ENTRETIEN AVEC INÈS TRÉPANT*
En marge d’un colloque du Groupe de réflexion et d’action pour une politique écologique dans lequel elle intervenait[note], Inès Trépant nous a accordé cet entretien consacré aux contradictions inhérentes à la transition « verte » et numérique dans le cadre productiviste européen.

Vous souhaitez attirer notre attention sur quelques angles morts du Pacte vert européen…
Ce Pacte, dont l’objectif est d’atteindre la neutralité carbone en 2050, est présenté comme le fil conducteur de toute la politique européenne actuelle. Il entraîne une révision de l’ensemble des politiques sectorielles de l’UE, principalement en matière d’énergie et d’environnement. À cela se greffe la guerre en Ukraine, qui accélère la volonté de l’UE d’assurer son autonomie énergétique par rapport aux énergies fossiles et à la Russie. Pour cela, elle a décidé de mettre le turbo sur les énergies renouvelables. Or, si l’Europe veut être le chef de file mondial de la lutte contre le réchauffement climatique, elle affirme la même ambition pour la défense de la biodiversité. Le problème, c’est qu’elle a la fâcheuse tendance à considérer que ce qui est bon pour le climat l’est fatalement aussi pour la biodiversité. Or, il est faux de croire qu’il y a une convergence automatique entre les politiques menées pour faire face à ces deux grandes crises systémiques de l’anthropocène. Au contraire, au nom du climat, on peut détruire la biodiversité, qui représente un défi d’une ampleur tout aussi considérable : on estime ainsi que, sur les quelque 8,5 millions d’espèces vivant sur notre planète, un million risque de disparaître par la faute d’une seule espèce, la nôtre.
Pourriez-vous nous brosser les contours de l’accord de Montréal sur la biodiversité conclu en décembre dernier, qualifié d’« historique », à l’instar de l’accord de Paris pour le climat ?
En un mot, tous les pays s’engagent à protéger 30% des terres et des mers d’ici à 2030. L’intention est bonne, mais on se garde bien de préciser ce que ce concept de « protection » recouvre. Qu’est-ce qu’un espace protégé ? Lors d’un débat très animé qui s’est tenu en mai dernier à propos de l’économie bleue, le Parlement européen s’est penché sur la question de la pêche au chalut qui, en raclant les fonds marins, détruit leurs biotopes. Et ce débat a mis en lumière qu’il était parfaitement légal de pratiquer une technique de pêche aussi destructrice pour la biodiversité dans ce qu’on qualifie d’« espaces maritimes protégés » ! On peut y pêcher, mais aussi y faire du tourisme, du transport, et même y installer des industries extractives ! On croit rêver. Pour interdire ces pratiques, il s’avère que ces espaces maritimes doivent être qualifiés de « strictement » protégés, ce qui représente seulement 1% des eaux européennes. On a donc là un abus de langage qui induit le public en erreur. Comment pourrait-il connaître ces subtilités entre « espaces protégés », qui n’interdisent pas les activités humaines néfastes pour les écosystèmes, et « strictement protégés » ? Dans de telles conditions, l’objectif des 30% d’espaces « protégés » n’est pas si ambitieux qu’il n’en a l’air à première vue. D’ailleurs, la Commission affiche un objectif nettement plus modeste en matière de territoires « strictement » protégés. Là, elle descend à 10%, bien en-deçà en réalité des beaux engagements de Montréal.
Ce dévoiement des mots employés ne s’apparente-t-il pas à de l’éco-blanchiment ?
