Les voleurs d’énergie à l’origine de la crise actuelle
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Les voleurs d’énergie à l’origine de la crise actuelle

ENTRETIEN AVEC AURÉLIEN BERNIER[note]

Jullie Dall’Arche

Kairos : Pourriez-vous nous exposer l’histoire de ces systèmes énergétiques depuis la Révolution industrielle ? 

Aurélien Bernier : À partir du XVIIIe et surtout du XIXe siècle, ce sont les grands manufacturiers qui développent des sites de production d’énergie pour répondre à leurs propres besoins. C’est ainsi que les fabricants de verre, une industrie gourmande en énergie, vont exploiter des mines de charbon pour leur propre compte. Les États leur octroient des concessions. Il en ira de même pour le développement des réseaux électriques et gaziers, lorsque des financiers investissent dans l’exploitation industrielle des inventions dans ces secteurs. Par exemple, Thomas Edison va créer la General Electric grâce au soutien de la finance new-yorkaise et notamment de la banque Morgan. Moteurs de la Révolution industrielle, ces groupes vont rapidement réaliser des bénéfices faramineux. Cotés en bourse, ils vont constituer de véritables trusts de l’énergie, lesquels contrôlent de nombreux sites de production. Mus par la recherche du profit, ces trusts vont développer des réseaux énergétiques en priorité vers les gros pôles de consommation, en délaissant les petites villes et les campagnes. Dans l’Ontario, riche en ressources hydrauliques, la plupart des barrages sont détenus par des compagnies américaines. Celles-ci vendent l’électricité dans les grandes villes, non seulement canadiennes, comme Toronto, mais aussi américaines comme à Chicago. À la fin du XIXe et au début du XXe siècle, scandalisé par les déséquilibres géographiques et les prix abusifs imposés par ces trusts, un nombre croissant d’élus et d’industriels se met à réclamer une intervention publique dans le secteur de l’énergie. Le fait que les ressources naturelles locales profitent aux entreprises privées et qu’en outre elles alimentent les villes américaines plutôt que de servir au développement local de la province suscite une forte contestation. La revendication en faveur d’une énergie publique conduit le gouvernement de centre droit de l’Ontario à créer une entreprise publique qui va racheter des barrages, en créer de nouveaux, et s’avérer tellement efficace qu’elle va évincer le secteur privé, sans le nationaliser, mais tout simplement parce que celui-ci perd au jeu de la concurrence et n’est plus assez rentable. Ontario Hydro devient un quasi-monopole de fait, qui fonctionne très bien. 

Le cas de l’Ontario est-il une exception ? 

Au contraire, il va inspirer Franklin Roosevelt, alors gouverneur de l’État de New York. Lorsqu’il devient président après le krach de 1929, Roosevelt va créer des entreprises publiques, notamment la Tennessee Valley Authority et va réguler le secteur : après avoir cassé les trusts, il organise le service public de l’électricité en décidant qu’il n’y aura désormais qu’un seul producteur et distributeur d’électricité dans chaque État américain. Il ne va pas jusqu’à nationaliser les entreprises, mais il considère que ce n’est pas un secteur où il doit y avoir de la concurrence et il charge des entreprises privées d’assurer cette mission de service public. Les prix sont régulés par les pouvoirs publics et les prestataires s’engagent à distribuer le courant dans tout l’État. Des revendications du même ordre se font jour en Europe à la même époque. En France, si le Front populaire nationalise bien les chemins de fer, son gouvernement chute avant qu’il n’ait eu le temps de mettre en œuvre la nationalisation de l’électricité qu’il envisageait. En revanche, l’idée a fait son chemin et, après la Seconde Guerre mondiale, la France, le Royaume-Uni et la plupart des pays européens nationalisent le secteur de l’énergie. Cette grande vague comporte quelques exceptions, dont la Belgique où, pour prix de la création d’un système de sécurité sociale, le patronat évite les nationalisations. L’autre grand mouvement de nationalisations se produit avec la décolonisation des années 1960. On connaît l’histoire des nationalisations dans le pétrole, mais on oublie souvent que c’est aussi le cas pour l’électricité et le gaz, où les pays d’Afrique nouvellement indépendants vont développer le service public de l’énergie. Dans les années 1970, ce modèle est quasiment devenu la norme au niveau mondial. 

