
L’invasion russe en Ukraine a été présentée comme la raison du fait que l’Union européenne se détourne de la Russie, en matière énergétique notamment. Mais il est important de se pencher sur des manœuvres politiques au cours des années qui ont précédé cet événement. Il en ressort que dans le domaine de l’énergie, entre autres, le pouvoir étasunien et ses collaborateurs visaient depuis longtemps ce détournement. Plus important encore : les très graves conséquences, en particulier écologiques, de ces choix économiques et politiques.
C’est autour de la construction du gazoduc Nord Stream 2 que les choses apparaissent le plus clairement. Ce pipe-line traverse la mer Baltique et relie la Russie et l’Allemagne. Via ce pays, il aurait dû livrer du gaz à l’Union européenne (UE), en complétant le gazoduc parallèle existant, Nord Stream 1, de sorte à doubler les possibilités d’importation de gaz russe[note]. Ce projet résultait d’une coopération entre la Russie, l’Allemagne, la France, l’Autriche et les Pays-Bas[note].
Mais Nord Stream 2 n’a finalement jamais pu entrer en fonction, malgré le fait que, en 2022, la construction était achevée. La certification fut refusée par le chancelier allemand, après la reconnaissance par Moscou de l’indépendance des provinces ukrainiennes séparatistes proches de la Russie[note]. L’invasion de l’Ukraine n’a pas arrangé les choses ; mais de toute façon, quelque six mois plus tard, Nord Stream 1 et 2 ont été très manifestement sabotés[note]. (Notons à ce sujet que Joe Biden avait promis de « mettre fin » à l’un des pipe-lines, en cas d’invasion russe[note]. Et aussi que le sabotage émane bien du pouvoir étasunien, selon le fameux journaliste Seymour Hersh[note], prix Pulitzer et célèbre notamment pour avoir fait connaître les exactions de l’armée étasunienne au Vietnam[note].)
Le torpillage du projet Nord Stream 2 signifie la perte de près de 10 milliards d’euros d’investissements, aux frais des contribuables européens.
Le torpillage du projet Nord Stream 2 signifie la perte de près de 10 milliards d’euros d’investissements, aux frais des contribuables européens. Chacun des pays d’Europe occidentale et centrale engagés auront dépensé environ un milliard d’euros, et la Russie environ 5 milliards. Une catastrophe financière, comme pour la crédibilité de l’UE face à ses partenaires économiques (en particulier la Russie, bien sûr).
UN SABOTAGE DÉCIDÉ DEPUIS LONGTEMPS, OU COMMENT RACKETTER SES « AMIS »
Considérons les temps qui ont précédé ces événements. En juillet 2020, la Chambre des représentants des États-Unis votait à l’unanimité un amendement au National Defense Authorization Act, ouvrant la porte à de nouvelles sanctions contre les sociétés travaillant alors à la construction de Nord Stream 2[note]. Cet amendement émanait d’élus des deux principaux partis du pays (donc du parti « démocrate » également). Détail orwellien : la législation ainsi amendée signifie en français « Loi pour l’autorisation de défense nationale », alors qu’elle donne aux États-Unis la possibilité d’imposer leurs intérêts économiques au détriment de leurs concurrents, par la force militaire s’il le faut[note]. (De ce point de vue, si les destructions opérées sur les deux gazoducs sont bien l’œuvre du pouvoir étasunien – ce qui, comme mentionné, est plus que très probable –, ces sabotages n’auront même pas été vraiment illégaux ; c’est rassurant). Sur base de la loi amendée, et dès 2020, trois sénateurs étasuniens menacent le port allemand de Sassnitz-Mukran, point d’arrivée de Nord Stream 2. Ces élus annoncent, en cas de poursuite des travaux, des sanctions commerciales et financières « exterminatrices ». (Parmi les cibles, de nombreux collaborateurs des entreprises concernées, mais aussi des administrations et leurs fonctionnaires notamment)[note]. Mais ces hostilités avaient débuté plus tôt encore : en 2019, le gouvernement de ce pays avait adopté deux autres lois, visant là aussi Nord Stream 2, et dont l’une porte un nom plus orwellien encore ; le Protecting Europe’s Energy Security Act, « loi pour la protection de la sécurité énergétique de l’Europe »[note]. Cette dénomination fait très bien ressortir le caractère mafieux de telles pratiques : on se présente comme protecteur de ceux à qui l’on veut extorquer des fonds (dans ce cas, en leur vendant un produit moins bon et plus cher, comme nous allons le voir). Et on invente un ennemi (ici, la Russie) qu’on provoque pour le pousser à se comporter comme tel.
Suite à ces menaces, la société suisse responsable des travaux en mer s’était retirée[note]. La société d’État russe Gazprom a alors remplacé cet acteur du projet, avec matériel et main-d’œuvre notamment[note]. Ces événements devraient particulièrement faire réfléchir quiconque considère les États-Unis comme un allié, voire comme un pays « ami ». D’autant que tout cela n’a pas seulement émané du gouvernement de Donald Trump : les lois évoquées proviennent des républicains comme des démocrates ; c’est Biden qui avait menacé de mettre un terme au projet Nord Stream 2 ; et c’est lui encore qui, peu après son arrivée au pouvoir, avait provoqué le pouvoir russe en traitant Vladimir Poutine de tueur[note]. Un des buts est bien sûr de forcer l’Europe de l’Ouest et du centre à acheter le gaz de schiste étasunien. Or, ce choix est aussi catastrophique écologiquement que mauvais économiquement (et donc socialement).