Si. L’expression « énergies vertes » en constitue un autre exemple notoire. Selon la nomenclature européenne qui définit les critères financiers à caractère « durable » (la taxonomie), les industries gazière et nucléaire se voient estampillées du label « énergie verte », un véritable coup de pouce aux pays pro-gaz et nucléaire ! Et aujourd’hui, on envisage de faire rentrer l’hydrogène produit à partir du nucléaire dans le cadre de la directive sur les énergies « renouvelables » ! En clair, il faut être attentif à ce qu’on entend par « énergies renouvelables ». Car l’enfer est souvent pavé de bonnes intentions. Concrètement, avec la crise en Ukraine, la Commission européenne veut mettre les bouchées doubles pour la transition énergétique en faisant du développement accéléré des renouvelables la clé de voûte d’une sortie de crise énergétique. Elle a ainsi revu à la hausse son objectif de 40% d’énergies renouvelables d’ici 2030 contenu dans le Pacte vert et de le porter à 45%, ce qui est a priori un objectif louable. D’où une récente réforme de la directive à ce sujet pour notamment accélérer le déploiement des biocarburants, y compris dans les secteurs aérien et maritime. Or, ce vocable « bio » est trompeur. Il donne l’illusion que ces carburants sont « durables ». En réalité, il s’agit de carburants à base biologique, certes, mais cela ne veut pas dire qu’ils sont écologiques ! En effet, 90% des dits biocarburants utilisés dans les transports en France sont produits à partir de colza, soja, blé, maïs, ou betterave. Ce faisant, on concurrence la production alimentaire. Certes, la Commission prétend s’assurer de la « durabilité » de tels carburants en interdisant qu’on qualifie de « durable » toute production de biocarburant directement responsable de la déforestation. Un exemple typique est le défrichement de la forêt tropicale en Indonésie pour planter des palmiers à huile. Mais la législation européenne ne tient pas compte du facteur CASI, c’est-à-dire du “changement d’affectation des sols indirect” induit par leur production. C’est le cas lorsqu’une plantation de canne à sucre destinée à produire de l’éthanol force les paysans qui vivaient sur ces terres à chercher un terrain agricole ailleurs, en procédant à l’abattage de la forêt. Derrière ce jargon, se cache un calcul important : l’impact sur le climat de la conversion d’une culture alimentaire en culture énergétique en termes d’émissions de gaz à effet de serre. En réalité, des associations de protection de l’environnement telles que les Amis de la Terre et Canopée ont démontré qu’en étudiant sérieusement les conséquences indirectes de leur production, aucun biocarburant ne peut être considéré comme vraiment « durable » : leur culture ne peut se développer qu’au détriment d’autres cultures, si bien qu’en fin de compte, par effet de substitution transitif, des portions de forêt ou d’autres espaces naturels sont défrichés et détruits. Ainsi du Cerrado brésilien. Cette immense savane, qui couvre 20% du territoire du pays et abrite 5% de la biodiversité mondiale, se réduit comme peau de chagrin en raison de la culture du soja et de l’élevage de bétail. Il en va de même pour l’Ukraine qui est non seulement un grenier pour toute une série de cultures, mais aussi pourvu de steppes immenses. Or, il se fait que ces écosystèmes sont d’inestimables puits de carbone et un réservoir de biodiversité. Mais si l’on estime qu’elles couvraient auparavant 40% du territoire ukrainien, elles sont aujourd’hui réduites à 3%. Pourquoi ? Parce qu’à un moment donné, l’Ukraine s’est mise à convertir tous ces espaces pour des cultures d’exportation, notamment le colza. Or, ces monocultures intensives font usage de pesticides néonicotinoïdes, ces fameux tueurs d’abeilles, ce qui contribue à transformer ces anciens espaces naturels en déserts écologiques. En donnant un coup d’accélérateur aux biocarburants, on accélère l’effondrement de la biodiversité.
Un tel désastre est-il global ? Alors que la déforestation se poursuit à travers le monde, la situation n’est-elle pas meilleure en Europe ?