Pourtant, les entreprises privées n’ont pas renoncé à renverser la vapeur et à reconquérir l’énergie… 

En effet, et la reprise en main, c’est-à-dire la privatisation de l’énergie, démarre au Chili sous Pinochet et aux États-Unis. Suite aux chocs pétroliers de 1973 et 1979, l’administration Carter a commencé à déréguler, mais en douceur, c’est-à-dire qu’elle autorise des entreprises privées à produire de l’électricité et à concurrencer celles qui assuraient le monopole du service public dans chaque État. L’argument avancé était que, ce faisant, on favoriserait le développement des énergies renouvelables. En fait, celles-ci n’étant pas – encore – assez rentables, elles ont surtout produit du gaz et un peu de charbon. Pourtant, cette mise en concurrence ne fonctionne pas comme prévu, car, au bout de 10 ou 15 ans, face au savoir-faire de l’opérateur historique, le privé n’a gagné que 8% de parts de marché. Pour les libéraux, puisque la concurrence ne fonctionne pas face à un service public plus efficace, une solution s’impose : il faut casser le service public. C’est ce qui se passe au Chili sous Pinochet. Jusqu’alors, ce pays très étendu était desservi par deux entreprises publiques, l’une pour le Nord, l’autre pour le Sud. Sous l’influence directe de Milton Friedman et des économistes de l’école de Chicago, le régime de Pinochet va découper ces entreprises et vendre les centrales thermiques et hydro-électriques au plus offrant. En parallèle, plusieurs entreprises de commercialisation sont créées, ainsi qu’une Bourse pour mettre en relation producteurs et distributeurs. Tant la production que la commercialisation sont source de profits et suscitent l’appétit du privé. Entre les deux, le réseau de transport reste public, tout simplement parce que moins rentable – du moins à l’époque –, ce segment intéresse moins le privé. Très vite, des capitaux étrangers vont s’imposer sur ce nouveau marché de l’électricité au Chili. Le pays va servir de modèle à toutes les stratégies de libéralisation ultérieures. Au Royaume-Uni, Margaret Thatcher l’adopte. Il en va de même pour le Fonds monétaire international et la Banque mondiale, qui vont exiger des États auxquels ils consentent une aide financière de mettre en concurrence leurs secteurs électrique et gazier. À partir de la fin des années 1980, c’est l’Union européenne qui reprend ce modèle de dérégulation et s’efforce de l’imposer peu à peu. Au départ, on va harmoniser les réseaux nationaux de l’électricité et du gaz afin de faciliter les échanges d’énergie d’un pays à l’autre. Pour cela, il faut construire des gazoducs et des lignes électriques transfrontaliers. Des lignes existaient déjà – par exemple entre la France et l’Espagne –, mais pour de petites quantités d’ajustement, car les systèmes électriques nationaux fonctionnaient bien. L’ambition de l’UE est tout autre : elle souhaite que l’énergie puisse circuler le plus librement possible d’un pays à l’autre afin de constituer un marché unique de l’électricité et du gaz, avec des prix homogènes à l’échelle européenne. En bref, un marché liquide gouverné par la loi de l’offre et de la demande où, par exemple, l’énergie des éoliennes en mer du Nord puisse être achetée par une entreprise espagnole. L’étape suivante va être de désosser les services publics nationaux. Ce programme est le plus difficile à réaliser dans les pays à monopole public, notamment en France où la situation est compliquée par la question très sensible du nucléaire. Cela explique la lenteur de la mise en place de ce marché unique de l’énergie, lequel, à l’heure actuelle, n’est pas encore achevé. En effet, même des gouvernements très libéraux restent attachés à des entreprises comme EDF, laquelle non seulement rapportait des dividendes à l’État, mais permettait aussi de jouer sur le prix de l’électricité. En régulant les prix de l’énergie, l’État pouvait relancer certains secteurs industriels en leur offrant une compétitivité accrue et limiter la hausse ou baisser les tarifs pour les ménages. L’UE a donc avancé pas à pas dans son objectif de mise en œuvre du modèle chilien : après l’harmonisation, elle passe à la séparation juridique des activités, qui elle-même doit permettre de privatiser une partie des activités de production et de commercialisation. Dans le cas d’EDF, le plan Hercule – contre lequel on s’est battu – prévoyait de séparer les activités d’EDF et d’en vendre une partie, les activités de service, les énergies renouvelables et la distribution. En parallèle, les concessions de barrages hydro-électriques devaient faire l’objet d’une mise en concurrence. 