INDÉFENDABLE ÉCONOMIQUEMENT
Avant tout, précisons que les baisses des prix du gaz observés cet hiver, en Europe, sont dues à des causes tout à fait conjoncturelles : temps particulièrement doux ; baisse de la demande due à la crise économique ; mesures européennes visant à faire diminuer la consommation de gaz[note]. Ces baisses ne doivent donc pas nous faire ignorer les facteurs de surcoûts considérables liés au gaz de schiste étasunien notamment : après avoir été extrait, celui-ci doit être liquéfié et comprimé[note], avant d’être conduit par gazoduc, depuis le plus souvent le Middle West, jusqu’à la côte Est ; là, il est embarqué sur des navires qui le transportent à travers les milliers de km qui séparent les États-Unis de l’Europe. Par exemple, Freeport au Texas, où se trouve un important terminal d’embarquement[note], se situe à près de 8.000 km de Saint-Nazaire, où se trouve un terminal de débarquement très utilisé[note]. En outre, une série de terminaux comme celui-là ont dû ou doivent être bâtis spécialement pour un tel usage. C’est le cas de celui de Wilhelmshaven, par exemple, dont la construction a coûté 56 millions € à l’Allemagne[note].
Et bien sûr, ces frais reviennent aux importateurs, non à ceux qui, aux États-Unis, ont contraint à ces importations[note].
L’extraction du gaz de schiste a entraîné une augmentation de 1 440% des eaux usées toxiques. Des millions d’hectares sont transformés en zones industrialisées. Les effets vont des cancers aux naissances prématurées, en passant par les maladies nerveuses et respiratoires.
CAUCHEMARDESQUE, ÉCOLOGIQUEMENT
Le gaz de schiste est avant tout une catastrophe lors de l’extraction. Reporterre, média géré par l’ancien responsable des pages environnement du Monde, liste les conséquences[note] : des millions d’hectares se voient transformés en zones industrialisées. Plus de la moitié des pâturages des terres publiques a ainsi déjà disparu. La méthode d’exploitation – la fracturation hydraulique – pollue les masses d’eaux nécessaires à l’extraction, tout en contaminant les eaux souterraines. Cela a entraîné une augmentation de 1 440% des eaux usées toxiques. Cette pollution est même reconnue par l’Environmental Protection Agency, agence étatique étasunienne, qui écrit : « De nombreux chemins de contamination sont désormais prouvés, et les cas observés à travers le pays montrent que ces conséquences sont […] inévitables[note] ». Selon une étude publiée par deux organisations de professionnels de la santé, les tremblements de terre de magnitude 3 sont passés de 2 à 900 par an, dans l’un des États concernés[note]. Au niveau sanitaire, les effets vont des cancers aux naissances prématurées, en passant par les maladies nerveuses et respiratoires, etc. Bien sûr, le traitement puis le transport de ce gaz de schiste impliquent une consommation et une production considérable de CO2[note] : la liquéfaction demande un refroidissement à 161°C, évidemment extrêmement énergivore, d’autant qu’une réfrigération doit être assurée lors du transport par bateau également, transport qui, en lui-même déjà, est très consommateur de carburant. Ainsi, le recours à ce gaz émet 2,5 fois plus d’équivalents CO2 que le gaz transporté par pipe-line, selon le bureau d’étude spécialisé Carbone 4[note]. En outre, la construction des infrastructures pour la réception des navires de transport implique aussi des destructions écologiques et patrimoniales[note].
Faute de capacité de stockage suffisante, la Russie se voit obligée de brûler des masses de son propre gaz, à raison de 4,34 millions de mètres cubes par jour.
Un des points les plus graves : depuis qu’elle ne peut plus livrer à l’Europe, et faute de capacité de stockage suffisante, la Russie se voit obligée de brûler des masses de son propre gaz, à raison de 4,34 millions de m3 par jour, comme le révèle une enquête de la BBC[note]. Selon celle-ci, cette combustion libère environ 9.000 tonnes d’équivalent CO2 par jour, tandis que la suie va se déposer sur les neiges et glaces du nord, accélérant leur fonte. Comment nos élus peuvent-ils poursuivre dans des directions impliquant de tels gâchis et de telles tragédies ?
