Accueil Blog Page 101

Johnny, symbole de l’absence d’un commun qui rassemble?

Cela aura été, comme lors de la manifestation du 11 janvier 2015 après l’attaque terroriste de la rédaction de Charlie Hebdo, le moment de grande « communion nationale ». Il en faut, de telles homélies collectives, où l’on rappelle au peuple français qu’il ne fait qu’un, où l’on crée un peuple français dans lequel smicards, exilés fiscaux, classes moyennes, cadres supérieurs, étudiants, chômeurs, roturiers et notables communient dans une même tristesse et donnent cette illusion d’appartenir au même groupe, unis dans une même identité française, qui a l’avantage de gommer les aspérités et inégalités criantes de nos sociétés.

Johnny, l’homme qui « ne faisait pas de politique », mais soutenait officiellement les politiciens qui tenaient une politique de droite, comme en 1988, quand il nous disait pendant les élections présidentielles « qu’on a tous quelque chose en nous de Jacques Chirac ». Son aura sur le peuple, particulièrement visible aujourd’hui, nous laisse penser que son soutien à ceux qui pouvaient le soutenir, n’aura pas été inutile.

Mais ce que marque surtout l’ultime sacre médiatico-politique du rocker, soutenu par une partie de la population, c’est le triomphe de la richesse scandaleuse, l’idéologie du pov’gars qui a réussi, « à la force des poignets », à s’en sortir. Johnny aura été cette icône médiatique, cette star qui brille et illumine tous ses sujets, ces autres qui vivent par procuration une forme de reconnaissance symbolique dont il manque dans leur véritable vie.

Le succès de Johnny, c’est donc celui de l’individu, de l’idéologie de la réussite, de la richesse sans aucun lien avec la pauvreté, de l’ambition personnelle comme unique cause de la fortune, où d’un côté on joue à « qui veut gagner des millions » pour la bonne cause[note], pendant que de l’autre on pratique l’exode fiscal pour en soutirer encore plus à la société, et donc à ceux qui en ont le plus besoin… C’est le triomphe de l’indécent, de l’amoralité. C’est, si l’on s’en tient à la foule présente, aux rediffusions médiatiques des obsèques – car l’on ne sait rien de ceux qui refusent cette messe et ne sont ni à Paris ni derrière leur écran –, le triomphe de la résignation. Car ce deuil par procuration participe d’une mobilisation des affects qui sert seule la cause individuelle, adoubant le pouvoir en place et signant la soumission du peuple.

Comme le disait pourtant Jean-Claude Michéa, « la prise de conscience par ceux qui produisent la richesse collective de la nécessité d’abolir un système qui monopolise leur temps de vivre et sacrifie leur humanité sur l’autel du profit privé et de la « compétitivité » à tout prix, ne procède presque jamais – à l’inverse de ce que croyait Lénine – d’une compréhension strictement intellectuelle des « lois scientifiques de l’histoire » (…). Cette prise de conscience naît presque toujours, au contraire, d’un profond sentiment de colère et d’injustice – c’est-à-dire d’une révolte morale – devant la façon dont la recherche effrénée du profit (…) et la concurrence impitoyable qui en résulte conduisent non seulement à transformer les travailleurs, selon le mot de Marx, en simple « machines à produire de la plus-value » (avec tout ce que cela implique en terme de management), mais également à soumettre progressivement l’ensemble de la société aux seuls impératifs du calcul égoïste et de la guerre de tous contre tous. »[note]

Souhaitons donc que tous ceux qui refusent le spectacle – ils sont sans doute des millions, même parmi ceux qui pouvaient apprécier l’artiste –, n’iront pas au travail aujourd’hui, ou pointer au chômage, la tristesse au cœur en fredonnant Johnny, qui ne leur donnait plus l’envie d’avoir envie d’abattre ce monde injuste et inégal.

 

Alexandre Penasse

Entretien avec Dany-Robert Dufour*

0

* article tiré de celle-ci dans le Kairos 31.

Interview de Dany-Robert Dufour*

* article tiré de celle-ci dans le Kairos 31.

L’illégitime industrie de l’atome

Sans la Convention de Paris signée en 1960 par les dirigeants de 16 pays européens qui se sont entendus pour limiter la responsabilité civile de l’exploitant en cas d’accident, il n’y aurait pas d’électricité atomique en Europe, aucune assurance ne voulant couvrir le risque engendré par cette industrie. En cas d’accident grave, toute la Belgique serait touchée, de même que les pays voisins, et le coût serait quasiment entièrement reporté sur le citoyen[note]. Une catastrophe nucléaire causerait la mort de dizaines de milliers de personnes, la maladie chez des centaines de milliers d’autres et compromettrait définitivement l’avenir de nos enfants. Des millions de personnes devraient abandonner leur foyer pour toujours.

LES LIMITES ÉCONOMIQUES DE L’ATOME

Fin juillet 2017, dans l’État de Caroline du Sud (USA), la construction de deux réacteurs atomiques a été abandonnée, bien qu’ils soient déjà à moitié construits et que plusieurs milliards de dollars aient déjà été investis. En cause, le retard et l’explosion des coûts du projet et l’impossibilité de trouver des investisseurs pour poursuivre le projet. À ceci, s’ajoute la faillite de Westinghouse[note], le concepteur du modèle de réacteur concerné, l’AP-1000, et la déroute financière de la société japonaise Toshiba qui avait racheté Westinghouse en 2006. Cette affaire pourrait bien annoncer la fin des deux seuls autres réacteurs étasuniens actuellement en construction (en Géorgie, également des AP-1000).[note]  Bien que les États-Unis soient toujours le premier producteur d’énergie atomique au monde avec une centaine de réacteurs, celle-ci ne représente que moins de 10 % de l’électricité étasunienne consommée. Depuis l’accident de Three Mile Island en 1979, ce secteur y est en perte de vitesse. Le dernier réacteur raccordé au réseau l’a été en 1996. Cette situation n’est pas sans rappeler celle de la France et d’Areva, en quasi-faillite et soutenue à bout de bras par l’État français, avec la construction des réacteurs EPR de Flamanville et de Olkiluoto (Finlande) pour lesquels, à ce jour, le coût est passé de 3 à 10,5 milliards d’euros et dont on ne voit pas la fin des déboires.[note]

À quand l’arrêt de la construction de ces réacteurs ?

PACTE ÉNERGÉTIQUE 18 OCTOBRE 2017

 

Le « pacte énergétique », un plan pour le futur de l’énergie en Belgique jusqu’en 2050, avait été promis pour fin 2015 par la Ministre de l’énergie Marie-Christine Marghem et le gouvernement Michel. Aujourd’hui, il semble que nous en sommes encore très loin, du moins d’un plan sérieux, ambitieux et qui enterrerait définitivement le nucléaire en 2025 comme en principe prévu par la loi actuelle.

Depuis quelques semaines, il circule un document non public rédigé par des fonctionnaires de l’État et qui doit servir de base de négociation entre les 4 Ministres de l’énergie (du fédéral et des trois régions). De l’avis de ceux qui on pu en prendre connaissance, ce document, qui ne fait que 42 pages, est pitoyable et sans ambition. Sur la question cruciale de la sortie du nucléaire, il laisse la porte ouverte à une nouvelle prolongation des réacteurs en 2025. Ce qui pour moi n’est qu’une demi-surprise, après analyse des dires de la Ministre, par exemple lors de deux émissions sur la radio de la RTBF du 28 mai (« À votre avis ») et du 12 septembre 2017 (« L’invité de Matin Première »).

Ce qui nous laisse quelques possibilités pour le devenir de la consultation publique sur le pacte qui avait été promise pour le mois de novembre. La première, la moins mauvaise, la plus honorable, mais hélas la moins probable : la Ministre fédérale reconnaît la faiblesse du document de travail et sa propre responsabilité dans ce retard invraisemblable et reporte la consultation à plus tard (de plus, elle devrait démissionner de son poste de Ministre). La deuxième : la Ministre reporte la consultation en faisant porter la faute par les gouvernements régionaux, ce que laisse présager le terme de « responsabilité collective » qu’elle a utilisé à propos du retard pris par ce dossier. Troisième possibilité : la Ministre maintient la date de novembre, ce qui donnera lieu à une consultation fantaisiste sur un plan fantaisiste qui, d’une part, risque d’ouvrir la porte à une nouvelle prolongation de certains réacteurs atomiques belges et, d’autre part, ne permettra pas à la Belgique de remplir ses engagements de réduction de ses émissions de gaz à effet de serre et à propos du climat.

Francis Leboutte

Plus d’infos :
– www.findunucleaire.be : soutenir, adhérer (5 €/an), contribuer, s’informer,…
– www.liege.mpOC.be : décroissance à Liège.

FAIRE CLASSE À MOLENBEEK, LA NOUVELLE FICTION DE LA RTBF*

Depuis que des jeunes Bruxellois partent en Syrie, un collègue professeur de français / sciences humaines et moi-même, sommes contactés de tous les côtés pour donner notre avis, expliquer ce que l’on fait en classe ou encore participer à un débat. Parfois pour le meilleur, parfois pour le pire… Au début on acceptait, aujourd’hui on se pose des questions sur la pertinence ou non de continuer à dire oui à ce genre de demandes…

C’est dans un café du Karreveld, un quartier du vieux Molenbeek que nous nous ren controns. Quelques habitués boivent une pils, le patron lit La DH derrière l’imposant bar en bois qui donne une impression quasi religieuse au lieu. J’ai rendez-vous avec deux journalistes de la RTBF. « On ne bosse pas dans l’urgence. On veut faire un travail de fond sur Molenbeek suite à tout ce qui a été dit dans la période qui a suivi les attentats. On veut montrer un côté positif de Molenbeek avec des acteurs de terrain », m’explique le premier. L’autre rajoute que c’est Sarah Turine, l’échevine (Ecolo) de la Jeunesse de Molenbeek qui a transmis mes coordonnées.

Retour sur la rencontre. Les journalistes précisent la demande. « On a déjà rencontré pas mal de monde à Molenbeek ces dernières semaines. On cherche encore une école, on voudrait filmer des élèves en classe à Molenbeek », me dit l’un d’eux. Du coup, j’imagine que ce qui va les intéresser c’est la démarche, ce que je fais avec mes élèves en classe. Très vite, tout en expliquant, je me rends compte que ce n’est pas tant ma démarche qui les intéresse mais simplement la possibilité de filmer dans une classe d’une école à Molenbeek. En plus, les deux moments qu’ils veulent filmer sont en fait déjà « scénarisés » dans le « documentaire » qu’ils comptent réaliser. On peut réellement parler de mise en scène, en totale contradiction avec ce que je fais en classe au quotidien. « On a pensé à deux moments. Le premier, on inviterait dans votre classe un prêtre, un imam et un rabbin de Molenbeek. L’idée serait de montrer que le dialogue inter-religieux existe. Que ces trois intervenants puissent dialoguer avec les élèves. Pour le deuxième, on a pensé à faire venir deux mamans dont un enfant est parti en Syrie afin d’échanger avec les élèves de la classe sur cette question des départs… Dans les deux cas, on place le matériel et ensuite on filme mais on n’intervient pas ».

J’explique alors qu’organiser le premier moment me semble difficile car je ne fais jamais ce genre de chose. L’idée même de participer à un pseudo moment de communion inter-religieuse m’irrite. La deuxième proposition correspond mieux à ce que je fais justement en ce moment avec les élèves, sauf qu’en fait, ils ont déjà rencontré et fait un travail avec des mères. Je propose dès lors de revenir sur la manière dont mes élèves ont choisi ce thème, préparé la rencontre, pris un rendez-vous pendant les heures de cours dans un salon de thé, retranscrit l’interview et réalisé un article… Il y a des choses à dire sur la méthodologie, sur les raisons du choix de ce sujet-là, sur la manière dont les élèves ont perçu ce travail, sur ce qu’ils en retiennent… Mais non, les journalistes de la RTBF sont formels: « Ici ce qui nous intéresse vraiment c’est ce moment en classe entre ces deux mamans et les élèves. On met le matériel en place. L’échange a lieu et nous on filme, en retrait », m’expliquent-ils.

En fait, l’intérêt pour ce que je fais en classe avec mes élèves est inexistant. L’intérêt pour ces jeunes en tant que tels aussi. Tel un film, le scénario est déjà ficelé avant même notre rencontre. L’intention de la première rencontre n’est pas négative en soi: il s’agit de montrer que le dialogue inter-religieux existe à Molenbeek. Mais est-ce le cas? J’en doute. Et d’ailleurs, que la réponse soit positive ou négative, est-ce important? En quoi ce genre de rencontre permet-il à des jeunes de devenir acteurs de ce qu’ils sont? Mais l’équipe de la RTBF persiste et vu ma réaction négative à cette proposition, ils me demandent si un autre enseignant ne serait pas d’accord d’organiser ce moment dans sa classe… « Ou un collègue d’une autre école de Molenbeek? ». Filmer à tout prix qu’il disait l’autre…

Et puis l’idée de filmer une rencontre avec les mamans m’a rapidement posé question. Que veulent-ils montrer au juste? Mes élèves ont rencontré – à leur demande, dans le cadre du cours où ils devaient choisir une question qui portait sur la thématique de la ville (Bruxelles) et aborder une question religieuse qui permettait de discuter de la diversité de la pensée religieuse – deux mamans, par petits groupes de travail afin de réaliser un article pour le journal de l’école (voir deux exemples ci-dessous). Pourquoi vouloir à tout prix montrer un échange fictif alors même que le travail réalisé en classe cette année permettrait de montrer comment des élèves de Molenbeek choisissent eux-mêmes d’aborder la question des départs en Syrie et de la travailler.

« On devrait avoir filmé les deux séquences pour dans deux semaines… », précise l’un d’eux en me remettant sa carte. A deux semaines du congé de printemps et vu les délais d’obtention des autorisations auprès du Pouvoir organisateur, cela me semble impossible à tenir. Quarante minutes après notre arrivée dans ce café, je m’éclipse pour retourner à l’école, les cours reprennent à 14h.

Le jour même, après un échange avec ma direction à propos de la demande, je décline l’offre en envoyant un email. Je n’aurai plus jamais de leurs nouvelles…

David D’Hondt,
enseignant à Molenbeek

 

MON FILS M’A QUITTÉ POUR LA SYRIE

« Je n’ai plus vu mon fils, jusqu’au moment où je l’ai vu à la télé avec une Kalachnikov. Depuis, je ne peux plus regarder la télé  », explique Véronique Claude, la maman de Sammy, un jeune parti en Syrie fin octobre 2012. Devenu combattant là-bas, il est aujourd’hui marié et père de deux enfants.

Tout a commencé au printemps 2008 quand Sammy a eu 15 ans et qu’il a décidé de se convertir à l’islam. Comment? « C’est par ses copains du quartier, ils étaient tous musulmans. On était une des rares familles à aller à l’église. Mon fils aussi était catholique. Je pense que, par la suite, mon fils a bien été influencé par ses copains ». Sammy était intelligent, n’avait aucun problème avec la justice, avait un casier judiciaire vide. Il avait obtenu son CESS dans le général, option sciences-maths, et voulait faire des études de droit mais était déjà dans une période de radicalisation. Il a demandé à sa maman s’il pouvait aller en Égypte à l’université Al-Azhar, «parce qu’il voulait faire des études d’imam». Elle accepte mais en demandant de lui donner un projet « parce qu’on ne part pas comme ça en Égypte ».

Sammy commence alors à prier 5 fois par jour, à mettre la djellaba et à faire le ramadan, ce qui n’a pas posé de problème à sa maman. Elle n’a par contre jamais imaginé que dix ans plus tard il partirait en Syrie. « Mon fils a toujours été tout à fait libre, il était déjà très mature, il savait ce qu’il voulait. A 20 ans, il décide d’habiter seul et c’est là qu’il se radicalise fortement ».

