pouvons pas la gâcher »), celui qui se rêve en gardien de réserve naturelle géante et de colonies spatiales parle de l’envoi de millions d’êtres humains dans l’espace, de manière à libérer la Terre pour lui permettre de redevenir un Eden sur lequel seule une poignée de gens auraient le privilège d’être résidents permanents, avec leur valetaille privilégiée. C’est sans doute par modestie que Bezos néglige de préciser la part importante qu’il a prise avec son entreprise à la pollution des airs et des mers – puisque l’activité d’Amazon contribue pour une bonne part à la pollution émise par les transports aériens et maritimes ; pour donner un ordre d’idée, la consommation d’un petit bateau affichant une puissance de 500 CV, à une vitesse de 50 nœuds, est estimée à 500/3 = 166 litres par heure). 

Une question que ne pose pas cet article est celle de savoir selon quelles règles mathématiques quelques millions (dans le futur), additionnés à une poignée, donnent plusieurs milliards. En d’autres mots : que deviennent les quelques milliards d’individus qui ne vivent ni dans l’espace ni sur Terre ? Hasardons deux hypothèses. La première est que ces milliards d’êtres humains auront disparu ; mais Bezos, qui postule cette disparition, ne dit pas comment elle aura eu lieu. La seconde hypothèse est que la plupart des milliards d’individus qui composent la population mondiale ne font pas partie de l’humanité, ce qui rend inutile de les inclure dans l’addition. Une troisième hypothèse, compatible avec les deux précédentes, est que l’extrême richesse est une pathologie mentale. Mais une pathologie opératoire puisque des ressources financières illimitées permettent de modeler le monde selon ses désirs ; ainsi la fondation Bill and Melinda Gates finance partiellement tous les organismes de santé du monde, notamment les universités qui emploient la plupart des experts médiatiques qui défilent sur les chaînes pour nous dire tout le bien qu’ils nous veulent ; un autre exemple, Bezos, encore lui, a acheté le journal Washington Post, dans des intentions meilleures – n’en doutons pas – que le milliardaire Xavier Niel qui déclarait : « Quand les journalistes m’emmerdent, je prends une participation dans leur canard et après, ils me foutent la paix[note] ». 

Ma foi, si l’extrême richesse de Jeff Bezos est animée de bonnes intentions… Si… 

Ludovic Joubert 
* C’est moi qui souligne. 

Nicolas Drochmans