Quid du nucléaire ? 

Le nucléaire historique n’intéresse pas le privé en raison de l’endettement de la filière et des coûts non calculables liés au démantèlement des centrales. Il reste donc sous contrôle public. Toutefois, même dans ce secteur si spécifique, l’obsession européenne de la concurrence aboutit à la construction absolument incroyable de l’ARENH, c’est-à-dire l’« accès régulé à l’électricité nucléaire historique », qui consiste à contrebalancer l’avantage concurrentiel d’EDF sur ses concurrents du fait de la faiblesse du coût marginal de production de l’électricité d’origine nucléaire. Afin de partager cet avantage sans privatiser, l’ARENH oblige EDF à vendre à prix coûtant un quart de sa production à ses concurrents privés, y compris à des coquilles financières qui n’ont aucune tradition industrielle ou productive. Celles-ci s’engraissent sur le dos d’EDF, ce qui réduit ses capacités d’investissement et affecte même son travail de maintenance des centrales, comme on le voit avec les mises à l’arrêt à répétition. Ce système est absolument incroyable ! Demanderait-on à Mitsubishi de vendre des voitures à prix coûtant à Renault pour que celui-ci les distribue en France et engrange les bénéfices ?! Même si l’on se place du point de vue de l’économie libérale, un tel mécanisme est délirant. On parle de concurrence libre et non faussée, alors que là, en réalité, on la fausse totalement. Ça n’a donc aucun sens, sinon pour créer une concurrence de manière artificielle. Ce cas montre bien que les économistes libéraux sont prêts à inventer des choses totalement contraires à leurs principes pour parvenir à leurs fins, c’est-à-dire de casser un service public et d’y introduire de force la concurrence. 

C’est donc la concurrence qui règne en maître ? 

On l’a vu, la stratégie globale de l’UE consiste à déréguler complètement le secteur de l’énergie afin de le livrer au jeu de la concurrence. De longue haleine, le projet n’est pas encore achevé. On a encore des tarifs régulés, mais leur fin est programmée, car considérée comme des entraves à la concurrence. C’est censé être le cas dès cette année pour le gaz. Mais d’ores et déjà, pour faire en sorte que les tarifs régulés ne soient pas trop avantageux par rapport aux prix du marché, on a introduit dans la formule de calcul une corrélation partielle avec ceux-ci : si les prix en Bourse augmentent, le tarif régulé doit augmenter. Une fois encore, on trouve un biais afin de favoriser artificiellement le secteur privé. 

Et qu’en est-il des énergies renouvelables ? 

Les énergies renouvelables sont une porte d’entrée pour le privé. EDF aurait pu investir dans les énergies renouvelables, mais il ne l’a pas fait. C’est un choix. En revanche, le fait que la grande majorité des citoyens soit favorable aux énergies renouvelables offre à l’UE une caution pour faire entrer le privé dans la production électrique en les subventionnant par le biais d’un système qui s’appelle le tarif de rachat. On va ainsi subventionner le secteur privé des énergies renouvelables pour qu’elles soient artificiellement concurrentielles, ce qui, une fois encore, contredit tous les principes du libéralisme économique. Et il ne faut pas se raconter d’histoires : on ne le fait pas pour réduire les émissions de gaz à effet de serre, mais bien pour financer le secteur privé qui compte exploiter le créneau des énergies renouvelables. 

Mais l’accent mis sur les énergies renouvelables ne permet-il pas aussi de lutter contre l’effet de serre ? 

Peut-être aussi, mais ce qui me met en colère, c’est de voir que lorsque l’on parle d’énergies renouvelables, on parle en fait d’énergies renouvelables électriques, avec l’éolien et le solaire, des secteurs sur lequel le privé est prêt pour y développer des marchés à une échelle industrielle. Or, si l’on souhaitait vraiment mener une politique publique efficace, on financerait d’abord la sobriété énergétique pour réduire les consommations, assurer une meilleure isolation et améliorer les procédés industriels. Ensuite, dans le secteur des énergies renouvelables, plutôt qu’à l’électrique, on donnerait la priorité au thermique, comme le chauffage au bois ou au gaz obtenu par la méthanisation des déchets, ou encore le solaire thermique, lequel ne produit pas d’électricité mais de l’eau chaude. Bref, vous voyez que les politiques européennes et sans doute nationales n’ont pas comme fil conducteur le bien-être social ni même le développement économique, mais le développement du marché au profit du secteur privé. 