DÉPART

« Moi je partais en vacances, il est venu me dire “au revoir’’ avant que je parte, mais je ne savais pas que le lendemain il partait en Turquie. Quand j’ai voulu lui téléphoner pour lui dire que j’étais bien arrivée à destination, je suis restée sans nouvelle ». Il n’a jamais rappelé sa mère, elle a attendu plusieurs jours avant d’apprendre qu’il avait quitté son appartement. « Quand mon mari a été voir son appartement, il était vide ». Elle est revenue de vacances aussi vite qu’elle était partie. Quant à Sammy, il est parti avec plusieurs amis d’ici mais l’un d’entre eux est resté en Belgique. « Il n’a pas voulu me dire où mon fils se trouvait. Ce n’est qu’au bout de 3 semaines que je l’ai cuisiné et qu’un jour il est arrivé chez moi, m’a déposé un gsm et m’a dit « cet après-midi votre fils vous téléphonera » ». Ce samedi-là, trois semaines après son départ, Véronique a enfin eu des nouvelles de son fils. « Il m’a dit que le voyage avait été très dur, qu’ils ont mis deux jours et demi pour y arriver car il n’a pas pris l’avion; ils sont partis d’abord en voiture jusqu’à Cologne, puis la Turquie, puis en bus jusqu’à la frontière avec la Syrie ». Lors de ses appels Véronique a ensuite appris que son fils s’était marié avec une Syrienne et qu’ils avaient 2 enfants de 1 et 2 ans. Ils sont restés en contact par Skype, jusqu’au moment où Sammy a dit qu’il fallait arrêter de se contacter parce qu’il avait peur de se faire cibler par des drones.

L’ABSENCE DE SAMMY

« Je vis mal, je me pose la question tous les jours, qu’est ce qu’il devient? J’essaye de ne plus regarder les infos à la télé, d’aller le moins possible sur internet même si je suis interviewée moi-même dans des journaux, mais j’avoue que c’est assez dur ». Sammy va avoir 27 ans, elle ne l’a plus vu depuis 4 ans. Elle accepte qu’il fasse sa vie mais pas qu’il soit parti dans un pays qui est en guerre, qui est violent. Elle pense qu’il ne reviendra pas, parce que « le gouvernement a bien précisé que pour certains comme mon fils qui sont vus sur des vidéos avec une arme, on ne va pas leur faire des cadeaux quand ils rentrent ».

L’ISLAM POUR VÉRONIQUE

« Je ne pense pas que l’islam soit violent, j’ai connu cette religion quand il avait 15 ans, parce qu’avant, moi, je ne la connaissais pas. Pour moi la religion est quelque chose de personnel. Je ne me lève pas le matin avec ma religion, c’est quelque chose qui est à moi, donc c’est une différence que je dirais avec l’islam. Nous, dans la religion catholique, elle n’intervient pas dans notre vie quotidienne, elle intervient dans nos croyances mais elle ne régit pas notre vie. La seule chose que je lui ai dite, et je pense qu’il n’a pas aimé, mais moi je ne pouvais pas changer ma religion, il voulait que je me convertisse à l’islam. C’est malheureux pour lui mais je pense qu’on a le même Dieu et je ne peux pas changer ça ».

La manière dont ça va se finir cette histoire l’inquiète: « Ça ne va pas durer encore 10 ans, un jour ils devront bien déclarer forfait et nos enfants ils vont faire quoi? Qu’est-ce qu’ils vont devenir? ».

Un article de Soheib, Sara et Abdel

AVANT LE DÉPART…

Sabri, très affectueux et très sensible, est parti à presque 19 ans. Trois mois avant son départ c’était un jeune souriant, studieux et qui faisait du sport de haut niveau. Son principal problème était de trouver sa place. Il avait un âge où il se posait beaucoup de questions sur son avenir et ses amis. Il se sentait mal dans sa peau car il pensait être rejeté à cause de ses origines. Il a arrêté l’école peu de
temps avant son départ, il avait dit qu’à 18 ans il avait le droit de décider tout seul. Il avait trouvé un travail mais il le qualifiait de travail «d’esclave». Il pensait avoir été rejeté à cause de ses origines. Il a essayé d’intégrer l’armée mais a été refusé pour cause de problèmes de santé, il a également tenté de s’inscrire chez les pompiers mais ils lui ont dit qu’il devait terminer sa 6ème secondaire. Il a donc fini éboueur. Contrairement à ses habitudes, il traînait dans le quartier le soir et il avait des mauvaises fréquentations. Saliha a alors pris l’initiative d’aller voir un imam pour lui poser des questions et lui dire que son fils prenait l’islam du mauvais côté. C’est alors que l’imam lui a répondu : « Qu’est-ce que tu préfères? Que ton fils soit un bon musulman ou un
délinquant? »

SABRI EST PARTI

Quatre jours après son départ, Sabri a contacté son frère Mehdi sur Facebook via le pseudonyme de « Abou Tourab » pour lui dire qu’il désirait parler avec sa mère. Saliha ne connaissait pas ce nom mais quand Mehdi lui a dit que c’était Sabri, elle a pris le clavier et lui a demandé une centaine de fois où il était. Au bout d’un moment il a répondu qu’il était en Syrie pour sauver le peuple et a ajouté « Sinon qui le fera ? ». Saliha a alors compris que Sabri pouvait mourir à tout moment. Ils communiquaient principalement par Facebook et lors de quelques communications téléphoniques. La police avait été mise au courant de leurs communications car ils avaient été mis sous écoute.

L’ANNONCE DE SA MORT

Après un bref moment d’hésitation, nous avons abordé un sujet délicat, la mort de Sabri et lui avons demandé qui les avait prévenus de la mort de leur fils. Saliha a regardé un instant son verre de thé puis a répondu : «On était sans nouvelle de lui pendant 2 mois et un jour, mon mari était au marché du dimanche matin, le 8 décembre, et son téléphone a sonné. C’était un préfixe de la Syrie, il faut savoir que mon mari n’avait jamais communiqué avec son fils par téléphone depuis son départ parce qu’il ne voulait pas discuter avec son père. Il disait que si son père était un bon musulman, il serait déjà sur le sentier d’Allah. Alors mon mari voit son téléphone, il décroche et c’était un Syrien qui lui demandait s’il était bien le père de Abou Tourab. Là mon mari répond qu’il était le père de Sabri et là l’homme lui dit « Félicitations, votre fils est tombé sur le sentier d’Allah », ensuite il a raccroché. On a donc essayé de rappeler pour savoir où il était mort, comment il était mort, quand il était mort mais on n’a plus jamais eu de réponse».

En parlant des sentiments ressentis dans la voix de ce Syrien et son intonation lors de l’annonce de la mort de son fils, Saliha a expliqué: « Ce type l’a dit, j’imagine, avec un sourire jusqu’aux oreilles. Quand il a dit à mon mari « Félicitations » il avait cru que son fils s’était marié mais c’était pour annoncer que son fils était mort; donc il l’a dit ironiquement. »

LA VIE CONTINUE

« Chaque jour est un nouveau combat…» nous a-t-elle expliqué. «À travers ce combat, Sabri est toujours en vie et pour ça je n’arrêterai jamais». Elle dénonce tout cela publiquement et en parle avec les politiciens afin de leur ouvrir les yeux sur les problèmes de radicalisation ici en Belgique. «J’ai créé une association parce que si on veut être écouté par les politiciens et avoir des subsides, on est obligé d’en être une sinon on est juste une maman qui vient parler un petit peu. Mais si on est une association, c’est plus parlant, c’est plus professionnel. »

À tous les jeunes qui veulent partir en Syrie, Saliha demande de se rendre utiles, ici, dans le pays dans lequel ils vivent. S’ils veulent absolument aider ils peuvent simplement rejoindre un groupe d’aide humanitaire qui pourrait sauver des vies au lieu de les enlever. Les parents des jeunes seront traumatisés et la famille serait destructurée s’ils partaient combattre. Le message de Saliha est clair: « Si tu es dans un moment de trouble, abstiens-toi.»

Redouan, Taoufk et Yassin

Ces deux interviews ont été réalisées dans le cadre d’un projet en classe, avec l’enseignant
David D’Hondt

 

 *Article paru dans le Kairos spécial 3 de janvier 2017

Le mensonge de l’indispensabilité du nucléaire

Depuis 2012 et suite à de nombreux incidents liés à des centrales vétustes de moins en moins fiables, la part de la production des réacteurs belges dans l’électricité consommée a fortement baissé ; en 2015, cette production d’électricité nucléaire est tombée sous les 30 % de la consommation [note].

Fermer les cinq plus vieux réacteurs revient à se passer de 4.000 MW de puissance nucléaire sur les 6.000 installés, soit pas beaucoup plus que les 3.000 MW dont la Belgique s’est passée pendant cinq mois fin 2014 (les réacteurs T2, D3 et D4), ni même que les 2.500 MW quasiment pendant toute l’année 2015 suite à l’arrêt des réacteurs T2, D1 et D3. Il faut rappeler ici l’expérience japonaise d’après la catastrophe de Fukushima : tous les réacteurs (plus de 50) ont été arrêtés pendant plusieurs années. Le Japon, avec une part du nucléaire de près de 30 %, était dans une situation comparable à la Belgique en ce qui concerne la part du nucléaire, avec le désavantage de ne pas avoir, comme en Belgique, des interconnexions électriques avec les pays voisins.

Moyennant quelques mesures d’économie, on peut certainement se passer de ces cinq réacteurs immédiatement ; et des deux restants avec des mesures plus drastiques et peut-être quelques problèmes à un moment ou l’autre. Mais que représenteraient-ils par rapport au risque encouru ?
Francis Leboutte

– Contribuer au développement de l’association « Fin du nucléaire » et à son combat
en adhérant et en participant à ses actions. Plus d’information : www.findunucleaire.be
– Décroissance à Liège : www.liege.mpOC.be

Macron-Le Pen : les deux faces d’une même pièce

Le fait qu’en France un banquier soutenu par Rothschild se dispute le trône avec Marine Le Pen en dit long sur la décadence européenne, ou plutôt occidentale, qui ne nous laisserait plus le choix qu’entre le noir et le gris. Gandhi, quelques heures avant d’être assassiné, avait exprimé ne plus vouloir vivre dans « ce monde qui plongeait dans l’obscurité ». Le comble de l’obscurité, c’est d’y voir la lumière et de ne plus admettre qu’on s’y perd. Dans le dramatique cas des élections françaises, c’est encore plus inquiétant, car c’est l’obscurité même – Le Pen – qui éclairerait celui que rien n’illumine – Macron.

 

Par la grâce de la comparaison, ce qui aurait été inacceptable dans un certain contexte, devient tolérable dans un autre. On ne vote plus « pour », on vote « contre », est le sophisme en vigueur. Mais faudra-t-il admettre qu’en votant « contre » on vote, quoi qu’on y fasse, « pour » ; que donner sa faveur à ce qui ne serait pas « extrême » nous fait oublier que celui qu’on plébiscitera est « extrémiste » aussi, dans le sens qu’en donne le philosophe Alain Deneault, que nous avions rencontré : « À tort, on a associé l’extrémisme en politique à la position du curseur sur l’axe gauche-droite. Alors que l’extrémisme, au sens moral, renvoie beaucoup plus à une attitude qui consiste à être intolérant à ce qui n’est pas soi. L’extrême centre consiste à être intolérant envers tout ce qui ne s’insère pas dans ce paramétrage finalement très étroit de l’ordre du jour du programme oligarchique. C’est un centre qui a peu à voir avec l’axe politique gauche-droite, dans le sens où c’est un centre qui vise moins à se situer sur cet axe qu’à l’abolir, et à présenter une vision des choses comme étant la seule valable[note]. L’extrême centre c’est donc ne tolérer rien d’autre que ce discours-là qui se présente arbitrairement comme relevant du centre. Ce centre qui se nomme ainsi parce qu’il ne va pas se dire radical, destructeur, impérialiste, et violent par bien des aspects. Mais il se présente au contraire comme étant pondéré, comme étant pragmatique, comme étant normal, comme étant vrai, juste, équilibré, comme étant raisonnable, rationnel et ainsi de suite. Toutes ces épithètes, toutes ces présomptions, ces revendications, ces qualificatifs, visent à faire passer pour coulant de source, et au fond exclusif du point de vue de la bonne conduite de la raison, un discours qui est en réalité extrémiste, violent, cruel, destructeur et aveugle, se résumant aux quelques points : plus d’argent pour l’oligarchie, moins de droits pour ceux qui n’en font pas partie »[note]. Macron, bien évidemment, ne fait pas exception à cette description : sa politique est impérialiste, destructrice, raciste, radicalement inégale en favorisant la fortune de la minorité et en aggravant la fracture entre cette oligarchie minoritaire et une majorité[note] qui n’en finit pas de supporter ces politiques extrémistes qui les excluent.

Mais plus que le duel dont les médias nous gavent comme des oies du Périgord, c’est l’injonction normalisée à voter « bien », donc « contre », qui domine les joutes médiatiques. Celle qui serait ainsi le plus à l’opposé du système, hors-norme, jouera le rôle parfait du «mal qui définit le bien». Car étant soi-disant moins mauvais, Macron serait d’emblée mieux, et donc bien… Nous savons pourtant que pris dans l’absolu, c’est-à-dire sans le comparer à la candidate du FN, Emmanuel Macron n’est que spectacle, celui de la pantomime démocratique, valet des puissants, Rothschild et confrères, qui articuleront ses bras et sa tête, à l’instar de Hollande, pour lui donner la direction à prendre : celle qui assurera la perpétuation de leur enrichissement, et du sien. Il va donc de soi que la nature, l’égalité, le respect de la souveraineté des peuples non occidentaux, la lutte contre la richesse indécente, les paradis fiscaux, etc. seront des domaines désertés et inconnus du nouvel homme de paille du grand capital.

Celui qui a dit : « Il faut des jeunes Français qui aient envie de devenir milliardaires », promeut le high-tech, la croissance, le travail dérégulé, avait orchestré alors qu’il était banquier chez Rothschild, le rachat des laits infantiles de Pfizer par Nestlé, face à Danone, pour une transaction évaluée à neuf milliards d’euros, dont il touchera une partie qui le mettra « à l’abri du besoin jusqu’à la fin de ses jours ». Placé à la tête de l’État, il continuera à œuvrer pour les mêmes – les banquiers –, lui qui comme eux et les grosses fortunes, touchera la majorité de ses revenus du capital et non du travail, qu’il survalorise pourtant (il faut bien qu’il fasse croire que c’est le travail qui génère ses revenus…). Il affiche et affichera donc un complet désintérêt pour la question de la répartition des richesses, mais aussi de ce qui devrait être inéluctable : la réduction de la production et de la consommation, seul gage d’assurer l’avenir de l’humanité sur terre. On ne se soucie guère du bien-être collectif et de la nature quand on gagne en 13 années 3,6 millions d’euros (l’équivalent de 23 000 euros par mois), avec un plafond de 2,5 millions d’euros en 2011 et 2012, soit 105 000 euros par mois[note]. Quand on est « scandaleusement riche », on se complaît des scandaleusement pauvres… Quand on adore la croissance, on aime la pollution, la mort, les cancers, l’exploitation du Sud.

L’ANTIFASCISME : UNE ARME DE CLASSE

La décadence est amorcée et on ne l’arrêtera qu’en refusant de participer au jeu, celui qui demeure car nous en acceptons les règles. Ne demandons plus de choisir entre le pire et le pire. Les mêmes qui en appellent à la « mesure » s’étonneront de la démesure que ce nouveau quinquennat aura créée, et du succès plus grand qu’il donnera au FN pour lequel, en cinq ans, il aura généré quelques millions d’électeurs supplémentaires, issus des classes populaires que les politiques macroniennes ravageront encore plus. Bourgeois bien-pensants, ils n’osent nommer la « France d’en bas », celle-là même qui est totalement absente des considérations des acteurs politiques, sauf sous les traits de la tromperie. À qui s’intéresse le banquier Macron quand il parle de la France ? Aux milliardaires ou aux classes populaires ? Et l’héritière Marine Le Pen ? Au peuple pensez-vous ? Elle n’en a cure et joue sur des repères identitaires et des peurs, souffrances et perditions générées par la mondialisation qu’elle s’emploiera à continuer dès lors qu’elle sera en place. Sauf que le FN, parti qui récolte les votes des dégoûtés, est l’instrument du pouvoir politico-médiatique qui s’assure que « leur » candidat passera, avec leurs idées, les mêmes. Il est leur ennemi nécessaire, celui dont ils font la promotion à longueur de temps, l’épouvantail qui fait oublier le véritable ennemi que l’oligarchie combat derrière le FN : les classes populaires! « Car le problème est que ce n’est pas le front national qui influence les classes populaires, mais l’inverse. Le FN n’est qu’un symptôme d’un refus radical des classes populaires du modèle mondialisé. L’antifascisme de salon ne vise pas le FN, mais l’ensemble des classes populaires qu’il convient de fasciser afin de délégitimer leur diagnostic, un « diagnostic d’en bas«  qu’on appelle « populisme« . Cette désignation laisse entendre que les plus modestes n’ont pas les capacités d’analyser les effets de la mondialisation sur le quotidien et qu’elles sont aisément manipulables » [note].

