Pour ouvrir la présente contribution, je me demanderai : de quelle forme (anti)politique le covidisme est-il le nom ? (Le covidisme est la manière dont les gouvernements traitent l’épidémie.)
C’est dans cette perspective que Kairos a interrogé trois témoins particuliers – particuliers parce qu’ils sont originaires de l’ancienne RDA, de la Roumanie de Ceausescu et du Chili de Pinochet. Il s’agissait de savoir s’ils voyaient quelque ressemblance entre leur pays d’origine et l’Occident covidiste.
Kairos me demande une contextualisation philosophique des trois témoignages. Disons d’emblée que les propos de Maria, de Anke et de Jorge sont très révélateurs, et il est exclu pour moi de proposer une contextualisation « par en haut » : je la vois plutôt comme un éclairage « de côté », comme une proposition d’interprétation qui peut être discutée et enrichie. Cette proposition se présente sous la forme d’un petit lexique (dont les entrées viennent directement ou indirectement des trois témoins).
QUESTIONNER, RÉFLÉCHIR : les gens, disent Maria et Anke, ne réfléchissent plus, ne s’interrogent plus, ne questionnent plus les décisions des gouvernants. Certes des manifestations ont lieu (contre l’imposition autoritaire du masque et/ou de la vaccination), mais globalement la population se comporte en effet comme si elle avait renoncé à s’interroger sur le fond des choses (origines du covid, traitement liberticide). Je souligne le « comme si » pour faire preuve de prudence. Quelques mois avant l’essor du mouvement de mai 1968, un ministre déclarait : « La France est calme. » Prudence, donc. Mais il est vrai que pour l’instant l’« esprit de libre examen » (Durkheim) ne semble pas souffler fort sur nos concitoyens. Il ne faut pas trop s’en étonner : nous subissons depuis longtemps deux matraquages, celui du biopouvoir étatique et celui du psychopouvoir des multinationales, double matraquage auquel il est difficile de résister dans l’encellulement individualiste de tous les jours. → Biopouvoir et psychopouvoir.
Disons de façon minimale : s’il est une forme socio-politique organisée autour du questionnement collectif ritualisé, donc autour du débat décisionnaire (qui n’est ni une décision sans débat, ni un débat décoratif sans décision), c’est bien la démocratie. De ce point de vue il est de plus en plus difficile d’affirmer que les pays occidentaux sont des démocraties → Démocratie ?
DÉMOCRATIE ? Maria parle de « démocratie autoritaire » (on connaît la série presque infinie des synonymes : « démocrature », « démocratie illibérale », etc.). J’aurais tendance à éviter tous ces termes ou locutions qui égarent la réflexion. On peut commencer par essayer de comprendre pourquoi les utilisateurs de ces expressions maintiennent le mot de démocratie : sauf erreur, ils disent par ce mot qu’il reste encore en Europe un peu de tolérance. En Hongrie ou en France, vous pouvez critiquer le gouvernement sans qu’on vous interne dans un camp. Le problème c’est que la tolérance en soi est loin de suffire à caractériser une démocratie. Exemple : en URSS, après le XXe congrès du Parti (1956), s’installe une période de tolérance (dite « dégel ») : les gens se mettent à parler, on publie une bonne part des écrivains et des poètes interdits auparavant. Est-ce que cela suffit à faire de l’URSS de 1960 une démocratie ? Non, évidemment : le Parti, détenteur de la science marxiste de l’histoire, garde la haute main sur le pouvoir.
Il est probable que la tradition libérale (au moins depuis Constant et Tocqueville) ait largement contribué à essentialiser ou naturaliser la démocratie. L’axiome serait celui-ci : dès lors que l’Occident est un tant soit peu tolérant et superficiellement pluraliste, il est démocratique. Quoi qu’il arrive, son essence ou sa nature est immuablement démocratique. Le gouvernement français a beau bafouer le « Non » prononcé par les électeurs au référendum de 2005 sur le Traité constitutionnel européen, l’essence de la France reste « démocratique ». Comme cette essence paraît indestructible, nous sommes souvent tentés de la respecter : va donc pour la « démocratie ». Mais comme on sent bien qu’il y a quelque chose qui ne va pas, on ajoute un adjectif. C’est ainsi que la « démocratie » devient « autoritaire » ou « dictatoriale ». Ce procédé est dangereux : il entretient la confusion et incite un certain nombre de personnes à se dire que « si c’est ça la démocratie » (l’explosion des inégalités, la destruction de la nature, le mépris des puissants envers les populations), autant avoir une « bonne dictature ».