Certes, l’Europe peut se targuer d’avoir augmenté sa couverture forestière au cours des dernières décennies. En revanche, les forêts européennes sont globalement en mauvaise santé. Ce qui dénote un réel souci au niveau de la gestion sylvicole, qui est manifestement « non durable ». Or, avec la guerre, le risque d’exploitation des forêts pour la filière bois-énergie s’accroît. Aujourd’hui, 60% des objectifs européens en matière d’énergie renouvelable sont remplis par la filière bois. On voit mal comment la Commission européenne va pouvoir atteindre l’objectif qu’elle s’est fixée dans sa « Stratégie pour les forêts à l’horizon 2030 », à savoir celui de veiller au bon équilibre entre les trois fonctions assignées à la forêt : socio-économique, environnemental (puits de carbone et réservoir de la biodiversité) et récréatif. Car en même temps, elle en appelle au développement d’une « bioéconomie forestière florissante ». Autrement dit, elle tente une fois de plus la quadrature du cercle.
Or, en l’absence de critères sérieux de durabilité de la filière bois, c’est le modèle sylvicole intensif axé sur la monoculture et avec des rotations très courtes qui s’impose. Aujourd’hui, la législation européenne permet déjà, au nom de la transition énergétique, que des arbres entiers soient réduits en pellets, ce qui est une aberration écologique. Pour sauver le climat, on brûle nos forêts ! Or, elles sont des puits de carbone de plus en plus vulnérables. Au point de commencer, sous pression climatique, à émettre plus de carbone qu’elles n’en absorbent. Dans ce contexte, compter davantage sur les forêts pour amortir le choc énergétique est un non-sens. Et vu sous cet angle, la directive sur les énergies renouvelables est le maillon faible climatique.
Comment retrouver le bon équilibre entre ces trois fonctions assignées à la forêt ?
Les solutions sont connues. Il faut promouvoir les essences indigènes, mélanger les peuplements, pratiquer des coupes sélectives, laisser vieillir les forêts, y compris en y laissant du bois mort, essentiel pour leurs écosystèmes et la biodiversité, etc. La gestion « durable » d’une forêt implique qu’elle soit « jardinée ». L’utilisation du bois doit répondre au principe de la « cascade », c’est-à-dire qu’on doit privilégier les usages à longue durée de vie (dans les meubles ou bâtiments par exemple), dans une optique d’économie circulaire, plutôt que de brûler le bois pour produire de l’énergie, etc. Dans un tel cadre, à la bonne échelle d’exploitation, le bois peut contribuer de manière utile à la filière énergie, sans pour autant tourner au « bio-massacre » de la forêt. Mais le problème de l’UE, c’est d’avoir en la matière une approche totalement schizophrénique. Elle mène de front des politiques contradictoires. Par exemple, en juin dernier, la Commission européenne a présenté une loi sur la restauration de la nature. Cela veut dire que l’on se rend enfin compte qu’il ne suffit plus de protéger ce qui reste, mais qu’il faut restaurer ce qui a été détruit. Au moins 20% du territoire européen d’ici à 2030, propose la Commission, ce qui comprend la restauration des forêts. Par ailleurs, l’UE s’est récemment illustrée par l’adoption d’un règlement « zéro déforestation » visant à interdire toute la déforestation importée, c’est-à-dire celle qui est liée à notre consommation alimentaire liée à la culture de l’huile de palme, de soja, cacao, café, à l’élevage de bovins, etc. Il s’agit d’obliger les importateurs des produits agro-alimentaires à évaluer les risques de déforestation en faisant preuve de « diligence raisonnable ». Sachant que les systèmes alimentaires mondiaux sont responsables de 80% de la déforestation, cette avancée législative est louable. Pourtant, au même moment, la directive sur les énergies renouvelables encourage l’utilisation de la biomasse forestière et le recours massif aux biocarburants en substitution aux énergies fossiles. Une politique dont on a vu à quel point elle accélérait la déforestation au niveau mondial. Il en va de même avec les accords commerciaux de libre-échange, comme celui conclu entre l’UE et le Mercosur[note]. Cet accord est censé permettre d’exporter vers ces pays plus de voitures européennes et d’en importer davantage de produits agricoles, avec une pression accrue sur la déforestation en Amérique latine. Cette approche en silos, où un accord européen contredit de manière flagrante un objectif proclamé, pose un grave problème de cohérence globale.