Macron-Le Pen, les deux faces d’une même pièce, binôme généré par plus de trois décennies de libéralisme sauvage, dérégulations, privatisations, souveraineté délaissée à une Commission européenne dont le président actuel symbolise à lui seul la caste qu’elle sert. « Réalistes », arrêtez donc d’assimiler à Le Pen ceux qui refusent de dire qu’il faut voter Macron, ou alors faites-le seulement si vous acceptez d’assimiler à Macron ceux qui refusent de dire qu’il faut voter Le Pen. Car les Le Pen et autres ne sont que le fruit d’une longue casse sociale orchestrée notamment par la gauche de gouvernement, qui, avec la droite, avaient, une fois généré le « monstre », bien besoin de lui pour se parer de la vertu. Leur vertu n’est pourtant que le masque derrière le vice, vice qui est le même que celui de leur faux ennemi (l’extrême droite) : racisme, impérialisme, oligarchie, destruction sociale. Mais ils se gargarisent maintenant, assimilant à l’ « extrême droite » les « extrêmes gauches » qui refusent de se prononcer sur le « vote utile », balayant du même coup les idées de partage et d’égalité dont elles sont souvent porteuses. De ce fait, « véritable arme de classe, l’antifascisme présente en effet un intérêt majeur. Il confère une supériorité morale à des élites délégitimées en réduisant toute critique des effets de la mondialisation à une dérive fasciste ou raciste »[note]. En sa battant soi-disant contre le fascisme, ils luttent surtout pour les bienfaits de la mondialisation débridée et de la compétition de tous contre tous, dont eux tirent surtout profit.

En Marche, vers la démesure pour les milliardaires, l’illusion de le devenir pour la majorité patiente. En Marche vers l’antifascisme de l’oligarchie, la « résistance » antiraciste des élites, platement suivies par ceux qu’elle domine. De « Bernard-Henri Lévy à Pierre Bergé, des médias (contrôlés par des multinationales), du Medef aux entreprises du CAC 40, de Hollywood à Canal Plus, l’ensemble de la classe dominante se lance dans la résistance de salon »[note]. Cet antifascisme, rengaine perpétuelle naissant sur les cendres d’un fascisme qu’elle sacralise en convoquant sans cesse son risque de résurgence, contient pourtant un danger bien plus grand que celui de voir l’improbable retour des démons : celui de ne pas reconnaître le fascisme du système présent, celui des banquiers et patrons, des médias qui leur appartiennent, du CAC 40 et des paradis fiscaux, qui divisent, appauvrissent et tuent.

En Marche vers la croissance, celle qui détruit tout, et qui, si on ne l’arrête pas, verra la nature reprendre ses droits et nous stopper.

À ce moment, choisir entre Macron et Le Pen nous paraîtra bien dérisoire, et nous laissera ce goût amer que l’alternative était ailleurs que là où nous voulions bien la voir.

Alexandre Penasse

DETTE ODIEUSE DE BEN ALI : LE GOUVERNEMENT BELGE ENTERRE UNE RÉSOLUTION DU SÉNAT

0

À l’issue de la conférence internationale sur l’investissement, qui s’est tenue à Tunis les 29 et 30 novembre derniers, les gouvernements français et belge ont annoncé la conversion d’une partie de leurs créances sur la Tunisie en projets d’investissement, portant respectivement sur des montants d’un milliard et de trois millions d’euros. Pour le CADTM, ces conversions de dette représentent un cadeau empoisonné. 

Si les reconversions d’une partie de la dette tunisienne en investissements sont décidées selon des critères de profitabilité pour les entreprises françaises et belges et non selon les besoins de la population tunisienne, elles sont surtout assimilables à un blanchiment d’une dette largement odieuse – car amassée sous le régime autoritaire de Ben Ali – qui mériterait d’être purement et simplement annulée. De plus, une coopération entre la Belgique et la Tunisie dans la gestion des flux migratoires a été annoncée en même temps que cette conversion de dette, laissant entendre que ces deux mesures étaient liées. 

Le 1er février 2017, lors d’une séance de questions parlementaires, le gouvernement belge, par la voix de son ministre des Finances, Johan Van Overtveldt, a précisé certains éléments relatifs à cette conversion de créances. Le gouvernement s’est également prononcé sur la résolution adoptée par le Sénat belge en juillet 2011, qui est restée lettre morte alors qu’elle réclamait un moratoire sur le remboursement des créances belges sur la Tunisie, un audit de ces créances et l’annulation de celles qui seraient jugées odieuses. À cet égard, le positionnement du gouvernement est effarant. Il indique que la résolution du Sénat belge n’a pas été mise en application car « le Club de Paris (club des 20 plus gros créanciers) et les institutions financières internationales estiment que la Tunisie est capable de rembourser ses dettes » ; il ajoute en second lieu que les autorités tunisiennes n’en ont pas fait la demande. 

Or, c’est bien la reconnaissance du caractère odieux de la dette contractée par Ben Ali qui est intéressante dans cette résolution parlementaire et qui doit légitimement conduire à une annulation des créances sur la Tunisie. Le Club de Paris est en outre un organe informel et la Belgique n’est nullement tenue de respecter ses orientations. Si les gouvernements tunisiens qui se sont succédés depuis la révolution n’ont pas réclamé de mesures significatives visant à s’attaquer au fardeau de la dette odieuse, ce sont pour les mêmes raisons que celles qui expliquent qu’ils n’ont pas adopté de politiques différentes de celles appliquées par Ben Ali et qui rompraient avec les diktats libéraux des institutions financières internationales et des gouvernements des puissances occidentales, contre lesquelles le peuple tunisien s’est révolté en 2011. 

Quant au caractère soutenable de la dette, rappelons que le FMI formula, entre 2010 et 2015, des estimations largement optimistes sur la dette publique grecque, sans cesse contredites au fur et à mesure que la crise s’approfondissait dans le pays en raison des interventions néfastes de la Troïka dont l’institution dirigée par Christine Lagarde est l’un des piliers. En réalité, l’évolution récente des finances publiques de la Tunisie indique que sa dette est insoutenable : alors que la loi de finances 2016 prévoyait un taux d’endettement de 53,2% du PIB celui-ci est finalement monté à 62,1%, tandis que le pays risque de faire défaut sur un prêt du Qatar à hauteur de 500 millions de dollars. L’évolution de la dette tunisienne depuis 2011 montre que celle-ci ne cesse de grimper et que son remboursement est utilisé par les gouvernements successifs pour légitimer l’austérité, empêchant des dépenses dans des secteurs clés tels que la santé, l’éducation ou encore le logement. 

Le ministre des finances belge avance également que la dette détenue par la Belgique à l’égard de la Tunisie ne serait pas odieuse au prétexte que « plus de la moitié de cette dette, soit environ 15 millions d’euros, est financée par un prêt d’État du 25 juin 2006, qui a servi à financer les travaux de réhabilitation de la Baie de Sfax ». Les crédits accordés par la Belgique ont plutôt aidé à maintenir le régime autoritaire de Ben Ali en le légitimant et en lui permettant de libérer d’autres fonds à des fins de répression contre la population. Ce prêt de juin 2006 ayant été accordé à un régime n’ayant que faire de la démocratie et des droits humains fondamentaux, il doit dès lors être considéré comme odieux. 

Le gouvernement belge veut non seulement blanchir une dette odieuse en la convertissant en projets d’investissement, mais conditionne en plus cette mesure à « l’organisation d’une politique de retour pour les migrants ». Pour le CADTM, il s’agit d’une mesure inacceptable. Nous réaffirmons notre soutien à la liberté de circulation et d’installation pour toutes et tous sans discrimination. 

Enfin, le gouvernement a annoncé que les intérêts dus sur le capital des dettes ainsi converties seront comptabilisés dans l’aide publique au développement (APD) de la Belgique. Il s’agit tout simplement d’une hausse artificielle de l’APD par un simple jeu d’écriture comptable. Plus largement, le CADTM réclame l’arrêt des politiques enfermant la Tunisie dans des rapports de dépendance aux pays du Nord en général et à la France, la Belgique et l’Union européenne en particulier. En Belgique, deux premières mesures allant dans ce sens seraient l’application de la résolution du Sénat adoptée en juillet 2011 et le soutien des autorités à la proposition de loi déposée au parlement tunisien en juin 2016 réclamant la mise en place d’une commission d’audit sur la dette publique tunisienne et d’une suspension de paiement de la dette jusqu’à ce que cette commission rende ses résultats. 

Robin Delobel 

Allégeance médiatique au patronat

C’est aujourd’hui que Sophie Dutordoir prend officiellement les rênes de la SNBC (…) De nombreux défis attendent l’ex-PDG d’Electrabel, et la ponctualité des trains n’est pas le moindre, le tout avec un plan d’économie de trois milliards en toile de fond, Sophie Dutordoir aura du pain sur la planche ».[note]

Et oui, le pain est déjà sur la planche, prêt à être coupé. Pas d’alternative. Et par-ci, par-là, on entérine la réalité qu’on veut pour qu’elle s’inscrive au mieux dans les esprits – déjà prêts pour la plupart. Béatrice Delvaux, l’éditorialiste des patrons et familiers du BEL20, y va de toute son admiration, ce matin d’intronisation : « Chère Sophie Dutordoir, personne ne vous envie ce rôle »[note]. La pauvre en effet, elle en a besoin du soutien médiatique en ces temps de disettes, alors qu’on se demande comment notre chère Sophie bouclera ses fins de mois… « Permettez-nous de vous envoyer ces quelques mots, alors que vous prenez vos fonctions à la SNCB. Une manière pour nous de saluer la joyeuse effervescence qui semble vous habiter depuis que vous avez été désignée pour exercer ce rôle qu’en fait, en Belgique, personne ne vous envie. Vous êtes bien la seule à avoir fait des bonds de joie lorsque vous avez appris cette désignation que vous désiriez de tous vos vœux : autour de vous, nombreux sont ceux et celles qui ont agité leur index sur la tempe en se disant «  Mais que va-t-elle faire dans cette galère ?  ».

Rire, amertume, dégoût. Et rage.

Certes, « autour d’elle » il n’y a certainement pas un chômeur en fin de droit, un SDF (dans le sens de « sans domicile fixe », pas de « sans difficultés financières » qui pour la plupart sont également sans domicile fixe… car en possédant plusieurs et fréquentant les 5 étoiles) ou une mère au foyer privée de son supplément de chômage, qui sortiraient un peu la tête de l’eau s’ils n’avaient ne fut-ce qu’un mois du salaire de Sophie.

Elle va ramer, la forçat. Elle qui déjà en 2012 cumulait les mandats, notamment chez GDF-Suez ou à BNP Paribas Fortis. A l’évidence, ce n’est pas dans un Conseil d’Administration des ces deux dernières structures qu’on se lamentera sur la situation d’inéquité inédite de ce bas monde, où 8 personnes possèdent plus que la moitié de la planète et 1 % plus que les 99 % restants. Y’en a qui bosse, c’est tout ! : les « 8 » et les « 1% » ont mis la main à la pâte (on en revient au pain…), les autres n’avaient qu’à trimer.

Mais bon, à rire quotidiennement de leurs inepties et non-sens, il se peut doucement que le rire devienne jaune, et se mue en colère noire. Et puis en rage.

Un réseau mondial de paradis
fiscaux a permis aux plus riches
de cacher quelque 7 600 milliards de dollars.
Rapport Oxfam 2016

Bon, passons sur l’impossibilité matérielle du « tous riches » , argutie qui ne fonctionne que sur la croyance de tous ceux qui ne le sont pas et espèrent un jour le devenir, avec la probabilité, quasi nulle comme à la Loterie, qu’ils le deviennent, et revenons-en aux malheurs de Sophie.

Nous n’y croyons plus, et leur rappel à l’ordre, à plus de fermeté, leurs gesticulations pour faire oublier que le ver de la corruption est dans le fruit du système capitaliste, leurs mensonges, leur non-questionnement de la richesse indécente, comme cette couverture du Soir avec Bill Gates et Bono en héros multimilliardaires : « Le capitalisme, une brute qui a besoin d’instruction » (Le Soir, 23/02/17) – mais pas de l’instruction à se séparer de leur fortune et la partager -, tout ce spectacle et ces bonimensonges, nous donnent la nausée.

Les malheurs de Sophie

La pauvre Sophie donc, se retrouve là, seule. « A vaincre sans péril, on triomphe sans gloire. L’adage est connu, mais là, vous faites fort : quitter votre charcuterie/traiteur qui sentait bon le Primitivo et le vitello tonato (sic), pour cette folle entreprise qui a eu raison si pas de la peau, de la patience et surtout de la réputation des patrons qui s’y sont succédé ! D’autant que vous allez faire don de votre CV, de vos nuits, de vos jours et de vos temps libres pour la « modique » somme de 290.000 euros par an ». Les guillemets n’y feront rien : vous avez bien lu: « modique », donc « infime », « insignifiant », « sans importance »… synonymes qui en disent long sur le niveau de justice sociale de l’éditorialiste.

«Vous allez faire don (sic) de votre CV, de vos nuits, de vos jours et de vos temps libres pour la « modique » somme de 290.000 euros par an »

Si Béatrice Delvaux n’a pas tout à fait la même définition du don que nous[note], nous  plaignons toutefois avec elle cette  pauvre Sophie, qui, en plus de ce salaire de misère, « ce salaire cadenassé», va se « coltiner des syndicats tout puissants (sic), des partis politiques qui considèrent le chemin de fer comme leur chose électorale, des pouvoirs fédéraux et régionaux sans vision commune, un voisin de palier (Infrabel) avec lequel deux de vos prédécesseurs se sont étripés ».

C’est quand qu’on l’ouvre? Vraiment[note].

Mais l’espoir est là, à la fin : « Et pourtant, Chère Sophie Dutordoir, ce sont des milliers de paires d’yeux qui vous implorent, ceux de ces navetteurs – actuels mais aussi tous ceux qui n’osent plus le devenir (sic) –, qui espèrent que le miracle se produise : un train qui part et arrive à l’heure et des trajets qui, au quotidien, cessent d’être un cauchemar ».

La fraude fiscale coûte – au bas mot – chaque année 20 milliards d’euro à la Belgique

Oui, chères lectrices, chers lecteurs, le miracle peut venir, l’espoir, enfin, est là! Non pas l’espoir que les structures qui appauvrissent et asservissent s’écroulent sous le poids de notre révolte ; non pas que les paradis fiscaux qui siphonnent la richesse produite soient démantelés [note] ; non pas qu’on en arrive à un monde décent où notre existence ne se limite pas à un travail « alimentaire » qui sert à rembourser nos dettes et acheter les produits « bon marchés », les gadgets technologiques fabriqués par les esclaves du Sud; non pas que l’existence quotidienne cesse d’être un cauchemar pour la masse qui vit en dessous du seuil de pauvreté, l’enfant qui toutes les 5 secondes trépassent, non par accident, mais du fait du pillage occidental et du mode de vie qui va avec.

Non ! Mais « un train qui part et arrive à l’heure ». [note]

Alléluia.
Alexandre Penasse

P.S.: il faudra peut-être envisager sérieusement la nécessité de la prise de pouvoir…

 

On distribue de l’iode, comme si tout était normal

Le quidam prend son petit déjeuner, le son de la radio en bruit de fond, qui émet :  » la population belge recevra des pastilles d’iode dans un rayon de 100 km « . Alors qu’auparavant cette distance était de 20 km, vu la superficie de la Belgique cette nouvelle mesure concernera toute la population du pays. Choix totalement arbitraire, ça aurait pu être 200, 500, 3000…

 

Toutefois, vous avez bien entendu : le risque est assumé, le choix fait. Il est donc plus intéressant pour les hommes de pouvoir, industriels et ploutocrates qui dirigent l’avenir – avec nous qui suivons, alors que notre révolte suffirait à les faire arrêter – de risquer des centaines de milliers de morts, des cancers, déformations foetales, arriérations mentales, mutations génétiques, maladies nerveuses et psychiques, contamination de l’air, du sol, des eaux… Il vaut mieux cela qu’arrêter les centrales. Évidemment, comme pour Tchernobyl, en cas de catastrophe ceux qui décident maintenant du futur quitteront le pays, ou à tout le moins se protégeront plus rapidement des premiers effets de l’accident.

C’est ce qui arrivera, ici ou ailleurs. C’est inévitable. Nous apprendrons alors à vivre en zone contaminée. Les villes et villages proches de la centrale impactée se videront, nous enterrerons nos enfants, nous disparaîtrons de façon prématurée. Nous n’aurons plus le choix entre le refus ou l’acceptation. Ce sera fait. Nous ne pourrons qu’admettre.