La tâche actuelle des vrais démocrates est de dire clairement que l’Occident depuis deux siècles n’est pas démocratique : on peut dire qu’il est vaguement libéral ou tolérant ou pluraliste. Mais en rigueur de termes, il n’est pas démocratique. Plus le temps passe, plus le « bricolage historique » nommé démocratie libérale se défait au profit de tendances anti-démocratiques (je parle de « bricolage » parce que de fait les mouvements sociaux divers ont contribué à façonner et à humaniser un « régime » dont Dickens et Zola ont montré combien il était peu humain et peu démocratique). Les tendances anti-démocratiques sont particulièrement flagrantes en notre époque ultra-libérale, mais sachons qu’elles étaient présentes dès l’origine sous la forme de l’État souverain, de ses états d’exception et de ses états d’urgence. Que les oligarques de la triade État-économie-technoscience aient la bouche pleine de la « démocratie », que des penseurs imprécis répètent le mot après eux, c’est une affaire entendue. Mais ce n’est pas une raison pour nous joindre au chœur de la novlangue. À ma connaissance, un seul philosophe — Cornelius Castoriadis — a eu la précision honnête de caractériser notre type de société non comme une démocratie, mais comme une « oligarchie libérale ». Et si l’on peut rendre synonymes les adjectifs « libéral » et « tolérant », on conviendra aisément qu’à l’âge ultralibéral les oligarchies occidentales (mondiales ?) sont de moins en moins tolérantes. Le moment covid en est la dernière preuve en date.
Une démocratie entendue en un sens minimal implique que les citoyens, dans les municipalités où ils vivent, s’assemblent régulièrement au sein d’instances civiques ou politiques (assemblées, comités, conseils) pour délibérer des affaires de la cité : pas de démocratie sans une présence rituelle active du demos au niveau le plus élémentaire : le quartier, la municipalité. Que tous les citoyens ne participent pas à ces assemblées n’est pas un problème : l’expérience historique montre qu’environ un tiers de citoyens actifs (éventuellement en rotation) suffit à faire vivre la démocratie, à assurer une présence. J’insiste sur ce dernier mot : car sans la présence (première) il n’y a pas de représentation (seconde). Autrement dit, sans la présence première, la « représentation » vire à l’usurpation, voire au coup d’État permanent. Seule la présence fait de la représentation une délégation vivante qui agit sur mandat des citoyens, à rebours des groupes parlementaires usurpateurs qui abusent du « chèque en blanc » que les électeurs leur remettent tous les cinq ans.
On sait qu’Aristote puis, deux millénaires plus tard, Montesquieu et Rousseau ont fait de l’élection le signe de l’aristocratie (la démocratie se caractérisant selon eux par le tirage au sort). Admettons qu’à l’échelle de nos sociétés grandes et vastes l’élection puisse devenir l’une des marques de la démocratie ; il est alors impératif qu’elle soit placée sous le signe du mandat précis que la présence première du demos donne à la représentation seconde des délégués. Les libéraux opposent souvent la démocratie directe (censément dangereuse car le peuple est réputé déraisonnable) à la démocratie représentative ou indirecte (censément bénéfique car les représentants sont censément sages). Le désastre écologique et sanitaire en cours montre en réalité le peu de sagesse des représentants depuis au moins un siècle. Pour cette raison, certains pensent qu’il faut en finir avec la représentation. Pour ma part, je n’oppose pas présence directe et représentation indirecte. La violence peut venir de partout : d’en bas et d’en haut. C’est pourquoi je pense que les deux — la présence et la représentation — peuvent chacune endiguer les violences de l’autre : chacune peut être le contre-pouvoir de l’autre. Encore faut-il, je le répète, qu’il y ait une présence du demos et que celui-ci ne donne pas de chèques en blanc à ses délégués.
Sans ces deux conditions apparaissent les deux fléaux notés par Maria : 1/ la distance se creuse entre l’oligarchie et la population, et donc la défiance s’installe, 2/ l’oligarchie ne peut plus imposer son pouvoir que par la violence policière (contre les Gilets jaunes), par la contrainte (confinement et pass sanitaire), et par la violence de la propagande, qui, dit justement Maria, « perturbe l’environnement émotionnel des gens ». J’ajouterai que cette perturbation émotionnelle paralyse la faculté de penser et d’agir. D’où l’obéissance résignée. Non qu’une société puisse se passer de l’obéissance, mais elle ne peut pas tenir longtemps debout si les gens ont le sentiment qu’ils obéissent à des oligarques pervers et malveillants, dignes plus de méfiance que de confiance.