À propos de contradictions internes aux politiques européennes, l’effort récent de relance massive des énergies renouvelables vous semble problématique…
En effet. Avec la guerre en Ukraine s’est entamée, fin 2022, la troisième révision de la directive sur les énergies renouvelables, dont l’objectif phare est d’accélérer l’implantation des panneaux photovoltaïques et des éoliennes. Comment ? En éliminant les « goulots d’étranglement » dans l’octroi de permis pour leurs installations. En effet, celles-ci donnent souvent lieu à des contestations locales de la part de riverains, mais aussi d’associations de protection de la nature inquiètes de leur impact négatif sur des écosystèmes fragiles et des espèces menacées. À l’avenir, les États vont désigner des zones propices au déploiement des énergies renouvelables où leurs promoteurs n’auront pas à effectuer des études d’impact projet par projet, comme cela est pourtant stipulé par les directives « Habitats » et « Oiseaux », dont la stricte application est pourtant nécessaire afin de protéger des espèces menacées tels les rapaces. En plus, au nom de la « raison impérative d’intérêt public majeur » (ou IROPI en jargon européen) de produire des gigawatts verts, il sera désormais permis de tuer même des espèces protégées ! Alors même que l’on sait que le socle de protection de la nature est très fragile et insuffisant, puisqu’en dépit de celui-ci les écosystèmes se sont globalement dégradés. Qu’à cela ne tienne, on le fragilise encore plus en faisant sauter des garde-fous environnementaux, déclassés au rang de « goulets ». L’IROPI du renouvelable montre clairement quelle est la priorité : le climat d’abord et la biodiversité ensuite, s’il en reste. Cette hiérarchisation traduit un manque de compréhension totale de l’impact de la crise de la biodiversité sur l’humanité, laquelle est aussi grave que la crise climatique, puisqu’elle cause un processus irréversible. La biodiversité, c’est l’assurance-vie de l’humanité ! Mais vu que celle-ci est tellement déconnectée de la nature, les décideurs politiques n’en prennent nullement la mesure. De manière générale, on ne parvient pas à élever le débat au-delà de la rhétorique. On se paie de beaux discours, mais dans les faits, lorsqu’une occasion concrète se présente, c’est le « naturel » qui revient au galop et le politique s’empresse de soutenir le modèle productiviste.
La crise ukrainienne semble révélatrice à cet effet…
Tout à fait. Les sanctions décidées par l’UE et les pays occidentaux contre le régime de Vladimir Poutine ont mis à mal la filière européenne d’exportation de viande porcine. Du coup, l’UE lui a octroyé un soutien financier d’urgence, alors que cette filière est à fond dans l’élevage industriel (seul 1% de sa production est biologique), qui est lui-même l’un des grands responsables des émissions de gaz à effet de serre dans l’agriculture et de la pollution environnementale. Et pour couronner le tout, on a assoupli les normes en matière d’importations des produits d’alimentation animale qui regorgent de résidus de pesticides.