Nous ne pourrons donc plus lutter, alors que maintenant c’est encore possible. Se taire, aujourd’hui, revient donc à préparer quotidiennement un assassinat contre nous-mêmes et la vie. Se taire, c’est acter les choix que d’autres font pour nous.

Comme pour Tchernobyl, en cas de catastrophe ceux qui décident maintenant du futur quitteront le pays, ou à tout le moins se protégeront plus rapidement des premiers effets de l’accident

« Pendant la seconde guerre mondiale, sur la terre biélorusse, les nazis avaient détruit 619 villages et exterminé leur population. À la suite de Tchernobyl, le pays en perdit 485. Soixante-dix d’entre eux sont enterrés pour toujours. La guerre tua un Biélorusse sur quatre ; aujourd’hui, un sur cinq vit dans une région contaminée. Cela concerne 2,1 millions de personnes, dont sept cent mille enfants. Les radiations constituent la principale source de déficit démographique […]. La superficie totalement interdite à l’agriculture représente 264 000 hectares. La Biélorussie est un pays sylvestre, mais 26 % des forêts et plus de la moitié des prairies situées dans les bassins inondables des cours d’eau Pripiat, Dniepr et Soj se trouvent dans la zone de contamination radioactive.  » (pp. 7-8)

« Ma fille avait six ans. Je la borde et elle me murmure à l’oreille : « Papa, je veux vivre, je suis encore petite« . Et moi qui pensais qu’elle ne comprenait pas… Pouvez-vous imaginer sept filles totalement chauves en même temps ? Elles étaient sept dans la chambre… Non, c’est assez! Je ne peux pas continuer […]. Ma femme ne pouvait plus supporter de la voir à l’hôpital. « Il vaut mieux qu’elle meure, plutôt qu’elle souffre comme ça! Ou que je meure pour ne plus voir cela ! » Non ! Je ne peux plus continuer ! Non ! Nous l’avons allongée sur la porte… Sur la porte qui avait supporté mon père, jadis. Elle est restée là jusqu’à l’arrivée du petit cercueil… il était à peine plus grand que la boîte d’une poupée. Je veux témoigner que ma fille est morte à cause de Tchernobyl. Et qu’on veut nous faire oublier cela « . Nikolaï Fomitch Kalouguine, un père. (pp. 45-46)

Svetlana Alexievitch, La supplication. Tchernobyl, chronique du monde après l’apocalypse, Éditions J’ai lu, Paris, 1999.

Nous qui avons si souvent de bons prétextes pour ne pas lutter, quand nous n’aurons même plus le choix de la lutte, ayons au moins la décence de ne pas pleurer.

Alexandre Penasse

 

Comprendre ce qu’il se passe en Syrie

Dans la valse de l’information et de la désinformation, il est devenu délicat d’exposer des points de vue décalés par rapport au courant dominant. Comme toute information médiatique, ces points de vue décalés doivent être considérés également avec la distance critique appropriée. Cependant, ils ont le droit de se faire entendre et il serait malvenu de les censurer au nom d’une quelconque bien-pensance médiatique qui n’est que le cache-sexe des intérêts occidentaux. Kairos cherche la vérité, sans être certain de la trouver. La quête est aussi passionnante que potentiellement infinie.

La situation actuelle, ce qui se passe à Alep pour l’instant, peut être éclairé par cette interview de Nabil Antaki, médecin habitant à Alep, alors que nous lui avions parlé avant l’intervention majeure dans la ville. La qualité de l’enregistrement n’est pas la meilleure qui soit, mais nous pensons que les choses dites contrebalanceront cela.

Affichage Kairos dans le métro bruxellois !

Illustration: Teresa Arroyo Corcobado

Les endroits où sont les affiches :

 

Gare du Midi ; Gare du Nord ; Louise ; Rogier ; Madou ; Porte de Namur ; Trône ; Yser ; Simonis ; Botanique.

Quelle radiotélévision aimerait-on?

Cher lecteur, détendons-nous un peu si vous le voulez bien.
Vous savez qu’à notre époque, lorsque l’on fait mine de ne pas donner blanc seing au monde tel qu’il va et à ses élites, on est bien vite accusé de négativité, de pessimisme, entre-autres choses. Ce qui est nettement moins bien que la positivité et l’optimisme à la mode de l’esprit médiatico-publicitaire qu’ont assimilé par containers entiers les spécialistes des petits-pas et des sparadraps. Si le Titanic avait eu des couches de peinture plus épaisses, il aurait maté l’iceberg, c’est sûr. Croyons-y plus fort et tout ira mieux dans le meilleur des mondes. Les experts de cette pensée supertop, que l’on retrouve aussi bien dans la gauche libérale que dans la droite libérale – avec un excès tout particulier chez les libéraux – nous fatiguent un peu le dos à vrai dire. Ils nous font un peu penser à ce genre d’observateurs aguerris dignes des grands chasseurs capables de percer de leur flèche acérée un étourneau en plein vol à 250 mètres grâce à leur arc qu’ils bandent fièrement sans effort apparent. Ils sont à ce point perspicaces, qu’ils peuvent se permettre sans compromission de dire, quand il pleut, qu’en fait il fait beau, face à un tableau noir, qu’en fait il est blanc, et que si l’on regarde le monde aujourd’hui, en fait il va bien. Il suffit d’être positif que diable, les faits ne sont-ils pas nécessairement interprétés différemment par chacun? Le reste l’emportera. ça n’est pas que l’on est contre la pensée positive quand elle consiste à se saisir du beau et du bon pour dépasser le laid et le mauvais. Pas non plus que l’on néglige l’influence de l’esprit sur la matière. Mais enfin ne Mélenchon pas les serviettes et les torchons. La maïeutique n’est pas le marketing des supermarchés, le bouddhisme zen n’est pas le coaching en entreprise. Quelle époque chers lecteurs, tout fout le camp, rien ne va plus, argh.

  Critiquer l’entreprise publique autonome RTBF comme nous l’avons fait dans ces deux premiers numéros de Kairos (pour nous soutenir, abonnez-vous), c’est vraiment la preuve de notre impénitente négativité pessimiste. Et le projet s’il vous plaît, il est où ? Les alternatives, quid ? Quelles solutions ? Proposez plutôt que critiquer; que diable, dit la rengaine marketing dont les principaux ennemis sont la conscience et la critique. Bref, il faut proposer, pas critiquer, d’ailleurs la critique n’est jamais une proposition, cela va de soi.

Eh bien donc, faisons mea culpa et pénitence. Proposons la radio-télé du futur, ou du moins de quelque chose qui pourrait s’en approcher, c’est -à-dire dans le monde réel tel qu’il est, une radio-télé qui soit décente. Trop cool.

Pour commencer, disons que pour la télé ça part mal puisque la bonne télé est celle qui n’existe pas, étant donné que la petite lucarne est un objet nocif. Voilà que notre pessimisme antipositiviste reprend le dessus, il va s’agir de le combattre.

Donc. Que pourrait être une télévision décente, s’il en fallait une? Ce serait d’abord une télévision publique, c’est-à-dire au service du public, pas des intérêts publicitaires. Une télévision qui s’intéresse aux gens, à ce qu’ils vivent, à la façon dont ils s’organisent pour vivre bien, aux difficultés qu’ils rencontrent, aux questions qu’ils se posent, à ce qui les rend heureux ou malheureux., etc. Une télévision qui éduque pour émanciper, qui divertit intelligemment, qui informe de manière critique (oh nooooooonnnn….). Une télévision qui parle des gens et qui parle aux gens.

Une télévision qui sait aussi écouter les gens, et prendre leurs avis en compte. Pour ce faire, une solution simple, efficace, pas chère, propre à bouleverser la face de vos écrans et radios: écouter les gens. Pfiou! Ce fut un effort intellectuel intense. Précisons un peu pour les personnes superpositives. Eh bien, on pourrait faire simple:

1)représenter les gens au Conseil d’administration de la RTBF. Par exemple en ajoutant à la représentation actuelle des partis autant de sièges pour des administrateurs issus d’associations ou groupes de citoyens représentant différentes tendances, et ajoutons qu’il devrait s’agir de groupes non-subventionnés par les pouvoirs publics pour éviter les conflits d’intérêts particratiques si chers à la Communauté française;

2)faire participer les gens à la construction des grilles de programmes. Comme cela demande un savoir-faire et que les gens sont bêtes, ignares et incompétents, il faut les éduquer sinon ils ne vont passer que des reportages façon Arte et des concours d’échec en langue russe (ce qui tétanise la Ministre Laanan et l’administrateur-général Philippot). Une solution inconnue jusqu’alors (copyright Kairos): le « panel citoyen auto-entretenu à boucle rétroactive »: vous prenez un panel de citoyens qui se documente, réfléchit et propose un nouveau canevas de grilles de programmes qui parle aux gens et qui les écoute. Le travail est continu pendant deux ans, et vous renouvelez alors ce panel pour moitié. Comme ça les gens participent, les savoirs s’entretiennent, s’affinent, et les gens décident!

3)faire participer les gens aux émissions. Bigre, encore une idée ré-vo-lu-tion-naire pour une radiotélévision de service public. Les gens dans les émissions, et même pas que sur les bancs du public où le bétail est prié de rire et d’applaudir quand on le lui demande, mais surtout de la boucler. Imaginez le débat du dimanche où tout à coup les politiques doivent débattre avec le public assisté d’experts choisis par lui pour, par exemple, et quand nécessaire, contextualiser le propos. Ou encore des émissions de médiation avec des plaignants en direct-live et avec un temps de parole garanti.

Enfin bref une télé pour les gens, avec les gens.

4) Et par les gens! Prenez deux heures hebdomadaires d’antenne consacrées à la diffusion d’une émission (documentaire, reportage, enquête, fiction, farce, etc.) réalisées par des gens – jeunes par exemple – avec l’aide de professionnels du service public: même pas plus cher! Et plutôt que d’acheter à des prix extravagants les droits de retransmission de coupes de foot internationales avec des joueurs de 23 ans qui risquent l’infar en live, ou des courses cyclistes de coureurs publicitaires dont l’espérance de vie est inférieur à 62 ans? Et bien un tournoi des clubs de foot locaux de toute la Communauté française organisé par une émission de la RTBF (le club gagnant organise une fiesta pour tous les autres) et la mise à l’antenne des sports qui en sont usuellement privés. Les gens positifs pourront de toute manière faire une orgie de pub façon foot ou vélo sur TF1 qui retransmet les coupes pour le même tarif. Coût estimé: plusieurs millions d’économie pour le service public.

Pour qu’une radiotélé au service de son public puisse exister (inventez-en d’autres), il faut sans aucun doute commencer par défaire la pub de l’entreprise publique autonome, parce qu’essayer de construire une radiotélé décente dans une institution gangrénée par la pub et le marketing depuis 30 ans, c’est comme essayer de bâtir une maison sur un terrain miné. à notre connaissance, les personnes positives qui tentent ce genre d’aventure terminent en pâté pour chien (en vente au supermarché en barquettes de 60 ou 100 grammes, au choix).

J-B G

Télévision: dangers et remèdes

Beaucoup d’entre nous sentent bien qu’il n’est plus possible de laisser nos vies être de plus en plus happées par les écrans, mais nous ne voyons pas comment nous y prendre pour vivre autrement. Et c’est bien normal, parce que la plus grande violence des écrans est justement de nous enfermer dans la solitude. Nous n’y voyons nulle part de valorisation des actions collectives, du débat, de la controverse et de l’échange. Chez les jeunes enfants, le problème est plus grave encore. Elle leur propose un défilement continu d’images et de sons qui sont non seulement énigmatiques pour eux – comme la plupart de ce qui les entoure à cet âge -, mais qui ne s’adaptent jamais à leurs attentes et à leurs rythmes. Elle entrave de ce fait la construction de repères essentiels à cet âge. C’est pourquoi, depuis 1999, l’Académie Américaine de Pédiatrie déconseille de mettre les enfants de moins de deux ans devant la télévision, demande que les plus grands n’y soient pas exposés plus de deux heures par jour et préconise de ne jamais mettre la télévision dans leur chambre[note]. Mais la télévision est devenue en quelques années une nounou dont beaucoup de parents ne sauraient plus se passer ! C’est pourquoi, parallèlement à une information la plus large possible du public, il est essentiel de mettre en place des programmes de prévention. Certains relèvent des pouvoirs publics comme l’interdiction de la publicité dans les tranches horaires destinées aux enfants, mais d’autres relèvent de l’initiative citoyenne des parents et des pédagogues.

  1. Des méfaits avérés

On sait depuis longtemps que la télévision favorise le surpoids et l’obésité[note]. Mais elle retarde aussi le langage, et les programmes soits-disants « adaptés aux jeunes enfants » n’ont pas plus d’effets positifs que les autres[note]. Dans les apprentissages, c’est en effet la capacité de l’adulte de moduler sa voix en fonction de ses propres états émotionnels en harmonie avec ceux du bébé qui importe.

Il a aussi été montré que la télévision est nocive au développement des bébés même en bruit de fond, et qu’il est préférable que les parents l’éteignent quand leur bébé est dans la pièce[note].

Enfin, la télévision perturbe la construction de la représentation de soi. Un jeune enfant interagit avec le monde par tous ses sens. Il se traîne par terre en même temps qu’il pousse ses jouets, et préfère ceux qui sont un peu lourds et lui offrent une résistance à ceux qui ne pèsent pratiquement rien – d’où le succès à cet âge de ceux qui sont en bois. En même temps, il les porte sans cesse à sa bouche et il recherche le bruit qu’ils font… et sait d’ailleurs les rendre tous bruyants en les traînant sur le sol ! Autrement dit, la relation du jeune enfant à ses jouets est multisensorielle, associant la vue, l’audition, le toucher et l’odorat. C’est dans cette intrication permanente que se tisse son image inconsciente du corps et que s’installe son sentiment d’être à la fois « dans son corps » et « au monde », et le temps passé devant un écran nuit évidemment à ces mises en place.

  2. Des handicaps qui subsistent à l’âge de 10 ans

Plus préoccupant encore, ces effets persistent à dix ans et sont mesurables[note]. Chaque heure de plus passée devant un téléviseur entre deux et quatre ans (au-delà de deux heures) se traduit à l’âge de dix ans par une diminution de 9% de l’activité physique générale, une augmentation de 10% du grignotage et de 5% de l’Indice de Masse Corporelle (IMC) qui mesure l’obésité, et des pertes notables dans le domaine des comportements sociaux : les bébés les plus exposés à la télévision sont « des enfants moins autonomes, moins persévérants et moins habiles socialement ». Pour chaque heure supplémentaire passée devant le petit écran par un enfant en bas âge, les chercheurs ont noté une diminution de 7% de l’intérêt en classe à l’âge de dix ans, et de 6% des habiletés mathématiques. Aucun impact n’a en revanche été noté sur les habiletés en lecture. Mais le plus impressionnant est l’influence de la consommation télévisuelle précoce sur la sociabilité. Chaque heure en surplus s’est traduite plus tard par une augmentation de 10% du risque d’être constitué en victime ou en « bouc émissaire » par les camarades de classe.

  3. Des enfants qui ne savent plus faire semblant

La consommation télévisuelle altère enfin la capacité de jeu. Beaucoup d’enfants s’ennuient aussitôt qu’on éteint la télévision ou qu’on leur retire leur console. Ils n’ont pas appris à jouer parce qu’on ne leur en a pas laissé le temps. Or les apprentissages fondamentaux se font principalement dans la petite enfance en jouant et en interagissant avec le monde. Et jouer demande des efforts. Il y faut de la persistance, de l’autorégulation… exactement comme pour les efforts intellectuels. Si l’enfant est naturellement porté au jeu, cette capacité a besoin, comme beaucoup d’autres, d’être exploitée au bon moment pour se mettre en place correctement. Il y a un temps pour apprendre à jouer de la même façon qu’il y en a un pour apprendre à marcher et un autre pour apprendre à parler.

La privation de jeu spontané liée à la surconsommation télévisuelle entraîne chez beaucoup d’enfants une difficulté à « savoir faire semblant » qui altère leurs capacités d’invention, de création, d’humour et d’imagination. Ils sont menacés de s’enfermer dans des modèles de comportement univoques, et de n’utiliser en toutes circonstances que le même registre relationnel, en se constituant par exemple toujours en victime ou en agresseur.