Quid de la formation des prix du gaz et de l’électricité dans ce contexte ? 

Avant la libéralisation, la facture correspondait grosso modo au coût de production. Mais avec la création d’une Bourse de l’énergie, la situation change du tout au tout, car c’est désormais l’offre et la demande qui va fixer les prix. Le rêve de l’UE, c’est celui d’un grand marché européen où l’énergie circulerait librement partout, avec un prix fixé en bourse qui soit le même pour tous les acteurs du marché. Par contre, en parallèle, les libéraux, et donc l’UE, voudraient facturer aux consommateurs le coût réel de l’approvisionnement, c’est-à-dire que le prix de détail serait plus élevé dans les campagnes reculées que dans les grandes villes. On n’y est pas du tout pour une raison simple : l’électricité ne circule pas librement, car les interconnexions aux frontières ont des capacités limitées. On a donc encore des tarifs nationaux. Mais on a une tendance lourde à l’homogénéisation, surtout pour le gaz, lequel dépend beaucoup moins de conditions de production nationale puisque, pour l’essentiel, il est importé de Russie, des États-Unis, de l’Algérie ou du Qatar. Quoi qu’il en soit, on constate d’ores et déjà une déconnexion entre les coûts de production et le prix du marché. À l’échelle européenne, le prix du gaz a flambé. Or, comme le gaz est beaucoup utilisé dans la production électrique de pointe, le prix de l’électricité a aussi flambé. Le prix du marché joue énormément aussi parce qu’on doit équilibrer en permanence la consommation et la production sur le marché électrique : lors des pics de consommation, il y a une tension sur le réseau et si l’on n’arrivait pas à produire cette électricité, il faudrait déconnecter certaines parties du réseau pour éviter le blackout. À ces moments de la journée, le mégawattheure (MWh) électrique va coûter une fortune en Bourse, avec des prix qui peuvent dépasser les 1.000€. Tout comme pour les marchés de matières premières (blé, cobalt, etc.), le marché de l’énergie favorise la spéculation des acheteurs et des producteurs dont le seul objectif, comme pour toute entreprise privée, est le profit. Cette politique européenne de création d’un marché le plus liquide et le plus volatile possible a aggravé la situation dans le secteur du gaz. Avant, pays producteurs et pays acheteurs signaient des contrats à long terme pour dix, quinze ou vingt ans avec une formule d’indexation, principalement sur le prix du pétrole. De tels partenariats permettaient de cofinancer des investissements d’infrastructures. L’UE a voulu casser ce type de contrats, y compris d’ailleurs pour fragiliser la situation dominante de la Russie pour l’approvisionnement de l’Europe, et ce bien avant l’invasion de l’Ukraine. Elle a aussi favorisé le développement du transport par bateau, beaucoup plus souple que par gazoduc. Par exemple, on peut remplir un bateau de gaz liquéfié à partir de gaz de schiste américain et l’envoyer vers l’Europe. Mais avec le jeu de la Bourse, ce gaz peut changer 10 fois de propriétaire le temps du trajet, lequel peut d’ailleurs luimême changer. On a ainsi des bateaux qui prennent la mer et qui ne savent pas où ils vont livrer leur gaz ! Ils peuvent tourner au large de Cadix pour se diriger ensuite vers l’Europe du Nord ou l’Asie. Désormais, avec la constitution d’un marché fluide de court terme au niveau mondial, l’Europe ne sera livrée en gaz liquéfié que si elle accepte de payer au moins autant que l’Asie. La logique des économistes de Chicago est toujours la même : il s’agit de réduire au maximum les frictions sur le marché, de le rendre toujours plus liquide et volatile. Leur rêve, ce n’est pas d’avoir des contrats à 10 ans, à un an ou même à un mois, mais ce serait d’avoir des contrats au jour le jour parce que c’est là où la loi de l’offre et de la demande va être la plus pure. 

N’est-ce pas ce qui est en train de se passer en Belgique où les fournisseurs d’énergie ne proposent plus de contrats fixes aux ménages mais imposent des contrats à prix variable ? 