Récapitulons provisoirement : nous vivons aujourd’hui non pas en démocratie, mais en oligarchie tolérante. Précision historique : depuis l’effondrement de l’URSS, l’oligarchie est de moins en moins tolérante.
QUELLE OLIGARCHIE ? Ici le témoignage de Jorge est décisif : « En 2021, dit-il, il est compliqué (…) de catégoriser le régime politique actuel de la Belgique et d’autres pays d’Europe. Si on parle de dictature, les gens pensent immédiatement aux mots fusils, enlèvements, torture, etc. Le terme totalitarisme convient mieux, à mon sens. Un totalitarisme n’est pas obligatoirement sanglant, d’autant plus que les moyens de communication et de surveillance de masse actuels sont bien plus performants que la violence physique ».
Je crois que Jorge a raison : les oligarchies contemporaines sont totalitaires — ne serait-ce qu’au sens où notre vie psychosociale est totalement colonisée par des forces objectives (l’État, le capital, la technoscience) qui nous transforment en objet. Il n’y a pas une parcelle de notre vie qui échappe à ces trois forces alliées ou séparées. Dès que vous faites un pas dehors, l’État est partout (il vous surveille avec des millions de caméras fournies par le capital et par la technoscience). Quand vous vous croyez à l’abri dans votre intimité privée (y compris dans votre lit), l’État entre chez vous par l’intermédiaire du capital et de la technoscience : la 4G, la 5G, le compteur électrique Linky, votre téléphone portable, votre ordinateur connecté, la télévision avec son flot ininterrompu de propagande et de vulgarité médiatiques, gouvernementales, économiques, publicitaires.
Le témoignage de Jorge est en fait étonnamment proche de l’analyse proposée en 1964 par Marcuse : « De la manière dont elle a organisé sa base technologique, la société industrielle contemporaine tend au totalitarisme. Le totalitarisme n’est pas seulement une uniformisation politique terroriste, c’est aussi une uniformisation économico-technique non terroriste qui fonctionne en manipulant les besoins au nom d’un faux intérêt général. »
On pourrait encore affiner l’analyse à la lumière du covidisme. Pour formater-anesthésier la population, un totalitarisme dur (fascisme, bolchevisme, nazisme, maoïsme) a besoin de la terreur. Pour enrégimenter-anesthésier la population, un totalitarisme souple (une oligarchie totalitaire tolérante) a besoin de l’addiction techno-consumériste, soutenue par la propagande publicitaire ; et quand les contradictions de ce productivisme-consumérisme provoquent des déséquilibres sociaux et naturels (pandémies, révoltes, dérèglements écologiques, migrations), il a besoin de la peur (degré immédiatement inférieur à la terreur) pour répandre la léthargie. Les médias privés et étatiques, sans avoir besoin de se concerter, diffusent une telle propagande de peur que les populations se sentent incitées à garder la niche et le silence. Dans ce constat, point de complotisme, point de fonctionnalisme du pire : en général, les oligarques de l’État, du capital, de la technoscience ou des médias ne cherchent pas à nuire. Discipliner les populations fait sans doute bien l’objet d’une stratégie (depuis les travaux de la Trilatérale dans les années 1970), mais l’oligarchie discipline le peuple pour son « bien », non pour lui nuire. En revanche, dès que la stratégie se met en place, elle échappe aux stratèges dans le mouvement même de son expansion. Sans même s’en rendre compte, les stratèges se mettent alors à « obéir librement » à la machine sans esprit, au canard qui court sans tête. Ce qui signifie que tout choc apparemment fortuit (ouragan, épidémie), mais en réalité provoqué par la machine, produit un effet d’aubaine : il permet de renforcer la tendance totalitaire à la phobologie (phobos : la peur). Maria voit bien cela quand elle dit que les gouvernements utilisent « la santé publique comme prétexte pour imposer la nouvelle réglementation ». Anke le voit tout autant lorsqu’elle constate qu’« on a créé la peur » et que l’ordre des médecins a obstinément traqué toute dissidence thérapeutique. Jorge généralise le constat en indiquant que le même mécanisme archaïque du bouc émissaire a joué sous Pinochet et pendant la pandémie.
En somme, la propagande de la peur n’a plus besoin d’orchestration : elle s’alimente elle-même. Quand Macron covidiste cherche à faire peur aux Français (« Nous sommes en guerre »), il est déjà victime lui-même de la propagande phobologique, de la peur systémique, qui ne fait que ricocher sur lui. Le libéral-totalitarisme ne peut pas se passer de l’automatisation de la peur, de la machine à tétaniser : peur des déferlements étrangers (xénophobie), peur du dérèglement climatique (éco-anxiété), peur de la maladie (pathophobie).