  4. Quelles préventions ?

  a) Pour les parents : la règle 3-6-9-12

En pratique, cette règle signifie : Eviter le plus possible les écrans avant trois ans, ne jamais offrir une console de jeu personnelle à un enfant avant six ans, pas d’Internet accompagné avant neuf ans et pas d’Internet seul avant douze ans (ou avant l’entrée au collège). Cette règle est né- cessaire mais évidemment pas suffisante : les écrans doivent être cadrés à tout âge. Elle est relayée depuis 2011 par l’Association Française de Pédiatrie Ambulatoire (AFPA)[note] . Affichons-la partout, dans les hôpitaux et les salles d’attente des cabinets de consultation !

  b) En classe maternelle, le Jeu des Trois Figures

La télévision écarte les enfants de la pratique du jeu. En la regardant, ils ont tendance à s’enfermer dans des schémas mentaux rigides où ils ne se perçoivent que dans un seul rôle : toujours agresseur, toujours victime ou toujours redresseur de torts[note]. Et le danger est qu’ils adoptent systématiquement la même attitude dans la réalité. Pour remédier à cette situation, nous avons créé, puis expérimenté avec succès, un protocole que nous avons appelé le Jeu des Trois Figures par allusion aux trois personnages présents dans la plupart des histoires regardées et racontées par les enfants : l’agresseur, la victime et le redresseur de torts. Il tente de réconcilier tous les enfants avec les différents rôles possibles dans une situation donnée en les invitant à les jouer tous.

Ce programme se situe dans le cadre des pré- conisations de lutte contre les violences à l’école. Il est animé par les enseignants et remplit cinq des six objectifs que les programmes français fixent à l’école maternelle : s’approprier le langage, apprendre les règles de la socialisation et du bien vivre ensemble, agir et s’exprimer avec son corps, mettre en œuvre l’imagination, et valoriser la référence à l’écrit. En plus, il constitue une forme de prééducation aux images, il apprend le « faire semblant » et il réduit le recours aux comportements violents en encourageant la capacité d’empathie. Le Ministère de l’éducation Nationale, en France, s’y est engagé. Le Jeu des Trois Figures est également enseigné en Belgique.

  c) En classe primaire, un livret de l’Académie des Sciences

Ce livret (disponible en principe en septembre 2012) a pour objectif de proposer aux enseignants qui le souhaitent des activités qui développent la curiosité et les connaissances des enfants sur leurs relations aux écrans. Il est organisé autant par rapport à leurs avantages qu’à leurs dangers, et a été réalisé par l’Académie des Sciences en lien avec l’INPES (Institut National Pour l’éducation à la Santé). Son modèle est celui de « La Main à la pâte ».

  d) Dans chaque école, la « dizaine pour apprivoiser les écrans »

Son but est d’inciter les enfants à devenir des spectateurs actifs capables de choisir ce qu’ils ont vraiment envie de regarder[note]. Parallèlement, des parents et des éducateurs les invitent à dé- couvrir d’autres activités. Nous ne guérirons pas de la surconsommation d’écrans sans comprendre qu’elle est liée à une fragilisation grandissante des liens traditionnels, mais qu’elle l’alimente en retour, en contribuant à toujours plus de solitude et d’insécurité psychologique. C’est ce cercle vicieux que la « Dizaine pour apprivoiser les écrans » veut rompre. Pour voir le monde autrement, nous avons besoin d’expérimenter des solidarités concrètes autour d’objectifs précis, et elle en est l’occasion.

Cette « Dizaine » n’est donc pas faite pour nous convaincre d’éliminer les écrans de nos vies, mais pour nous apprendre à ne plus nous laisser tyranniser par eux. « Apprendre à voir autrement », c’est tout autant porter un regard différent sur les écrans que réfléchir à leur place dans nos vies. Et ce n’est pas pour rien que cette « Dizaine » prend appui sur les enfants. Ils sont les adultes de demain qui élèveront leurs propres enfants avec d’autant plus de discernement vis-à-vis des écrans qu’ils auront été aidés eux-mêmes à y ré- fléchir le plus tôt possible. C’est notre responsabilité de parents et d’éducateurs.

Serge Tisseron[note]

Quelle régulation pour l’audiovisuel en Communauté française?

Il n’y a plus de service public audiovisuel en Communauté française de Belgique. Reste une « entreprise publique autonome ». L’autonomie dont il est ici question est celle dont jouit l’entreprise à l’intérieur d’un cadre réglementaire spécifique, déterminé par la loi et par un contrat de gestion. Le contrat de gestion, plus précis que la loi, établit notamment les missions de service public que l’entreprise doit réaliser en contrepartie d’un financement public, une dotation.

Jusqu’ici, tout va relativement bien puisque la formule de l’entreprise publique autonome (EPA) pourrait permettre un peu plus de souplesse que le service public, parfois bureaucratisé de façon kafkaïenne. Toutefois, pour que cela fonctionne, la régulation et le contrôle sont indispensables : il faut pouvoir s’assurer que les missions de service public soient correctement remplies et si nécessaire, corriger le tir. Or les dispositifs existants sont partiellement défaillants, pour des motifs variés qui se rejoignent dans l’importance excessive des partis dans la vie politique belge. Donnons trois exemples symptomatiques.

Une composition des organes du CSA déséquilibrée

Au sein du Conseil Supérieur de l’Audiovisuel (CSA) chargé de la régulation de l’audiovisuel en Communauté française, le Collège d’autorisation et de contrôle[note] a notamment pour mission de contrôler le respect des règles et de traiter les plaintes (celles relatives à la publicité commerciale sont les plus nombreuses). Au sein de ce Collège, siège notamment Mme Sépul pour le Conseil de la publicité, le principal lobby publicitaire belge. Cette bizarrerie pourrait éventuellement se comprendre vu le rôle de l’industrie publicitaire dans l’audiovisuel et la mission corégulatrice du CSA. Mais l’on cherche en vain dans ce même collège des associations qui défendent l’audiovisuel sans pub. Impossible de parler de composition équilibrée au sein du CSA.

En réalité, le Parlement et le Gouvernement de la Communauté française, qui nomment chacun la moitié des membres du Collège, semblent ne pas avoir de réflexion sur sa composition autre que politicienne. Chaque parti propose un représentant d’un intérêt particulier et le soumet aux autres partis. Les rapports de force font le reste: untel amène celui-ci, l’autre celui-là, on ne discute pas. Il s’agit de placer les copains et ménager les ententes, pas de chercher l’équilibre démocratique dans un organe dont la mission de régulation est pourtant essentielle.

Cette même logique a des résultats encore plus graves: ainsi siège au sein du Conseil M. Rea Fuente, qui est par ailleurs secrétaire de cabinet de M. Demeyer, Bourgmestre (PS) de la ville de Liège. Il a été nommé par la ministre Laanan (PS). Or, la ville de Liège est actionnaire de VOO. VOO est « l’image n°1 de TECTEO»[note], une intercommunale dont l’une des activités consiste à fournir l’accès à la télévision. La loi prévoit que ces fournisseurs d’accès sont contrôlés… par le CSA. Il y a donc au cœur même du CSA un représentant d’un actionnaire crucial d’un fournisseur d’accès TV lequel doit être contrôlé… par le CSA !

On appellerait cela un conflit d’intérêt que l’on ne manquerait pas de se faire gourmander par les chantres de la rénovation du PS. Remarquez, il n’y a pas que le PS: ni les deux autres partis de la majorité, ni l’opposition, ni la presse n’ont moufté. Dormez tranquilles et regardez bien la télé.

La ministre de l’audiovisuel déforce le CS

À votre avis, quelle est la première chaîne de télévision de la Communauté française? Eh bien non, ce n’est pas RTL-TVi, qui réalise les plus gros chiffres d’audimat et se présente comme la principale chaîne belge francophone. Parce que RTL-TVi, dont les locaux sont situés à Bruxelles, s’est expatriée juridiquement au Luxembourg, où les règles publicitaires sont moins contraignantes. La Ministre coupable, pour ne pas dire responsable, Mme Laanan a signé un protocole de « coopération » avec le Luxembourg, pour faire comme si elle allait pouvoir tout de même faire quelque chose[note], contre l’avis du CSA – dont le président valeureux est lui aussi étiqueté PS – qui se battait pour ne pas laisser toute latitude à la publicité venue du pays des banques. Depuis, les questions parlementaires se suivent et indiquent bien entendu que le gouvernement n’a aucun contrôle sur la chaîne. Plus personne en Belgique n’a donc plus rien à dire à la chaîne de télévision la plus regardée de la Communauté française…

Du même coup, la crédibilité du CSA est ébranlée par cette décision, puisqu’il doit rappeler à l’ordre des télévisions qui font moins d’audience que RTL, laquelle leur inflige une concurrence dès lors déloyale.

Mais pourquoi diable la Ministre a-t-elle accepté sans broncher, et même facilité cette situation proprement hallucinante? Réponse: parce que le PS a besoin de se montrer à RTL-TVi. à nouveau, soulignons que les autres partis politiques n’ont pas levé le petit doigt pour s’opposer à ce scandale démocratique. En dehors de quelques gesticulations parfaitement inoffensives, rien.

Mais que fait le parlement ? Il se fait passionnément lober par le gouvernement

  Le contrat de gestion est un outil de plus en plus utilisé (celui de la SNCB est en cours de renégociations[note]). C’est un texte très concret, qui est négocié entre le gouvernement et la direction de l’entreprise publique autonome. Il est donc négocié entre un très petit nombre de personnes, avec trop peu d’implications du Parlement. Un contact du CSA nous indique le paradoxe suivant: le Parlement intervient dans l’écriture du décret (la loi) qui est assez général sur certains points, mais il n’a pas grand chose à dire sur des textes comme le contrat de gestion qui sont plus précis. Il peut se saisir de la chose avec des auditions puis remettre des avis, mais on a vu lors de la précédente renégociation du contrat de gestion de la RTBF qu’il avait tout fait pour ne pas y parvenir[note]

En découle un enjeu crucial pour les entreprises publiques autonomes: que les parlements puissent participer activement et en profondeur à la rédaction de ces contrats, sans devoir obéir au gouvernement. Dans nos démocraties de moins en moins représentatives, remettre le Parlement au centre, empêcher qu’il se fasse toujours plus lober par le gouvernement voire par des instances supranationales (pensons à l’absurdissime « règle d’or » budgétaire imposée par l’Europe) est crucial.

Qui pourrait changer la donne, rendre du pouvoir au Parlement?

Les parlementaires eux-mêmes ont toute latitude de le faire. Mais il se trouve qu’ils sont «bloqués »[note]… par leurs partis politiques, dont les directions en quête de chiffres demandent la discipline de leurs troupes. Voilà un verrou qui explique pour une bonne part que tout ce petit monde obéit à la logique médiatique et économiste. Vite, de l’air: ne vous laissez pas mourir, présentez vos listes aux élections!

J-B Godinot

 

Tant qu’il y a du bruit et de l’image …

Jean-Louis* travaille depuis plusieurs années à la RTBF. Il nous donne des éclairages sur le fonctionnement interne et sur l’influence de la pub à la RTBF.

Kairos: Quelles sont les principales évolutions que tu as pu observer à la RTBF depuis que tu y travailles? Qu’en penses-tu?

Jean-Louis : Je vois deux principales évolutions, c’est l’importance croissante de la pub et le passage au numérique, pensé dès 2004 et visible à partir de 2009. Il faut savoir que la RTBF est à la pointe de la technologie et que de gros investissements en matériel et savoir faire ont été réalisés dans ce sens. Aujourd’hui beaucoup de contenus (films, séries, magazines) « voyagent » entre services sous forme de fichiers informatiques et non plus par des cassettes. Pour la pub, il n’y a pas grande évolution de ce point de vue puisque c’est un contenu spécifique, qui suivait cette voie depuis longtemps. Cela dit je n’irai pas jusqu’à dire qu’il y a eu un effet d’entraînement : ce n’est pas parce que la pub transitait sous forme de fichier qu’on a décidé de faire la même chose avec d’autres contenus. Par contre, je peux affirmer que la numérisation et surtout la multiplication d’outils informatiques divers ont un effet direct sur le travail et peuvent augmenter le rythme et la pression dans beaucoup de services.

Kairos: Peux-tu préciser la manière dont la pub influence la RTBF? Est-ce qu’il y a par exemple des instructions pro-publicitaires claires qui circulent?

Jean-Louis: La RTBF est quasi aussi soucieuse de la pub que les chaînes privées, même si son financement publicitaire est réduit par rapport à la dotation (rapport de 1 à 4) . ça se retrouve dans les pratiques publicitaires, avec parfois des sanctions à la clef comme ça a été le cas pour un placement de produits d’une marque de riz, condamné par le CSA.
J’observe dans mon travail que la pub pourrit tout à la RTBF, tant en télé qu’en radio, et que ça se passe avant tout dans nos têtes. Ce n’est pas la peine d’imaginer un boss méchant, des cadres néolibéraux ou une direction rétrograde. Ils ne veulent pas la fin de la RTBF ou du service public, mais ce sont des modernes « progressistes », des « sociaux libéraux ».

La pub pour eux c’est naturel comme la modernité… C’est donc dans les têtes que ça se passe, l’avancée de la pub et de son idéologie est diffuse, indirecte. Pratiquement, on pourrait dire parfois à la RTBF qu’il est plus facile de supprimer un contenu (émission, série) que de la pub, parce que la pub « on n’y touche pas ».

J’ai une anecdote à ce propos. Un travailleur plus âgé, qui avait commencé sa carrière quand il y a avait encore un vrai idéal du service public audiovisuel, ne voulait pas couper un documentaire avec de la pub. Des jeunes de son équipe lui répondirent du tac-au-tac: « il faut bien de la pub pour vivre ». Voilà, c’est à l’image de la maison. Il n’y a pas de note interne qui explique que la priorité c’est la pub, c’est beaucoup plus vicieux parce que c’est intégré très tôt.

Kairos : Comment expliques-tu ce changement?

Jean-Louis : ça commence dans les écoles de com’, ainsi qu’ à l’université où on bourre le crâne des élèves de cours de marketing. Le caractère diffus de cette « colonisation des esprits » est important. C’est le fait que cette colonisation soit « diffuse » qui la rende socialement acceptable… et difficilement attaquable !
La pub te met dans une propension générale à consommer contre laquelle tu peux difficilement lutter et résister. Fais l’exercice de remplacer tous les messages publicitaires que tu vois dans ta journée par un seul mot, explicite : «achète! », affiché partout, visible à la télévision, audible en radio en lieu et place des pubs, et regarde le monde que ça pourrait être : ce ne serait pas du harcèlement, ça ? Bien sûr que oui ! Mais comme ce n’est pas manifeste, on peut difficilement s’y opposer.
L’omniprésence de la publicité est désormais intégrée. Ce caractère idéologique dépasse les employés de la RTBF. C’est toute la société qui est dans cet état. On dira que les gens peuvent toujours choisir de consommer ou pas, sans se poser la question de savoir s’il faut qu’il y ait de la pub ou pas. Je compare ça à la croyance en Dieu au Moyen-âge. Que tu pries 10 fois par jour ou une fois par semaine, Dieu imprégnait la société ! Son existence et sa présence ne se discutaient même pas !

L’un des éléments clés pour comprendre cette évolution et cette idéologie, c’est le mode de gestion de la RTBF. L’administrateur-délégué a fait Solvay, une école de gestion. Ce sont des gestionnaires, ils sont formés à n’avoir aucune lecture critique théorique ou politique. Pour eux, la pub est un paramètre comme un autre. C’est une variable à prendre en compte et à faire évoluer pour atteindre des objectifs chiffrés. La vision du bien commun ou de service au public en est profondé- ment modifiée et ils prétendent que « c’est comme ça ». Mais ça n’a rien de naturel.

A mon avis les gens qui ont ce genre de formation, de gestionnaire Solvay, ils devraient être conseillers mais pas décideurs

Kairos : Tu trouves que c’est généralisé dans la direction ce penchant gestionnaire? ça a quel genre d’influence sur les relations de travail?