Avec des prix qui fluctuent sans cesse, les opérateurs qui vous vendent de l’électricité prennent des risques de marché en spéculant sur le marché à terme ou en arbitrant entre le marché à terme et le marché au comptant. Or, le fait d’avoir une tarification qui ne soit pas garantie dans le temps pour le consommateur reporte ce risque de marché sur ce dernier. L’aboutissement de cette logique, c’est la tarification dynamique, un truc incroyable inventé par les opérateurs et que l’UE veut favoriser : là, les tarifs collent à la Bourse et évoluent d’heure en heure ! De ce fait, vous et moi, les consommateurs lambda, nous ignorons le prix unitaire qui nous sera facturé pour le mois suivant. Et c’est ce système qu’ils veulent nous imposer. 

Pourquoi les prix de l’énergie ont-ils augmenté si brutalement ? 

À cause de cette logique de marché qui s’est progressivement substituée à celle des contrats longs, à cause aussi de l’augmentation de l’offre due à l’arrivée sur le marché mondial du gaz de schiste américain liquéfié, les prix du gaz ont longtemps été bas. Il y a eu moins d’investissements de long terme dans le secteur du gaz à l’échelle internationale. Au moment de la reprise post-covid, la forte demande de gaz a été supérieure aux capacités de production, ce qui a provoqué une hausse brutale des prix. En disant que c’est la faute à Poutine, l’UE ment. Car si la guerre a accentué le phénomène, la hausse des prix est antérieure : elle débute à la fin du printemps 2021 et elle était largement prévisible. 

Dans ce contexte, qu’en est-il de l’exception ibérique qui semble limiter les dégâts ? 

À partir du mois de juin 2021, comme le prix du gaz flambe et que l’Espagne produit son électricité pour 30% à partir de gaz, le prix du MWh électrique flambe lui aussi et s’apprête à dépasser la barre des 100€. Or, dans le même temps, l’Espagne et le Portugal produisent près de la moitié de leur électricité à partir de l’éolien et du photovoltaïque, dont le coût marginal de production est nul. Mais les opérateurs privés qui détiennent ces éoliennes et ces panneaux solaires vendent néanmoins leur électricité au prix du marché lequel, indexé sur celui du gaz, explose, avec des factures pour le particulier qui ont augmenté de 40% par rapport à l’année précédente. D’où une contestation forte de la part des associations de consommateurs, qui s’insurgent contre la libéralisation. C’est dans ce contexte que les gouvernements espagnol et portugais ont mené campagne au niveau européen contre ce système absurde : alors que le système dérégulé était censé assurer la sécurité d’approvisionnement et des prix bas, c’est exactement l’inverse qui se produit. Même s’ils ont reçu le soutien de plusieurs autres pays européens, face à l’opposition des apôtres du marché dérégulé, les deux pays se sont rendu compte qu’un compromis à 27 à l’échelle européenne était impossible. Ils ont donc demandé une dérogation qui leur permette de subventionner le gaz utilisé pour la production électrique – mais pas pour le chauffage ou l’industrie – pour que son prix ne dépasse pas 40€ le MWh. Par ailleurs, ils ont réussi à imposer une taxe sur les profits des autres filières, notamment de celles qui ont un coût marginal faible comme les énergies renouvelables et le nucléaire. Ce système de subvention et de taxation est parfaitement contraire à la logique défendue depuis toujours par l’UE. Il a été accepté à contrecœur en insistant sur le fait qu’il s’agissait d’une dérogation exceptionnelle et temporaire et que, comme leur système énergétique était très peu connecté avec le reste de l’Europe en raison du pare-feu des Pyrénées, l’hérésie ibérique n’irait pas contaminer le reste du marché et tirer les prix vers le bas. 

Les autres pays européens n’auraient-ils pas intérêt à adopter un système semblable ? 