Je serais tenté ici de formuler l’hypothèse suivante : sur la trajectoire longue de l’histoire de l’Occident industriel, les totalitarismes durs du XXe siècle furent des accidents. Cela signifie que le cours « normal » de notre trajectoire historique est celui qui fait advenir la forme (dis)sociale que nous connaissons aujourd’hui : l’oligarchie totalitaire souple et mondialisée. Cette hypothèse rejoint celle que le sociologue Matthieu Amiech propose dans un article récent : « Les couches dirigeantes […] profitent d’un problème sanitaire […] pour promouvoir une nouvelle organisation sociale. Le trait essentiel de cette société en gestation est la sur-intégration des individus, obtenue par la peur et la connexion permanente aux réseaux informatiques. Les dirigeants escomptent que la soumission des populations […] soit ainsi mieux assurée, en vue notamment des prochains épisodes de panique que vont provoquer les conséquences du réchauffement climatique.[note] »
BIOPOUVOIR ET PSYCHOPOUVOIR. On le sait : le premier mot vient de Foucault, et le second de Bernard Stiegler. En réalité, on peut s’accorder avec Bernard Legros, essayiste et collaborateur à Kairos : il y a aujourd’hui un psycho-biopouvoir. Ce concept est-il contradictoire (esprit d’un côté, corps de l’autre) ? S’il n’est pas contradictoire, quel est son intérêt ?
Dans le phénomène du biopouvoir, il y a un aspect dont Foucault ne traite pas mais que Walter Benjamin a bien perçu avant lui — à savoir que les oligarchies réduisent la vie psychosociale à la sous-vie ou à la survie biologique (la « vie nue » selon Benjamin). Le problème, pour les oligarchies, est que même lorsqu’on réduit l’humain à sa santé biologique (et à son pouvoir de produire-consommer), il y encore une force — l’esprit — qui dépasse ou qui déborde du corps. Oui, l’esprit « fuit » (comme un robinet) — il fuit parce qu’il vient d’un trou sans fond qui s’appelle l’imagination (celle que Kant disait « transcendantale », Fichte « productrice », et Castoriadis « instituante »). En d’autres termes, l’esprit est la force qui vient de l’abîme de l’imagination et qui va vers une œuvre d’imagination. Pour l’oligarchie totalitaire, la question est donc la suivante : que faire de cet esprit, sachant qu’à tout moment il peut dresser le corps contre le biopouvoir ? Réponse (qu’on peut ajouter à l’analyse de Stiegler) : il faut neutraliser l’esprit, c’est-à-dire l’empêcher de fuir du corps biologique, le rabattre sur lui, il faut couper l’esprit de l’imagination d’où il vient et vers laquelle il va spontanément. Il faut fabriquer un esprit sans imagination (doté seulement d’une imagination industrielle qui n’imagine pas d’en finir avec la société industrielle).
Pourquoi l’esprit imaginant fuit-il du corps ? Parce que l’imagination est psychosociale et que le psychosocial n’est pas seulement dans le corps : c’est une énergie commune qui, comme la langue, traverse les corps en y suscitant la psyché (l’esprit), c’est-à-dire la faculté de sentir-penser-parler-agir. Quand on a compris cela, on comprend ce que fait le psycho-pouvoir télévisuel, numérique, informatique : il empêche l’esprit de dépasser du corps, il réduit le psychosocial au psycho-corporel.
Le psycho-biopouvoir n’est donc pas un concept contradictoire : pour traiter la santé des corps, le biopouvoir doit aussi traiter l’esprit comme si c’était un corps plein, hyper-dense, sans trou d’imagination. C’est pourquoi le biopouvoir psychiatrique abuse des substances chimiques. La chimie psychiatrique est l’une des deux grandes armes du biopouvoir contre l’esprit imaginant. L’autre arme est le psycho-pouvoir qui, avec quelques autres facteurs industriels, provoque les troubles de l’esprit que la chimie psychiatrique doit soigner. Complémentarité idéale des deux versants du psycho-biopouvoir : provoquer les maux et les soigner biomédicalement, sans les soigner psychosocialement.
Où est finalement l’intérêt du concept de psycho-biopouvoir ? Dans le fait de dire la double barbarie, celle qui ampute le corps de l’esprit psychosocial et celle qui, face à l’esprit toujours trop présent, l’ampute de l’imagination psychosociale qui le nourrit. Ainsi le psycho-biopouvoir défait le lien social sous l’apparence de le favoriser dans les « réseaux sociaux », dits sociaux, dissociaux.
Marc Weinstein, Philologie et anthropologie philosophique Université d’Aix-Marseille