Jean-Louis : On retrouve cet esprit gestionnaire et managérial à la RMB [Régie-Média-Belge. Voir Kairos n°1] mais sous des traits tout à fait caricaturaux. A la RMB, ce sont des commerciaux purs: leur boulot, c’est de vendre de l’espace TV et radio publicitaire de la RTBF. Comme la RMB fait rentrer de l’argent à la RTBF, ils se permettent d’être parfois injurieux vis-à-vis de ceux qui y travaillent. C’est assez primaire (rires). Pourtant c’est la RTBF qui possède la RMB, pas l’inverse…

A la RTBF, le mode de gestion est pyramidal, on doit exécuter les directives, sans discussion. Dans les cercles de décision, ils se croient souvent audessus de la mêlée et meilleurs que les autres. Et pourtant, est-ce que la RTBF s’améliore? Idéalement, si tu veux qu’un système fonctionne, tu dois permettre de faire remonter de l’information de la base au sommet. Mais à la RTBF ça ne marche pas toujours parce que ceux qui sont chargés de le faire ont souvent des craintes. ça se comprend: de manière générale, toute information qui remonte est prise pour une contestation par la direction. Le hic c’est que dans une organisation, lorsque l’on n’écoute pas ce qui se passe à la base, ça ne fonctionne pas. à vrai dire ce problème n’est pas neuf, mais vu l’évolution actuelle, ça ne risque pas de s’améliorer.

«Pour elle, présenter le JT, ce n’est pas faire du journalisme, c’est juste… présenter une émission»

Du coup, on a vu fleurir dernièrement dans les panneaux d’avis des ascenseurs une annonce indiquant qu’il avait été fait appel à une société externe pour gérer les questions liées au stress. C’est hallucinant, c’est le médicament – sans doute très cher d’ailleurs – plutôt que le retour réflexif sur l’organisation du travail. Forcément on ne peut pas en attendre des miracles.

Kairos : De ton point de vue qu’est-ce qu’il faudrait faire prioritairement pour améliorer les choses?

Jean-Louis : Oufti ! C’est LA question ! Le changement prioritaire à mon avis c’est d’arrêter de mettre des gestionnaires type « Solvay » à la tête de la RTBF. Mais là, vu que c’est le politique qui choisit les têtes de la RTBF, c’est peut-être de leur côté qu’il faudrait poser la question.

Les « Solvay’s boys » ont une vision du service public évaluée en terme d’audimat, de ratio coût/ bénéfice et de légalité. De « quantification » des choses, en fait.. Pour eux, l’éthique c’est la loi et ça s’arrête là. Mais la loi peut être injuste! Et si la loi autorise à passer du porno dès 14 heures, ça sera OK pour la RTBF ?! Et on en profitera pour passer de la pub ??

On fait des programmes qui sont conçus pour attirer de la publicité sans laquelle on ne peut financer ces programmes. Le dernier exemple c’est bien sûr « the voice ». Les droits coûtent cher, c’est un produit type « Endémol », coréalisé avec une boîte extérieure. Ce n’est pas la RTBF qui fait seule ce programme. L’un des enjeux de « the voice », c’est de ramener des jeunes vers la télévision, via les réseaux sociaux facebook et twitter qui sont intégrés à l’émission. Et c’est bourré de pub!! ça ne va pas dans le bon sens.

Kairos: Quelle radio-télévision de service public pour l’avenir selon toi?

Jean-Louis : De manière générale, la qualité éditoriale de la RTBF devient désastreuse.

C’est de plus en plus vide de contenu et de plus en plus plein de bruits et d’images. C’est de plus en plus vide de sens.
J’ai deux anecdotes relatives à l’info à raconter, pour terminer.

Une ancienne Miss Belgique était interviewée dans un magazine belge. Présentatrice de la météo, elle disait rêver de « présenter un jour le JT ». à aucun moment, elle ne semblait faire la relation entre présenter le JT et faire du journalisme. Pour elle, présenter le JT, ce n’est pas faire du journalisme, c’est juste… présenter une émission, ici d’information. C’est exemplatif de l’évolution médiatique.

La différence entre la conception du JT et sa présentation est de plus en plus forte, et le présentateur a de plus en plus de pouvoir. Pourquoi? Parce que c’est l’image; il n’est pas éditeur (celui qui décide de l’ordonnancement d’un JT), mais c’est la figure du JT, ce sont eux qui font l’audimat. On se retrouve donc dans des situations où la rédaction et l’éditeur du JT peuvent avoir moins d’influence sur les choix d’ordre des sujets par exemple, que le pré- sentateur. ça donne un agencement de sujets sans véritable fil rouge. Certains disent en interne qu’ils ont honte de la RTBF.

La deuxième anecdote, c’était il y a de cela plusieurs années. Hugues Le Paige racontait : « lorsque j’ai commencé, mon rédac’chef m’a dit « Hugues, tu as 2 jours pour faire ton reportage ». Aujourd’hui, c’est quasiment l’inverse. Un journaliste a un jour pour faire 2 reportages !

Tant qu’il y a du bruit et de l’image…

Propos recueillis par J.-B. Godinot

La décroissance vue par les convaincus… de la croissance

Une chaîne télévisée, quelle qu’elle soit – RTL, RTBF, TF1…– , qui dépend en partie des revenus des annonceurs peut-elle objectivement traiter des sujets comme la simplicité volontaire et la décroissance ? Réaliser une émission sur ce thème est-il un gage suffisant dès lors que, à priori, les deux parties « opposées » semblent équitablement représentées, donnant le sentiment d’une forme d’impartialité ? Le décryptage de la façon d’aborder la décroissance dans une émission nous laisse toutefois penser que trop souvent encore, on ne peut présenter celle-ci que sous les traits comiques de la caricature.

Le traitement médiatique d’un sujet comme la décroissance — remise en question de la croissance, l’un des fondements de nos sociétés productivistes— peut sembler à priori neutre lorsqu’il est le fait d’une émission, Question à la une, qui affirme «mener l’enquête dans un esprit “poil à gratter”, sur un ton à la fois pertinent et impertinent et “avec le pied dans la porte” s’il le faut[note] ». Pourtant, se pose la question : comment une chaîne pourrait-elle traiter de façon équilibrée la simplicité volontaire? Alors même qu’elle nous abreuve copieusement de publicités et racole les téléspectateurs/consommateurs dans une course à l’audimat empruntée au style de la chaîne privée RTL, pour laquelle on se dispensera d’arguments critiques tant elle a valeur de dépotoir – sans que nous assimilions évidemment le spectateur de la chaîne à celle-ci.

Elle ne le peut plus, et donc feint de le pouvoir. Ainsi retrouve-t-on dans l’approche faussement objective choisie par l’émission les ficelles classiques du traitement médiatique de l’« étrangeté » : « combien sont-ils en Belgique à partager les idées de la simplicité volontaire ? », questionne en voix-off la journaliste, alors que nous voyons sur l’écran des individus autour d’une table filmés d’un point situé hors de la pièce où se situe l’action. « En Belgique, reprend la journaliste, on estime qu’un demi-millier de personnes adhère officiellement au mouvement ; elles forment même une sorte de club»… Dans cette mise en scène, dans les mots utilisés ( «Une sorte de club », «on estime» ), on suggère, volontairement ou non l’étrangeté, l’anormal face à une norme reprise comme si elle allait de soi, quotidiennement par la RTBF et le monde médiatique[note] . Ces «anormaux », au sens de ceux qui refusent et contestent la norme de la société de consommation et souhaitent ne plus la suivre, sont implicitement associés à une secte – un « club » –, ou à des individus qui doivent se soigner : « ici [dans les groupes de parole de simplicité volontaire], ils racontent leur parcours de simplicitaires, un peu à la manière des alcooliques anonymes », explique la journaliste. Or, si les groupes de simplicité volontaire se revendiquent des méthodes comme celles qui encadrent les réunions des alcooliques anonymes, la journaliste joue sur cette ambiguïté en ne précisant pas que la similarité porte bien sur les types d’organisations entre les deux groupes, et non sur les raisons qui amènent les individus à y participer. D’emblée, les simplicitaires et autres décroissants semblent nécessiter une cure d’adaptation.

«ça ne vous gêne pas, c’est contradictoire quand même ? »

Dans cette approche de la décroissance, nous retrouvons également les tentatives de discrédit que l’on rencontre fréquemment, en particulier celle qui cherche le moindre indice d’« incohérence» : « Mais qu’est-ce que cette noix de coco fait là?», demande d’une ingénuité affectée la journaliste à un représentant de la simplicité volontaire qui lui fait voir le contenu de son frigo. « Dans cette alimentation, répond celui-ci, on apprécie assez bien aussi quelques fruits exotiques, dont les noix de coco »… « qui ont voyagé ! » reprend la journaliste. « Qui ont voyagé, tout à fait, et alors ici quelques olives qui ont voyagé d’Espagne jusqu’ici ». « Ça, ça ne vous gêne pas, c’est contradictoire quand même ? », entonne la journaliste dans un refrain bien connu. Voilà ici la grande attaque au niveau individuel qui se ré- percute sur les mouvements de la décroissance et de la simplicité volontaire, et tente de leur faire perdre toute crédibilité, comme s’il fallait être tout à fait propre avant de se laver. Vous posséderiez deux voitures dans votre ménage, partiriez plusieurs fois par an en avion dans un lieu exotique, consommeriez sans vous questionner tout ce qu’on vous propose au supermarché… là, conforme à la norme, point de reproches on vous ferait. La remise en question du système consumériste et les tentatives d’échapper autant que faire se peut à son emprise demanderaient une sorte de perfection, une absence de contradiction; d’être intégralement et absolument cohérent. Mais cette injonction tacite élude la réalité du problème auquel nous sommes tous confrontés : nous ne pouvons sortir complètement et en une fois du mode de société qui nous est imposé, et cette fausse possibilité crée l’illusion de l’argumentation suprême qui décrédibilise toute contestation.

Si la cohérence implique l’union des comportements de l’individu avec ses idées contraires au système dominant, n’ayant pas d’incidence sur le fonctionnement global de ce système, il ne peut totalement y être étranger. Certains, devant cette impossibilité d’être «parfaits » poussent le plus loin possible les expériences d’opposition, et se voient alors qualifiés de radicaux, voir d’extrémistes. Ainsi, la radicalité se mesure-t-elle trop souvent en fonction d’une minorité agissant différemment de la masse, au lieu de l’être à l’aune de certaines valeurs morales et de décence. Dans ce cadre, on ne questionne pas les valeurs portées par la pensée dominante – consommation, bagnole, malbouffe, individualisation, marchandisation de tout, société du spectacle, concurrence et compétition…–, prise comme neutre idéologiquement, mais uniquement l’écart par rapport à cette norme majoritaire entretenue par le discours médiatique.

La norme qui nous est imposée n’a rien d’anormal pour ceux qui l’acceptent, à l’instar du journaliste qui, agissant en tant qu’individu, est soumis à des contraintes normatives. En adoptant cette approche cinématographique, il ne fait donc que répondre à une logique sociale dominante qu’il reproduit et qui a pour lui un caractère d’évidence, persuadé qu’il agit librement «avec le pied dans la porte, s’il le faut »

Lorsque la journaliste énonce en voix off : « de toute évidence, Claire et Antoine ne manquent pas de ressources, alors pourquoi se contenter d’une Yourte ? », l’explication des concernés ne peut suffire à se soustraire de toute la puissance de domination symbolique qui se trouve dans l’interrogation — dont la force s’exprime dans des termes comme «manque» et «contenter ». Poser la question, c’est énoncer en filigrane une réponse seconde, implicite, celle dictée par nos modes de vie et l’idéologie dominante : avoir des ressources, synonyme dans cette question d’avoir de l’argent, implique nécessairement d’adopter le mode de vie confortable et moderne telle que la société définit ce qui est confortable et moderne. Dans cette norme, yourtes, maisons en paille, dômes, absence de voiture… simplicité, sont des manques et ne se justifient pas si, en plus, on a les « ressources » . Si on ne les a pas à portée, on s’endettera.

Toute présentation des actions « hors-système » se rapporte, implicitement ou non, à la puissance de la logique du système dominant auquel les individus tentent d’échapper. Ce n’est donc jamais le système dominant qui sera questionné à l’aune des contre-exemples qu’on lui oppose, mais ces derniers qui seront démontés au regard du système dominant ; et la majorité silencieuse qui en découle aura valeur de suffisance, et donc valeur d’argument en soi. La recherche ne prendra donc pas la forme d’un questionnement mais celle d’un interrogatoire où l’individu devra se dé- fendre de ce qu’il est et se justifier. Dans cette épreuve, toute contradiction prouvée annulera implicitement tous fondements de la dissidence au système dominant. Exemple : le travail salarié ayant une place hégémonique dans l’idéologie néolibérale dominante, il n’est pas anodin que la journaliste interpelle vivement au milieu d’une réponse un membre d’un habitat groupé par un « vous travaillez!?», un «non» lui ayant sans doute offert une «preuve» en or.

– Arnsperger Christian : «J’essaye juste de dire ce que je pense qu’on devrait tous faire»

– Journaliste : «Mais que vous ne faites pas non plus ! »

– A.C. : «Que je ne fais pas plus que les autres parce qu’on est très, très loin dans l’autre sens ».

L’interview de Christian Arnsperger, universitaire et objecteur de croissance, prend la forme d’un réquisitoire où l’interrogé doit faire montre de sa totale bonne volonté, qui prouverait sa cohérence. Devant cette impossibilité de cohérence parfaite, la journaliste peut continuer son entretien et dé- ployer un questionnaire moins accusateur étant donné que l’interviewé est déjà institué dans sa position incohérente : « il a beau être dans le système, ce que prône Christian Arnsperger c’est une véritable révolution (voix off) ».

Les experts croissantistes de la décroissance

Point de questionnements par contre sur le mode de vie du patron de la bourse Vincent Van Dessel (VVD), puisque ce dernier adopte celui, dans le style haut-standing décomplexé, que légitime et prône la société capitaliste. Pas besoin donc de le questionner sur son empreinte écologique, sa pratique du golf : « j’ai découvert le golf d’abord à Keerbergen, près de Malines, au Zoute ensuite[note] », et le ravage environnemental que représente ce sport, vu que lui n’a pas « beau être dans le système », il y est, et pour de bon. Vous ne trouverez donc que des cohérences, qu’il créera même, et surtout, en oeuvrant dans le monde objectif avec ses « amis médecins, notaires ou entrepreneurs, (…) patrons du BEL20 (…) A cette bande de «copains knokkois» s’ajoute l’un ou l’autre banquier qu’il connaît bien»… que du beau monde, fanatique de la croissance, de l’amélioration de leur niveau de vie, de l’augmentation de leur revenu et de la chasse aux chômeurs. La RTBF l’instituera donc en expert économique – comme elle institue couramment l’économiste en chef de la banque Degroof en précepteur des auditeurs de la Première, à l’instar également du Soir qui recourt fréquemment à ses services.

– Journaliste : « Alors, de doux rêveurs les adeptes de la simplicité volontaire ? Nous voici à la Bourse de Bruxelles, Vincent Van Dessel en est le patron depuis 2 ans (…) Selon V.V.D. encourager la décroissance égale “attention danger” (Une cloche retentit) » :
– Vincent Van Dessel : « La décroissance c’est quelque chose qui existe régulièrement. Quand on parle de crise, on parle au fait d’une période de « mini-décroissance » ; on parle déjà de crise, alors vous imaginez ce que ce serait si c’était une grande décroissance ».

Rappelant s’il le faut, par l’expression introductive « doux rêveur » – parti pris qui assimile à nouveau l’entreprise décroissante à quelque chose de peu crédible[note] –, la journaliste place d’emblée l’interviewé dans le rôle d’expert patenté et définit le champ de l’enquête et ses deux positions: le plouc et son mode de vie; l’expert et ses expertises. Nous offrirons ailleurs certains contre arguments à la présentation totalement erronée et malsaine en cette période de crise appelée à bouleverser pour toujours cette religieuse croissance, présentation totalement fausse donc de la décroissance[note].

Journaliste : « Ça veut dire quoi précisément? »
– VDD : « Ça veut dire qu’on se trouve dans une situation de 1929 à l’échelle extrême. Ça veut dire qu’on provoque le chômage, on diminue l’emploi, on a des gens en rue, on a la révolution, on n’a plus de revenus[note]. »

Festival de pensée toute faite :
– Journaliste : « Diaboliser la croissance, est-ce bien raisonnable[note] ? A la FEB, la Fédération des Entreprises de Belgique, nous rencontrons Isabelle Callens, l’experte maison de l’économie ; la croissance est l’une des raisons d’être des entreprises, alors ici, on préfère parler des bienfaits du système, comme paraît-il, la globalisation ».

« Diaboliser » d’un côté, « raisonnable» de l’autre ; « Transformer en diable. Faire passer pour diabolique, présenter sous un jour défavorable » d’un côté, « qui pense selon la raison, se conduit avec bon sens et mesure, d’une manière réfléchie » de l’autre selon Le Petit Robert. Toute la subjectivité de l’un opposée à l’objectivité de l’autre.