Pour compléter ce noir tableau : le lobby du nucléaire profite bien sûr de l’aubaine qu’est pour lui l’exclusion du gaz russe ; nouvelles prolongations des vieilles installations[note], projets de constructions de nouveaux réacteurs…[note] Le tout dans un climat de négationnisme révoltant. À cet égard, rappelons quelques données essentielles : d’après une analyse portant sur plus de 50 études et commissionnée par des groupes parlementaires européens et une série de fondations médicales, le nombre de cancers mortels dus à Tchernobyl dépasse les 500.000 (information relayée par The Guardian)[note]. Et il existe des estimations bien plus élevées (Kofi Annan, alors secrétaire général de l’ONU, parla de 9 millions d’adultes et 2 millions d’enfants souffrant des conséquences de cet accident[note].) En comparaison, bien des partisans du nucléaire osent parler de quelques milliers de morts seulement…[note] En outre, on ne peut ignorer les dégâts dus aux autres sources d’énergie : surcroît de destructions des chauves-souris[note], des oiseaux[note], des campagnes en général[note] par la multiplication effrénée des éoliennes, accaparement des terres cultivables pour l’énergie solaire[note], etc. Au sujet du dernier point, voir ainsi le tout récent film Alcarràs, sur la destruction de vergers par le photovoltaïque au sol. Se détourner du gaz naturel de l’Est signifie bien sûr aussi l’intensification de ces crimes contre la nature et l’humanité. Et tout cela nous rappelle l’urgence de sortir de la folie productiviste, que rien ne peut empêcher d’être mortifère : ni l’éolien, ni le solaire, ni, à terme, le gaz, qu’il soit russe ou autre.
INEPTE MORALEMENT
Venons-en au prétexte moral. Si les États-Unis (et d’autres fournisseurs de gaz de schiste, comme le Qatar) incarnaient vraiment la qualité morale à laquelle prétend une grande part de leur classe dirigeante, les privilégier comme fournisseurs pourrait se défendre dans une certaine mesure ; au moins temporairement, le temps, par exemple, de pouvoir exercer certaines pressions sur des fournisseurs concurrents plus problématiques. Et problématique, le pouvoir russe l’est certes pleinement, comme on s’en rend compte en s’informant auprès de journalistes et autres chercheurs qui, malgré leurs partis pris, s’avèrent souvent de qualité, comme Anna Politkovskaïa, Andrei Soldatov, Masha Gessen ou encore Alexander Litvinenko[note]. (Certes, nos gouvernements n’ont globalement aucune leçon à donner, mais il y a tout de même des situations où même de tels pouvoirs pourraient exercer telle ou telle influence constructive). Cependant, non seulement le pouvoir étasunien ne présente aucune supériorité morale, mais, depuis de nombreuses décennies, sa politique internationale est des plus dévastatrices. Rainer Mausfeld, professeur émérite de l’université de Kiel[note], estime à 20 millions le nombre de morts dus à l’impérialisme étasunien[note]. Il faut toujours être prudent avec les chiffres, mais la chose paraît probable, quand on considère les millions de victimes de la guerre du Vietnam[note], des guerres et de l’embargo contre l’Irak[note], de la soi-disant guerre contre le terrorisme dans son ensemble[note], de la guerre civile angolaise (où les États-Unis, aux côtés de l’Afrique du sud de l’apartheid, ont soutenu le mouvement particulièrement meurtrier de l’UNITA)[note], de la guerre au Yémen (« pire crise humanitaire au monde » selon l’UNICEF[note] et où les États-Unis sont parmi les principaux responsables[note] ), des répressions massives des régimes fascistes soutenus par les États-Unis en Amérique latine notamment, etc. Il n’y a donc strictement aucune raison morale de privilégier les États-Unis comme partenaire économique.
AUTRES VISÉES
Rappelons aussi que la volonté de vendre le gaz de schiste n’est manifestement qu’une des causes des politiques abordées ici. Une part au moins de la classe dirigeante étasunienne veut maintenir la suprématie mondiale des États-Unis [note]. Et dans ce but, couper la Russie du reste de l’Europe semble être un objectif très important. C’est ce qu’a affirmé notamment George Friedman, alors directeur de l’institut de renseignement Stratfor (institut si influent, aux États-Unis, qu’on le surnomme « la CIA clandestine »[note]). Friedman déclara, dans une conférence en 2015, que « La préoccupation primordiale des États-Unis, pour laquelle nous avons livré des guerres depuis un siècle […] a été la relation entre l’Allemagne et la Russie. Car, unies, elles sont la seule force qui pourrait nous menacer […] La politique que je recommanderais, c’est celle de Ronald Reagan vis-à-vis de l’Iran et de l’Irak. Il a financé les deux côtés pour qu’ils se combattent entre eux […] Pour les États-Unis la peur primordiale est […] [l’alliance entre d’une part] la technologie allemande et le capital allemand [et d’autre part] les ressources naturelles russes, la main-d’œuvre russe[note] ».
Difficile, face à tout cela, de ne pas se laisser envahir par le désespoir ou la fureur. Un élément qui peut peut-être tout de même encourager : aussi corrompus et sans scrupules que soient tant d’élus politiques européens, une part d’entre eux avait tout de même opposé une résistance, face aux chantages et hostilités étasuniennes vis-à-vis de Nord Stream 2. On peut espérer que la lucidité qui s’est manifestée là puisse encore se réveiller. En tout cas, nous devrions sans doute saisir chaque occasion de faire pression sur nos hommes et femmes politiques ; en espérant que leur arrivisme, leur suivisme et leur irresponsabilité aient encore certaines bornes…
Daniel Zink