Bien sûr, pour la plupart. Mais l’UE ne veut pas remettre en cause le principe du marché unique de l’énergie. En fait, si elle a accepté cette dérogation, c’est aussi parce que, à partir du moment où on décide de se passer de gaz russe, il faut en acheter ailleurs. Or, il se trouve que l’Espagne et le Portugal détiennent environ 30% des capacités européennes de stockage et de regazéification, et qu’en outre, il existe un gazoduc qui arrive en Espagne depuis l’Algérie en passant par le Maroc. La contrepartie à la dérogation sur les tarifs, c’est le développement accéléré des interconnexions : l’UE va subventionner une ligne électrique à très haute tension qui va passer sous le golfe de Gascogne pour relier la région de Bilbao à la Gironde ainsi que la construction de deux gazoducs sous-marins pour relier l’Espagne à Marseille. Tout cela dans le but de consolider le marché européen de l’énergie et réaffirmer que l’exception ibérique a vocation à disparaître. Aujourd’hui, les gouvernements espagnols et portugais essaient d’obtenir une prolongation au-delà de mai 2023. Ils ne l’obtiendront que s’ils parviennent à créer un rapport de force favorable. 

Car l’objectif reste bien de créer un marché unique où l’énergie circule librement sans intervention des pouvoirs publics ? 

Oui. On est en train de refaire pour l’énergie ce qu’on a fait pour la circulation des biens, des capitaux et des services. Tout cela en privatisant au maximum pour le plus grand bénéfice du privé. Il faut bien comprendre qu’on est en train de confier les clés de la transition énergétique à de grands groupes tels que Total, EON ou Engie. 

Et donc, si l’UE a le pouvoir d’autoriser ou non des États membres tels que l’Espagne et le Portugal à mener leur propre politique de fixation de prix, elle n’aurait en revanche pas de pouvoir vis-à-vis de ces grands groupes ? 

Bien sûr. Elle n’a pas les moyens. Ou plutôt, elle ne veut pas s’en donner les moyens, car elle reste calée sur son objectif principal : celui d’un marché unique concurrentiel. Privés de leviers, il ne reste aux États que la possibilité de tenter d’attirer les investisseurs en leur promettant des profits toujours plus hauts, que ce soit dans les champs d’éoliennes et photovoltaïques ou encore dans la filière hydrogène et dans le nucléaire. 

À ce propos, quelle est votre lecture des négociations entre le gouvernement belge et Engie à propos de la prolongation de deux centrales nucléaires ? 

Dès l’origine, les centrales belges ont été développées par le privé. À la suite de la fusion entre Suez et GDF, Engie a hérité du gaz français et du nucléaire belge ! Aujourd’hui, Engie aimerait se débarrasser de ses centrales belges en raison de leur futur coût de démantèlement, lequel s’annonce très élevé. Or, il se trouve qu’avec la crise actuelle, la production nucléaire est très importante pour l’équilibre du réseau belge. Donc politiquement très importante. La Belgique a besoin de prolonger d’au moins 2 ans la vie de ses centrales, le temps de trouver des sources d’énergie de substitution. Engie fait donc semblant de ne pas vouloir négocier pour ne pas avoir à assumer tout le coût du démantèlement futur. Avec le chantage au blocage voire au black-out, Engie se trouve en position de force, y compris pour empêcher la taxation des superprofits. Le rapport de force est tellement défavorable à l’État que même un gouvernement de gauche aurait du mal à lui imposer ses priorités. 

Et donc, comme toujours, on a privatisé les profits et maintenant on va socialiser les pertes… 

Et oui, c’est ça la libéralisation. Les groupes ont un pouvoir colossal. Ils détiennent l’équilibre du réseau électrique d’une part et l’approvisionnement gazier d’autre part. Ainsi ils déterminent les prix. Toujours dans cette logique d’extension du marché, on assiste aujourd’hui à la promotion par le privé des petits réacteurs nucléaires modulaires (les SMR). Leur technologie est aujourd’hui prête à être développée au niveau industriel et, surtout, leur construction exige beaucoup moins d’investissements et donc moins de risque financier que par le passé. Il s’agit donc d’une occasion de privatiser la production nucléaire, ce qui serait beaucoup plus simple avec les SMR qu’avec les anciennes centrales. Et avec, en prime, l’argument de la réduction des gaz à effet de serre et de la sécurité énergétique. 

Prônez-vous une renationalisation de l’ensemble du secteur de l’énergie ? 

Certes, le système public est efficace, mais je ne verse pas dans l’angélisme, car il est loin d’être parfait. On le voit en France, où les citoyens n’ont jamais été associés aux grandes orientations énergétiques malgré l’existence d’un service public, où Elf-Aquitaine a fait des choses immondes en Afrique avec un capital qui était public. Cela étant, on est aujourd’hui dans une phase de régression, car un capital public permet quand même d’agir autrement. Par exemple, la logique de service public permet la péréquation tarifaire, qui impose un même prix de l’électricité et du gaz sur tout le territoire national, y compris dans les zones les plus reculées. 