– Isabelle Callens : « Mine de rien (sic), la globalisation a eu des effets positifs, sur la qualité de vie des gens, on regarde même des indicateurs de formation, de niveau d’éducation, de niveau de santé. Ça fait que depuis qu’on a la globalisation et qu’il y a accès à l’ensemble de ces ressources, qu’il y a échange de marchandises, il y a quand même augmentation des ces indicateurs de base là ; donc je parle d’espérance de vie, de santé des gens, de niveau d’éducation. Donc sur le long terme, ça apporte quand même l’ensemble de ces choses-là ».

– journaliste : «consommez moins, produire moins, et en conséquence mettre moins de gens au travail, ça Isabelle Callens n’y croit guère »
(Retentit la sonnerie du rappel à l’ordre – néolibéral –, la même qu’avec VDD)

– I.C: « Je ne comprends pas comment on va continuer à faire vivre un système de sécurité sociale qui est déjà en péril maintenant, en mettant moins de gens au travail. Ça je n’arrive pas à comprendre. Non, mais si on ne paie pas d’impôts, on ne sait plus payer les infirmières, les instituteurs, nos routes elles sont déjà dans un état pas possible, comment on va les payer, comment on va payer nos fonctionnaires[note] ? Tous nos ministres dont on a besoin pour négocier (sic), pour… je sais pas ».

Voix off : « comment payer nos ministres pour négocier, un détail auquel nos simplicitaires n’ont sans doute pas pensé. Ils sont bien trop occupés à promouvoir la vie simple » …

La journaliste ne nous expliquera pas que le but du capitalisme est d’augmenter les gains de productivité, et donc de réduire le plus possible la part de travail salarié humain ; elle ne nous expliquera pas non plus que le système de sécurité sociale continue d’être le leitmotiv alors que les acquis sociaux sont sacrifiés sur l’autel de la croissance ; elle ne nous dira pas plus qu’il peut exister autre chose que travail salarié et consumérisme. Demandons aux plus d’un milliard d’individus démunis, perdants de la mondialisation ; aux Grecs, où se joue le théâtre de la désolation, lieu d’expérimentation par les banquiers et leurs acolytes gouvernementaux, si ce ne sont pas les mêmes, des politiques du pire. La journaliste ne nous dira pas que tout cela n’est pas affaire de croyance – « Isabelle Callens n’y croit guère…».

Donnant l’illusion de l’impartialité en interviewant les deux parties, l’émission fait ici abstraction de la constance d’un contexte favorable aux laudateurs de la croissance.

De façon générale, nous ne nous étonnerons donc guère de la caricature offerte, si l’on garde en mémoire qu’une chaîne télévisée, ou tout autre média commercial, s’inscrit dans une société marchande hégémonique, qui détermine fortement ce qu’elle peut dire et ne pas dire, les limites à ne pas dépasser et les impertinences pertinentes.

La RTBF, en tant que chaîne publique d’inté- rêt général subsidiée par le citoyen, a-t-elle au fond la possibilité de décrire plus objectivement et avec constance des expériences alternatives, d’autres voies que celles de la société de consommation, de sortir de l’effet de mode, sans s’opposer frontalement aux annonceurs ?

Alexandre Penasse

 

L’horreur de l’Euro

« L’homme n’est plus à hauteur d’homme ; il joue à l’humain comme un gamin joue à l’adulte, toute fragilité lui est interdite, et avec elle toute vérité et toute relation, il est condamné à errer dans la fuite perpétuelle que les systèmes d’argent ont balisée pour lui. En vain cherche-t-il dans les jeux du stade une éphémère réconciliation avec l’enfant qu’il fut et qu’il ne cesse de trahir. Là aussi, l’argent l’attend, et son cirque sale. Il espérait un instant de gratuité, la revitalisation de l’âme par l’exercice du corps, la rencontre ludique des autres. Il y trouve de richissimes pousseurs de ballons, célébrant eux aussi avec des trémolos dans la voix cette équipe que le moindre avantage financier leur fera instantanément quitter, et à qui l’on enseigne non seulement « l’art footballistique » mais encore – objectif chaleur humaine – la façon de s’entasser comme des carcasses quand un but a été marqué« . 68 Forever, Jean Sur, Editions Arléa, 1998, p.74.

 

Du « baume au coeur » et d’autres expressions voisines furent utilisées durant l’Euro 2016, pour évoquer ce que susciterait l’éventuelle victoire d’une équipe lors d’un match, victoire qui serait d’autant plus attendue que la situation socio-économique du pays est catastrophique : en Espagne, « 44,6 % des personnes interrogées pensent que la situation est désastreuse et 33,7 % mauvaise : des scores jamais atteints depuis deux ans. Selon l’enquête réalisée du 1er au 10 mai auprès de 2 484 Espagnols, la perception de la situation économique ne s’améliore pas : 68 % pensent qu’elle va mal avec comme premier sujet de préoccupation le chômage devant la corruption… Alors le temps de l’Euro, les Espagnols se mettent en quête de baume au cœur »[note]. Le baume des Diables ! Étrange en effet… Belgique, Allemagne, Espagne…, auraient besoin de ces événements sédatifs, palliatifs qui ne soigneraient jamais le mal, mais soulageraient la douleur, dont on s’assurera de laisser intacte la cause. Cure d’austérité ou cure de football se mélangeraient ainsi sans jamais poser la question du monde qui, chacune et d’une même façon, les génère.

Snobinardrabat-joieaigri ! entendrons-nous certainement ici, ou là. Peut-être, mais il faudrait d’abord, avant d’être sûr que nous ne sommes que des contempteurs de plaisir, nous laisser expliciter notre pensée. Emettons ainsi dans un premier temps l’idée que si l’intérêt pour la chose politique était grand dans nos sociétés, cela contrebalancerait l’euphorie footballistique, qui se comprendrait dès lors plus facilement, représentant un peu cette recherche de « pur plaisir » désintellectualisée, contre laquelle il n’y aurait rien à dire ; ce foot-là aurait alors sa raison d’être, on serait des citoyens politisés et, de temps à autres, on se « distrairait » en regardant un match. Mais s’arrêter là dans l’explication serait chose trop facile, comme si nous démontrions une fois pour toutes que ce foot-spectacle n’est pas le problème et qu’il pourrait survivre dans une société juste, égalitaire et décente. Nous stoppons donc là cette hypothèse, car nous pensons que c’est quelque chose d’impossible : le football de masse n’est pas un épiphénomène du capitalisme, il n’est pas un événement accidentel qui n’aurait aucun lien avec les autres et subsisterait dans un monde devenu réellement juste.

Au niveau de la société, il ne peut y avoir coexistence d’un intérêt profond pour la chose publique et passion pour le football industriel et sa production médiatique. L’un contient les germes de la destruction de l’autre. Lorsque le peuple choisit réellement la façon dont s’organise la vie en société, l’indécence du football moderne avec ses joueurs-stars multimillionnaires n’est plus ni possible ni pensable ; pas plus que ne le sont le coût d’organisation des coupes internationales, la médiocrité et l’exploitation qui l’entourent (que ce soit dans la fabrication des ballons au Pakistan et ailleurs, dont la presse feindra quelques instants de s’émouvoir lors de la coupe du monde de 2014 ; ou lors de l’importation aux abords des stades de prostituées marchandises dans des « bordels géants » pour sustenter les supporters ivres en Allemagne, en 2006 ; dans la fourniture de 1 milliard de préservatifs envoyés en Afrique du Sud en 2010 pour les clients de prostituées misérables du pays ; ou des gosses vendus pour quelques heures aux supporters de la coupe du monde au Brésil).

L’EURO DE L’EURO

Il n’est pas plus pensable, pour un sujet libre, d’admirer un sujet qui joue à la télévision, alors que ce dernier symbolise plus que tout une société de classe profondément inégale. Les Diables éliminés en quart de finale, certains Belges avaient l’esprit triste le soir du 1er juillet… ne vous en faites pas !Ils n’ont pas perdu et ne perdent jamais: l’ancien sélectionneur fédéral Marc Wilmots empochant 357 000 euros uniquement pour ces quelques semaines d’Euro en France, les joueurs quant à eux touchant chacun 304 200 euros, sans compter la publicité et ce qu’ils encaissent habituellement, la somme de l’Euro constituant à cette aune une sorte de pécule de vacances (Eden Hazard, 25 ans, touchant 270 000 euros par semaine, Kevin de Bruyne 320 000…). Pour certains journalistes, il faudrait préciser : « ils ont chacun gagné 300 000 euros bruts, ce qui – toutefois – revient à moins de 150 000 euros nets »[note]. À partir de ces niveaux, brut et net n’ont plus beaucoup de sens. Alors que pendant ce temps, gouvernements et médias parlent d’« austérité nécessaire »…

La question, en regard de cette inégalité connue de tous, est donc celle-ci : comment expliquer que devant leur poste de télévision, dans les stades et sur les places publiques où se dressent des écrans géants, il y ait des amas de supporters et non pas une foule en colère, des individus qui s’opposent à cette déprédation officiellement mise en spectacle ? Dès lors que l’on réalise ce que cela représente, il n’y a qu’une réponse possible : cela arrange « tout le monde ». Pour les « prolétaires », ces compétitions donnent le sentiment d’appartenance à une nation, qui pourtant les exploite et les soumet: ils aiment la Belgique, et donc indirectement tout ce qui va avec, son gouvernement, ses instances officielles, sa politique. Ils « sont » un peu la Belgique, ils ne vont donc pas attaquer ce qu’ils sont. Orwell écrivait, dans 1984, évoquant les prolétaires : « Le travail physique épuisant, le souci de la maison et des enfants, les querelles mesquines entre voisins, les films, le football, la bière, et surtout, le jeu, formaient tout leur horizon et comblaient leurs esprits. Les garder sous contrôle n’était pas difficile. (…) On n’essayait pourtant pas de les endoctriner avec l’idéologie du Parti. Il n’était pas désirable que les prolétaires puissent avoir des sentiments politiques profonds ».

Pour les classes moyennes, cela reflète aussi ce qu’Orwell écrit dans 1984, mais dans une moindre mesure. Le foot et la bière ne « comblent » sans doute pas parfaitement leur esprit, correspond moins à leur seul horizon, mais fait partie d’une culture d’ensemble, forme le spectacle « obligé », fruit d’un mimétisme petit-bourgeois illustrant un malaise général d’une classe « entre-deux » qui se vautre dans l’identitaire.

Pour la noblesse et la grande bourgeoisie, toute cette classe nantie qui vit de la misère de la masse, le foot est, ils le savent, ce qui crée l’illusion du « nous », donnant l’impression derrière le « tous avec les Diables », « tous avec les Bleus » que nous sommes, indistinctement, « tous Belges », « tous Français », opposés « tous ensemble » à l’équipe adverse et sur un même chemin vers un but commun. Ce « nous » du football est donc à leur service, les éloignant des classes moyennes, mais surtout des pauvres, tout en donnant l’illusion d’un grand mélange où tous se rapprochent : le foot c’est le mur symbolique, celui qui leur évite d’en construire un.

Il aura fallu aussi que les pauvres admirent la richesse pour en arriver où nous en sommes, à savoir accepter de supporter des gens qui gagnent peu ou prou 8000 euros de l’heure et amassent en une année ce que la plupart d’entre nous mettraient des centaines d’années à gagner. Ils vivent par procuration l’existence du nantis, glorifient ce qu’ils ne sont pas et escomptent toujours, dans un espoir sans fin emprunté à la mécanique de la loterie, devenir « scandaleusement riche »… Cette illusion de pauvreté provisoire leur permet de consentir alors à respirer des poussières nocives, bâtir les maisons de ceux qui les avilissent, les servir dans les hôtels, nettoyer leurs villas… ils acceptent l’austérité pour eux et la richesse de leurs idoles avec seuls soulagements ces épisodes de masse lénifiants. Le spectacle, moment commun qui leur donne l’illusion de faire partie d’un tout, est nécessaire pour faire accepter l’inacceptable, donner comme normal l’anormal et ce qui n’est qu’indécence profonde, en s’identifiant à une catégorie supérieure (celle de la nation) dans laquelle ils noient leur identité réelle, pourfendent les traits culturels propres qui les distinguaient encore et tuent leur conscience de classe. Ils confondent alors le plus souvent notre lucidité avec de la « jalousie » lorsque nous leur évoquons tout cela.

EUPHORIE DANS LE MALHEUR ET PLAISIR DANS LA RÉPRESSION

D’aucuns émettront évidemment le principe que, même dans une société malade, il ne faudrait pas pourfendre les plaisirs « simples », que ce « baume » serait le moindre mal. Outre que l’argument ramène à cet effet de soulagement que nous venons de décrire, nous voudrions dire autre chose. Il n’y a pas de plaisir, ou plutôt il ne pourrait y en avoir, dès lors que celui-ci implique l’avilissement de l’Autre, sa destruction et le pillage de la nature. Personne n’oserait dire d’un être qui viole un autre qu’il faut lui laisser vivre son plaisir ; ou du pyromane qui brûle une forêt qu’il ne doit pas être dérangé dans sa joie. Personne, de même, ne dira que ceux qui le regardent et s’amusent doivent pouvoir continuer. Quel rapport ? C’est qu’il y a quelque chose d’identique ici, sauf que lorsque nous regardons le foot-spectacle, la division du travail, la séquestration et l’isolement des zones de production, l’absence de liaison médiatique entre elles qui permettrait de comprendre, la séparation entre la richesse et la misère… tout cela empêche de saisir la violence, la mort et le sang et de le synthétiser en un tout cohérent : la femme qui est réduite au rang de corps-objet pour le plaisir des footballeurs ; les fripes et ballons des coupes qui sont le fruit d’exploitation d’esclaves, enfants et adultes ; la profonde inégalité symbolisée par les stars du ballon, dont la seule acceptation de les regarder sans s’opposer implique l’acceptation de toutes les inégalités ; l’identité réduite à la seule fonction de distinction conflictuelle…

Dès lors qu’un plaisir – comme celui du foot – implique la destruction, il est, tel le besoin que décrivait Marcuse, faux. « Nous pouvons distinguer de vrais et de faux besoins. Sont « faux » ceux que des intérêts sociaux particuliers imposent à l’individu : les besoins qui justifient un travail pénible, l’agressivité, la misère, l’injustice. Leur satisfaction pourrait être une source d’aise pour l’individu, mais on ne devrait pas protéger un tel bonheur s’il empêche l’individu de percevoir le malaise général et de saisir les occasions de le faire disparaître. Le résultat est alors l’euphorie dans le malheur. Se détendre, s’amuser, agir et consommer conformément à la publicité, aimer et haïr ce que les autres aiment ou haïssent, ce sont pour la plupart de faux besoins. » (…) « De tels besoins ont une fonction et un contenu social qui sont déterminés par des forces extérieures sur lesquelles l’individu n’a pas de contrôle ; leur développement et leur satisfaction sont hétéronomes. Que ces besoins, renouvelés et fortifiés par les conditions de son existence, soient devenus ceux de l’individu, qu’il s’identifie à eux, qu’il se cherche dans leur satisfaction, cela ne change rien : ces besoins restent ce qu’ils ont toujours été, les produits d’une société dont les intérêts dominants exigent la répression »[note].

Certes, ce n’est pas dans une logique de morale chrétienne que nous accuserions l’individu qui regarde le football de s’adonner à ce qui serait comme un pêché. Les raisons d’être spectateur sont nombreuses et il est évident qu’il y a aussi derrière un instinct grégaire qui pousse à se « rencontrer », dans des sociétés où cela a de moins en moins lieu. Mais le plaisir de masse, celui qui devient un objet social, ne peut le devenir que parce qu’est massivement occulté ce qui rend son spectacle possible.

LE SILENCE NE FAIT PAS DE BRUIT

En regard de cette admiration, on saisirait mal si nous n’étions engouffrés dans une époque malade, la façon dont les mêmes vilipendent les grévistes et autres opposants aux attaques patrono-gouvernementales: ces êtres dérangésmécontents impénitents leur empêchant de rejoindre ce lieu de labeur où ils s’épanouissent tous les jours, les prenant en otage, créant un chaos qui n’aurait strictement rien à voir avec le contexte de chaos structurel.