Par ailleurs, la guerre en Ukraine est aussi utilisée pour revenir sur quelques avancées de verdissement de la politique agricole commune (PAC). Pour laisser un peu d’espace à la biodiversité, la PAC avait prévu de ménager des « surfaces d’intérêt écologique (SIE) », dont on estime qu’elles devraient représenter 10% des surfaces agricoles pour produire leurs effets. Mais on en est loin du compte. Aujourd’hui, on est à 5% et l’objectif de 7%, que s’était initialement fixé la Commission, a été jeté aux orties. Pire, arguant de la guerre en Ukraine et de la nécessité de renforcer la sécurité alimentaire européenne, la Commission a proposé, avec l’aval des États membres, d’autoriser la remise en culture des terres mises en jachère, au motif qu’il faut augmenter la production agricole. Ce qui revient de facto à suspendre les exigences de la PAC en matière de biodiversité. Par contre, les dirigeants européens n’ont pas touché aux cultures énergétiques. Or, ils auraient pu faire le choix de les reconvertir en cultures alimentaires. De même, ils n’ont pas cru utile d’ouvrir le débat sur « manger moins de viande », alors qu’il fait sens, vu que 60% environ des surfaces agricoles sont aujourd’hui utilisées pour l’alimentation animale. Si l’on parle de sécurité alimentaire, ne serait-il pas temps de s’interroger sur l’intérêt d’un rééquilibrage global de la production agricole ? Il ne s’agit pas que tout le monde devienne végétarien, mais simplement d’inviter les gens à consommer un peu moins de viande, ce qui ne peut être que bénéfique pour leur santé et l’environnement dans son sens large. À choisir, plutôt que de changer le modèle agricole productiviste, on a sacrifié la biodiversité. De la même manière, on a profité de la crise ukrainienne pour prolonger l’autorisation absurde de produire, sur le continent européen, des pesticides, dont on interdit l’utilisation dans l’UE en raison du danger qu’ils représentent pour la santé et l’environnement, afin de les exporter vers des pays tiers ! Et ce, contrairement à l’engagement pris par la Commission dans sa « Stratégie en matière de produits chimiques » (2020) d’y mettre fin. L’Ukraine est une bonne illustration de la stratégie du choc analysée par Naomi Klein et qui consiste à profiter de l’état de sidération provoqué par une crise afin de détricoter les quelques avancées accomplies jusqu’alors, notamment en faveur de l’environnement.
À vous écouter, le climat et l’Ukraine semblent deux prétextes formidables pour renouer avec les pires excès du système industriel…
On pourrait dire ça. Il va sans dire qu’il faut sortir des énergies fossiles. Mais pour que les énergies renouvelables soient bénéfiques pour le climat, il faut impérativement réfléchir à l’échelle à laquelle on veut les développer. Tout est question de taille. À mon sens, elles doivent absolument s’insérer dans des petites structures locales avec, par exemple, un fermier qui utilise une petite partie de ses récoltes pour en faire du carburant. Dans ce cas, il n’y a aucun problème avec ce type de valorisation de la biomasse, qui peut répondre aux besoins locaux d’énergie, sans destruction des sols, de la forêt et de la production alimentaire. En revanche, le déploiement de biocarburants à l’échelle XXL, pour répondre aux besoins des marchés mondiaux, ne peut que perpétuer les modèles agricoles désastreux de monocultures. Pour sortir de l’ornière, il faut développer l’agro-écologie, LA solution d’avenir. Ce sont les plus hautes instances onusiennes qui le disent. Partant du principe selon lequel le sol est vivant et que la biodiversité est une partie intégrante de la rentabilité et de la productivité agricoles, l’agro-écologie est la voie royale pour s’affranchir de notre addiction aux pesticides et fertilisants de synthèse. C’est un modèle qui repose sur la diversification et la rotation des cultures en association avec l’élevage. Elle favorise le recyclage des nutriments, dans une optique d’économie circulaire. Elle recrée une mosaïque de paysage, favorable à la biodiversité, etc. Son corollaire, c’est le développement des circuits courts, la relocalisation de la production agricole pour répondre aux besoins locaux.
Bref, l’agro-écologie est le tiercé gagnant. Elle permet de nourrir l’humanité, tout en protégeant le climat et la biodiversité.
Qu’en disent les institutions européennes ?
L’agro-écologie intègre progressivement le narratif européen. Mais dans les faits, on en est très loin. Par exemple, ils sont nombreux, au sein des institutions, à vouloir enterrer les intentions prises par la Commission dans le cadre de sa stratégie de la « Ferme à la table » (2020) de réduire de 50% l’utilisation de pesticides et de 20% l’utilisation d’engrais minéraux d’ici 2030. La guerre en Ukraine devient paradoxalement le prétexte pour doper le modèle de l’agriculture industrielle. Encore une fois, un tel revirement est absurde car c’est plus que jamais le moment de changer de paradigme.
Revenons un instant sur les « intérêts publics supérieurs » dont vous parliez à propos des installations de panneaux solaires et d’éoliennes. Invoqués à tout va, pourraient-ils menacer nos gardefous, non seulement écologiques, mais aussi démocratiques ?