Peut-on attendre encore quelque chose de l’UE ? 

Dans sa communication de mai 2022, où d’ailleurs elle autorise l’exception ibérique, la Commission européenne tient des propos délirants. Alors qu’on est en train de préparer l’hiver 2022-2023 où l’on se demande s’il y aura des coupures de courant, la Commission réaffirme sans sourciller que les marchés européens de l’énergie sont efficaces, qu’ils permettent de garantir la sécurité énergétique et les meilleurs prix pour les consommateurs. Ce déni de réalité est ahurissant ! Bien sûr, dans une situation d’urgence absolue comme celle que l’on connaît, à supposer que les 27 États membres parviennent à se mettre d’accord à temps pour éviter un désastre social, on arrivera peut-être à bricoler une mesure temporaire d’urgence pour limiter un peu les dégâts. Mais l’UE continue à défendre mordicus le sacrosaint marché. Cette obsession de la concurrence est génétique. C’est son vice originel ! Donc, je ne pense pas qu’il y ait quoi que ce soit à en attendre à long terme, sinon toujours plus de place pour le marché. On le voit bien avec l’exception ibérique, laquelle a été accordée en contrepartie de l’engagement à développer les infrastructures d’interconnexion pour accroître le marché. Quand l’UE veut développer l’éolien et le solaire, c’est là encore pour que le marché fonctionne mieux. Et quand elle soutient l’hydrogène, c’est toujours dans une logique de marché et d’un libre-échange qui relève d’ailleurs du néo-colonialisme : aujourd’hui, on veut faire produire à certains pays d’Afrique du Nord de l’hydrogène à partir d’électricité renouvelable pour le compte des pays européens. 

Selon vous, à quoi devrait ressembler un monde juste du point de vue énergétique ? 

La sobriété énergétique est le parent pauvre des stratégies actuelles, pour lesquelles il est hors de question de réduire la consommation matérielle et d’interroger les besoins. Il n’est pas question non plus de se poser la question de la propriété des moyens de production et de distribution. Pour ceux qui nous gouvernent, elle doit rester privée. Selon moi, tout comme pour beaucoup d’autres domaines tels que la santé et l’industrie pharmaceutique, le secteur de l’énergie doit échapper au marché, afin qu’il soit géré comme un bien commun. Dire cela pose à son tour un grand nombre de questions qui sont loin d’être résolues : à qui achète-t-on l’énergie primaire ? À quel prix ? Comment assurer plus de justice dans les échanges nationaux et internationaux ? On doit avoir une reprise en main par le citoyen. On doit mener des débats pour décider dans quoi investir en priorité. Par exemple, est-il normal d’investir dans l’augmentation des moyens de production plutôt que dans les économies d’énergie ? N’y a-t-il pas des productions superflues, voire nuisibles qu’il faut arrêter ou réduire ? On n’a jamais eu de débat démocratique à ce sujet. La crise énergétique que nous vivons est l’occasion de nous poser toutes ces questions. Or, l’enjeu pour les gouvernements et pour les dirigeants européens, c’est d’éviter de se les poser. Car bien sûr, eux ont déjà leurs réponses toutes faites : on continue le marché, la production, la consommation, les profits. De ce point de vue, la transition écologique et numérique est un leurre qui sert avant tout à développer de nouveaux marchés. On le voit bien dans le cas de l’éolien, du solaire et aujourd’hui de l’hydrogène et du « petit » nucléaire, où ce sont les acteurs des filières qui poussent et l’État qui relaie leurs demandes et les soutient. Quel gouvernement acceptera de revenir à une gestion publique et de lancer enfin un débat démocratique sur la production et la consommation ? Tant qu’on n’interrogera pas les besoins, on sera toujours dans la fuite en avant productiviste. Les citoyens concernés seraient-ils disposés à emprunter la trajectoire de la baisse de la consommation matérielle et de la décroissance ? Pourvu qu’ils soient directement impliqués au niveau local, pour imaginer des solutions concrètes afin de réaliser des économies d’énergie, celle-ci étant considérée comme un bien commun, il me semble que la réponse est oui. 

Propos recueillis par S. Kimo 

Jullie Dall’Arche