Il demeure toutefois quelques espoirs, notamment celui qui découle de la réponse à la question « qui représente le monde qui nous entoure? ». La question résolue et ayant mis en évidence le rôle principal des médias de masse et les groupes auxquels ils appartiennent, il demeure ce constat que la réalité présentée par les médias dominants ne correspond nullement à la vérité. Comme le disait Alain Accardo, « On peut dire que la représentation médiatique du monde, telle qu’elle est fabriquée quotidiennement par les journalistes, ne montre pas ce qu’est effectivement la réalité, mais ce que les classes dirigeantes et possédantes croient qu’elle est, souhaitent qu’elle soit ou redoutent qu’elle devienne. Autrement dit, les médias et leurs personnels ne sont plus que les instruments, plus ou moins consentants et zélés, dont la classe dominante a besoin pour assurer son hégémonie. Comme tels, ces instruments doivent être démontés et combattus avec vigueur et sans relâche – ce que ne font malheureusement pas les organisations de la gauche institutionnelle, qui ont renoncé à la critique de classe et sont toujours prêtes à pactiser avec l’ennemi au nom de la bienséance républicaine, du réalisme politique et de la nécessité d’exister médiatiquement »[note]. Il reste donc cet espoir qu’au-delà de l’inévitable généralisation mentale générée par une information (quelques agressions sur quelques personnes parmi des millions génèrent facilement l’impression d’une société dangereuse et d’une criminalité extrême, au même titre que quelques mises en évidence, en une de journaux et en premier sujet longuement traité de JT, de personnes opposées aux grévistes suscitent le sentiment que tout le monde en a ras-le-bol), il n’y a pas de sentiment de masse et qu’il n’y a de « réalité » pour l’instant que celle présentée par les médias dominants.

Ainsi, le silence est-il vraiment l’absence de bruit ? Klaxons, cris, feux d’artifice… cela s’entend. Ceux qui se taisent, ne ressentent pas ce « plaisir », les autres qui regardent parce qu’il « faut » et ne hurlent pas, ceux-là ne sont pas entendus, « n’existent » pas en quelque sorte. Et ceux qui propagent l’info ne propagent que les cris. Et ils font plus, ils les répercutent, mais ils les créent aussi : ils crient et s’étonnent parfois que les autres fassent de même. S’ils se refusaient à faire le jeu, s’ils parlaient du silence, les cris n’auraient plus le même sens; ils nous feraient oublier moins facilement l’absurde, le spectacle du son ; ils nous éviterait la vacuité et nous rendrait visible l’insignifiance.

Mais taisons-nous ! Il ne faudrait pas gâcher le plaisir. Ce plaisir si fugace, en attente toujours du prochain match.

Alexandre Penasse

 

Retrouvez le Kairos 26 fin septembre et profitez du 25 ces vacances. La reprise sera mouvementée, nous serons là pour donner cette information qui existe pour elle-même, primordiale pour le changement véritable, et dévoile une toute autre réalité, indispensable pour en sortir et en construire une autre.

Euro, Orlando, etc.

À l’identique, comme la fois d’avant et comme celle d’après, ils révéleront les morts, leur histoire, les détails de l’un qui venait de se marier, de l’autre qui commençait un fantastique boulot le lundi; de celui qui « aurait dû » passer la soirée dans la boîte mais avait loupé son train ; ils relayeront les cris des parents, frères, sœurs, endeuillés, leurs derniers appels, leur dernier contact.

Ils relayeront l’absurde, tout en y participant, jusqu’à la prochaine fois. Ils remettront sur la table les mêmes débats, sur le port d’arme, la violence aux États-Unis. Ils créeront le terrain de lutte où s’affrontent les politiciens, Trump et Clinton, et plus tard les autres, qui ont récupéré l’événement escomptant chacun la croissance de leurs voix; ils narreront comment l’un a choqué « l’opinion » par ses propos, la façon dont l’autre est resté sobre.

Ils évoqueront, et pendant le temps qu’ils l’évoquent, l’événement s’effacera doucement déjà, pour laisser la place au prochain « grand match »; l’arène médiatique ouvrira la scène au nouveau « scoop », au truc à dire, à faire, à voir, à manger, à boire, où tout ne se rapporte au fond qu’à une chose : faire du fric. Euro ou horreur, tout cela n’est que le fruit de la grande usine à pognon, causes et effets se mélangeant étrangement.

Mais surtout, que dire de la politisation de l’hommage ? N’est-elle pas la marque du respect envers ce monde et son système, l’acceptation tacite de ce qui est

Place au divertissement donc ! Amuser les gens, les unir derrière la grande « cause » footballistique, leur faire oublier… Hollande et sa bande en rêvent, leurs « ennemis » politiques aussi, chacun tirant la couverture pour soi. Les Belges aussi ont l’esprit ailleurs, les drapeaux flottant au vent dans les jardins, aux fenêtres ; les rétroviseurs étant habillés du tricolore, les toits des voitures des cornes du diable, distribuées par les journaux qui « font l’info », les supermarchés et les banques… Il en aura fallu du travail pour que le Panem et circenses (du pain et des jeux) de la Grèce antique devienne un spectacle mondial où les gladiateurs modernes sont les nouveaux dieux. Rassemblant sous cette superbe illusion « d’équipe nationale », les joueurs belges, français ou autres ne le sont pourtant que le moment d’un Euro ou d’un Mondial, étant toujours de simples produits que l’on échange sur le marché international, le gagnant étant celui qui donnera le plus. L’un joue en Allemagne, l’autre en Arabie saoudite… ils « rentrent », le temps de l’Euro.

À Bruxelles, entre deux matchs, on rendra hommage à Orlando. Avec chance, la place de la Bourse s’est vidée des fleurs et offrandes des attentats du 22 mars, laissant l’espace vacant pour les nouvelles gerbes. On rend donc hommage, c’est-à-dire qu’on exprime « une marque de respect envers quelque chose ». Mais envers quoi au fait ? Si dans le chef de certains citoyens, il y a une réelle empathie envers les victimes de ce monde, avec la conscience lucide de ce qui s’y déroule, que dire des autres ?

Mais surtout, que dire de la politisation de l’hommage ? N’est-elle pas la marque du respect envers ce monde et son système, l’acceptation tacite de ce qui est, le silence sur ce qui ne va pas ? Le football-industrie étant une des plus belles manifestations de ce spectacle. Car durant l’eucharistie du foot, il ne faut point troubler la fête, il ne faut pas oser gâcher le plaisir, laisser le sujet prendre son hostie télévisuelle. Donc ne pas questionner tout cela, cette frénésie, ces seuls rassemblements d’individualités que montrent les médias dominants. On aime ou on n’aime pas : « le foot c’est pas politique », et le gouvernement français le sait, lui qui dans ses conseils officiels quant aux bons comportements à adopter dans les stades et aux abords, énonçait : « ne pas tenir des propos politiques, idéologiques, injurieux, racistes ou xénophobes ». Même si le Ministère de l’Intérieur s’en est par après défendu, ce que n’ont pas relevé la plupart des commentateurs, mettant en avant une maladresse dans la communication gouvernementale ou une tentative véritable d’éviter des mutineries dans les arènes footballistiques (pure invention, voyant mal des supporters, à part se frapper sur la gueule entre équipes adverses, prendre par exemple les joueurs en otage pour protester contre la loi travail), c’est l’essence profonde de la dépolitisation du foot-spectacle moderne et la distraction qu’il représente – outre que de placer le footballeur en position de « star » qui illumine les gosses de banlieues et les divers aficionados du ballon rond, oubliant que celui à qui ils voudraient bien ressembler est un parasite qui, indirectement, participe de leur misère.

Le foot-spectacle, c’est l’hommage profond à nos sociétés libérales capitalistes consuméristes. Se rassembler lors de ses messes, c’est « marquer notre respect », rendre hommage[note] au dieu argent[note]. Et, dans cet étrange rassemblement des faits que tout semble opposer, on reconnaît dans l’hommage aux victimes d’Orlando orchestré par les médias de masse, pour lesquelles on fait une minute de silence lors de l’Euro, quelque chose de semblable…

Allez, bon match.

Alexandre Penasse

 

Les chiens de garde veillent sur «vos» intérêts: ne les décevez pas!

Défendant les partis traditionnels depuis toujours, la presse qui est à leur service fourbit ses armes, prête à ostraciser tous ceux qui seront plébiscités par le peuple déçu des habituels (MR-CDH-ECOLO-PS et leurs pendants flamand). Les chiens de garde brandissent donc et continueront à brandir sans modération l’épouvantail des « extrêmes » : de droite et de gauche, sans offrir d’explications sur ce qui a pu provoquer la croissance de l’électorat des deux, mais surtout en associant insidieusement dans l’esprit du spectateur un rapprochement entre l’un et l’autre… dès lors un peu les mêmes. Le 19 mai donc, suite à un sondage portant sur les intentions de vote indiquant que le PTB et le Vlaams belang pourraient être respectivement 3e parti en Wallonie et en Flandre, Le Soir met en couverture une photo de Raoul Hedebouw, porte-parole du PTB et député fédéral, avec le titre : « La montée des extrêmes ». Ce qu’ils disent là en filigrane, c’est évidemment « méfiez-vous petit peuple, vous rapprochez de l’extrême gauche fait un peu de vous des fascistes ! Restez tranquilles, votez comme avant  et oubliez vos intentions ».

Ils ne diront toutefois pas que l’éloignement vers la gauche est quelque chose de relatif, d’autant plus accentué que leur point de référence — le gouvernement — se démarque du centre pour s’éloigner vers la droite, l’impression subjective répondant de cette logique. Non contents d’éviter l’explication complexe, les médias bornent leur analyse à la « perte de confiance dans les partis traditionnels » et nomment la conséquence « grave » de cette mauvaise intention de vouloir élire « autre chose » (à l’instar du refus français au Traité constitutionnel européen en 2005), que ce soit de façon indifférenciée à droite ou à gauche : « ce désaveu a de lourds relents communautaires : le Sud vote toujours plus à gauche, le Nord plus à droite ». Le « bon choix », c’est un des quatre « traditionnels », même s’ils nous ont menés là où nous en sommes, fournissent députés, ministres, bourgmestres qui ne travaillent qu’à la reconduction de leur poste et du salaire qui va avec ; même s’ils trempent peu ou prou tous dans des affaires de corruption, empruntent plus que souvent les revolving doors[note], vivent comme des princes et mettent sous le joug répressif et de l’austérité la populace.

C’est que médias de masse, multinationales, fédérations patronales, gouvernement et partis veulent la même chose : le changement dans la continuité, c’est-à-dire que rien ne peut être enlevé aux nantis et que la marche du monde dictée par la croissance du profit demeure telle quelle. L’ordre dominant, toujours, est défendu par les médias qui en font à longueur de temps la propagande : « un pays a besoin de riches » (La libre, 6 janvier 2014) ; « le marché reste le mode d’organisation le plus efficace de la vie économique » (Béatrice Delvaux en décembre 1999, dans Le Soir, qui n’a depuis pas arrêté sa propagande promarché).

Les protestations doivent donc se faire dans le cadre du « dialogue social » et les mesures d’austérité « nécessaires », paisiblement acceptées. Tout ce qui va à l’encontre du fonctionnement capitaliste du système-corps social est diagnostiqué comme un handicap, empruntant le vocabulaire médico-social de l’impotence, novlangue du patronat : « Les salaires belges dérapent encore. Le handicap salarial [en gras dans le texte] de notre pays s’est creusé par rapport à nos voisins proches. Une nouvelle réforme nécessaire ? » (Le Soir, 14 février 2013)… paralysie, dérapage, handicap, perturbation… tandis que grèves, manifestations, contestations, violences en réponse à la violence d’État, sont des tares, des dysfonctionnements qui, par leur référence accidentelle, refusent de poser la question de ce qui les a causés. Au pire, on trouvera dans leur surgissement l’effet d’une mauvaise communication du pouvoir…

Le peuple doit se taire, être persuadé qu’il peut parler et ne pas avoir envie de le faire ; il doit limiter son déplaisir — car la colère est déconseillée, propre à un esprit versatile qui ne se maîtrise pas —, revendiquer s’il le veut, mais dans un espace et des horaires définis par le pouvoir en place. De quoi peut-il se plaindre d’ailleurs ce petit peuple, lui dont les membres peuvent toujours saisir les rampes de la société libérale qui lui permettront à son tour de se hisser jusqu’en haut et atteindre les cimes de la richesse ? Qu’a-t-il à reprocher à celui qui y est arrivé, serait-il jaloux ? L’« Arabe » ou le « prolo » qui « réussissent » deviennent ainsi les figures symboliques qui, comme à la loterie (« Et si c’était vous » ; « Qui est le prochain » ; « Lotto, créateur de chances »…), prouvent au reste que « c’est possible », la mise en avant de « l’exemple » occultant l’extrême faiblesse de la probabilité.

TOI AUSSI TU PEUX!

Elle n’est pas belle la vie ? À Molenbeek, dans une école en « D+ » (Entendez « discrimination positive », maintenant repris comme « encadrement différencié » dans le nouveau terme novlangue), on tente d’éteindre la contestation en envoyant la reine Mathilde en grande pompe écouter les discours de « ceux qui ont réussi »[note], permettant de ne pas voir tous ceux qui échouent, sont relégués dans le professionnel (où l’indice socio-économique des élèves est de -0,30 là où il est de +0,08 dans le secondaire ordinaire[note]) ou décrochent, culpabilisant par ailleurs celui qui ne parvient pas à dépasser sa condition et faisant de lui l’unique cause : t’avais qu’à bosser gars ! Les sous-diplômés sont ainsi institutionnellement produits et distribués sur le marché des emplois sous-qualifiés au service du patronat et des actionnaires qui avaient organisé en amont leur ségrégation.

Désinformé sur ce qu’il se passe vraiment, le sujet joue le jeu, s’y plaît, sorte de succédané de vie démocratique

Pour grimper, le subalterne devra faire preuve de volonté, d’esprit de conquête, de cette motivation qui semblerait suffire et dépasserait les déterminismes de la naissance et de la classe sociale, qu’on soit fils de notable ou d’ouvrier, et permettrait au quidam de devenir « quelqu’un » : du « fils de marchand de clous » (Albert Frère) au migrant devenu chef d’entreprise. Et pour entretenir l’illusion, nourrir le rêve, apaiser les déçus, on organisera la « création de chances » avec les stars artificiellement produites par les médias et leurs The Voice, Star Academy, Loft Story… donnant largement et par procuration à la masse inerte, dont les probabilités de rejoindre la caste des privilégiés sont aussi grandes que de tirer le gros lot, l’impression, devant l’écran, d’être un peu la vedette du soir.

Pendant ce temps-là, la meute se muselle par son désir et son espoir, stupéfiants de la procrastination révolutionnaire ; par son admiration de la richesse qu’elle devrait honnir et dont elle devrait lapider les représentants. Désinformé sur ce qu’il se passe vraiment, assistant aux castes partisanes retranscrites et créées par les médias à longueur de journaux de l’info, le sujet joue le jeu, s’y plaît, sorte de succédané de vie démocratique. L’indécence d’un monde avec ses honteuses inégalités, la destruction de la nature pour conserver le mode de vie occidental, la vacuité de la plupart des emplois, la marche en avant continuant comme si de rien n’était, les organes de propagande médiatique faisant leur boulot, décrivant dans une litanie révoltante les joutes partisanes, les avis des « experts », nous convaincant sur le fait que leurs verbiages ne prendront fin que lorsqu’ils ne seront plus… tout cela n’est toutefois pas sans résonance sur l’être acceptant et soumis. Mais il ne voit pas comment faire, il souffre, se sent socialement inutile ; mais attend quelque chose.

Les médias de masse, plus que jamais, tenteront de continuer à nous faire croire, en ces temps sombres, que penser hors du cadre n’est pas bon ; que la compétition, la réussite pour soi — et l’échec d’un autre — sont à rechercher, que le marché est « le mode d’organisation le plus efficace ». C’est qu’ils sentent que la colère qui pourrait frapper ceux qui organisent l’ordre établi — politiciens et capitaines d’industrie — risque de se retourner aussi contre eux-mêmes qui ont toujours établi médiatiquement cet ordre.

 

Alexandre Penasse

Made in prison

0

La prison ne « resocialise » pas, on le sait. Elle ne fait que punir, on le sait aussi. Et pour longtemps.

Mais derrière le voile de la solution qui n’en est pas une, elle commence aussi à devenir des plus attrayantes pour les entreprises qui ne veulent pas faire le déplacement jusqu’au Bangladesh. La prison pousse donc sa logique jusqu’à l’absurde comme instrument de gestion de la misère que les États créent.

Vous ne nous croyez pas ? Écoutez plutôt l’appel qu’on a donné à l' »opérateur de travail pénitentiaire » Cellmade :

http://microouvert.be

Montage et son par « Micro Ouvert »