Oui. Le recours à de tels outils traduit le danger du centralisme technocratique dans l’architecture européenne. Le prétendu intérêt public intérieur peut servir au passage en force de toutes sortes de politiques. Il faut rester vigilant. Par exemple, le 16 mars dernier, la Commission présentait un projet de loi qui vise à garantir un « approvisionnement sûr et durable en matières premières critiques ». À ce titre, l’Europe se donne pour objectif de recycler au moins 15% de sa propre consommation, un chiffre somme toute peu élevé lorsque l’on se targue de promouvoir l’économie circulaire. En parallèle, elle affiche son ambition de produire 10% de la consommation européenne et donc, en pratique, de rouvrir des mines et de relancer l’industrie extractive. En somme, on met davantage l’accent sur l’extraction que sur le recyclage. Ce qui me préoccupe dans ce projet, c’est le fait que la Commission compte « réduire la charge administrative et simplifier les procédures d’autorisation pour les projets relatifs aux matières premières critiques dans l’Union ». J’espère me tromper, mais ceci ressemble furieusement au libellé utilisé pour réduire les « goulots d’étranglement » et accélérer le développement des énergies renouvelables au nom de l’intérêt public supérieur.
Au-delà des énergies renouvelables, comment analysez-vous la politique européenne de transition écologique et numérique ?
Parler de transition « écologique et numérique » dans le cadre de la croissance verte est un oxymore ! On n’a pas encore découvert la véritable ampleur de la face cachée du numérique, mais sachez que ce secteur émet d’ores et déjà davantage de gaz à effet de serre que l’aviation civile, et que sa part ne fait qu’augmenter. Et lorsque l’on considère qu’une grande partie des éléments du tableau de Mendelïev se retrouve dans la composition d’un téléphone portable, le cocktail est assez effrayant ! Avec les smartphones et les ordinateurs sans fil, on nous vend depuis des années l’imaginaire collectif d’une transition numérique quasiment dématérialisée et non polluante. D’où l’idée d’une transition verte qui serait facilitée par l’accélération du numérique. Or, il n’en est rien, tout simplement parce que le numérique n’est pas dématérialisé et qu’il pollue. Simplement, l’utilisateur final ne le voit pas. Outre cette pollution masquée, le numérique pose la question des besoins artificiels que la publicité du « progrès » technologique nous impose avec un art consommé, à tel point que, subrepticement, ces besoins artificiels deviennent des droits fondamentaux. Le téléphone portable en constitue la plus belle illustration. C’est devenu une prothèse. La plupart des gens ne savent plus vivre sans lui alors que l’on pouvait très bien s’en passer avant sa diffusion de masse. On court exactement le même risque avec la série d’objets connectés dits « intelligents ». Une telle orgie énergétique pour produire tous ces objets et, en amont, toutes ces industries extractives qui éventrent la terre, polluent « durablement » la Terre. L’industrie minière est l’une des activités les plus prédatrices et dangereuses au monde. Elle est un levier de la déforestation, de destruction de la biodiversité et d’accaparement des terres des peuples indigènes. Cela doit être dénoncé. Plutôt que de subir l’accroissement artificiel des besoins, un débat sur la sobriété énergétique, afin d’évaluer quels sont nos besoins véritables, devient fondamental. En conclusion, j’aimerais citer ce mot de Jean-Marie Pelt qui, dans son ouvrage « Le tour du monde d’un écologiste » écrivait : « L’Homme, deus ex machina, coiffe l’armée écologique tout entière. Herbivores, carnivores de premier ordre, de deuxième et troisième ordres sont sous son autorité. Il est le nouveau régulateur. Mais par excès de zèle, il en est devenu le dangereux dérégulateur. La planète entière est devenue ce nouveau champ de bataille où l’agresseur et l’agressé sont un seul et même être, l’Homme dénaturé[note] ».
Propos recueillis par S. Kimo
* Politologue, auteure de « Biodiversité. Quand les politiques européennes menacent le Vivant », Éditions Yves Michel (2017)


