
Plus que jamais, les politiques mises en œuvre témoignent d’une profonde contradiction, entre les noms que se donnent les décideurs et leurs actes. Ils se nomment démocrates, socialistes ou libéraux, mais les vrais sens de ces mots ne s’appliquent pas à eux. S’ils revenaient aux racines des courants dont ils se réclament, ils mesureraient cette contradiction dans toute son ampleur. On peut espérer que cela amène certains d’entre eux à des remises en cause des orientations prises. En tout cas, se pencher sur ces racines est éclairant pour nous tous, car elles sont très souvent oubliées. Et en plus des remises en cause, cela favorise aussi la rencontre et le dialogue, en ce temps d’exacerbation des divisions.
Un tel retour aux sources, on en trouve un dans un petit livre passionnant qui gagne beaucoup à être lu ou relu : Quel rôle pour l’État ?[note] de Noam Chomsky (qui y est bien mieux inspiré que quand il parle des politiques sanitaires). L’auteur y compare des textes fondateurs du socialisme, du libéralisme et du socialisme libertaire. Il en ressort qu’à l’origine ces courants se rejoignaient fortement, autour de la liberté surtout, mais également que les deux premiers étaient presque à l’opposé de ce qui s’en est réclamé ensuite.
RECHERCHE, AUTONOMIE ET CRÉATIVITÉ
Chomsky cite des réflexions de Wilhelm von Humboldt, un des meilleurs porteurs du libéralisme classique (bien loin d’un Adam Smith) : « Chercher et créer, voilà les axes autour desquels tournent plus ou moins directement toutes les entreprises humaines […] Toute la culture morale prend sa source […] dans la vie intérieure de l’âme, et […] ne saurait jamais [être] engendrée par des facteurs étrangers et artificiels […] Le développement de […] toute […] faculté de l’homme est […] le fruit de sa propre […] ingéniosité[note] ». Ces pensées sont mises en relation avec des écrits du jeune Marx, qui traitent du « caractère aliénant du travail […] lorsque […] l’ouvrier ne se réalise pas dans son travail […] mais se prive […] [de] ce qui caractérise son espèce […], son activité libre et consciente […], sa vie productive[note] ». Ainsi, à la base, les deux courants présentent l’humain comme, par essence, un être de recherche et de création, donc de conscience et de liberté. Ce qui rejoint bien sûr le socialisme libertaire.
« Chercher et créer – voilà les axes autour desquels tournent plus ou moins directement toutes les entreprises humaines »
W. von Humboldt
Dans le libéralisme classique, cette vision a mené à la volonté de maintenir les interventions de l’État à leur minimum ; car pour Humboldt, l’État tend forcément à instrumentaliser les humains à ses propres fins, donc à négliger leurs buts individuels[note] (les grands dangers du pouvoir privé n’apparaissaient alors pas encore, mais ils ne mettent pas en cause la réalité de l’instrumentalisation pointée là). Dans une part du socialisme (le marxisme dit radical, qui critique le léninisme), la vision esquissée a mené à l’idée que les travailleurs doivent pouvoir maîtriser la production : « L’industrie ne saurait être […] contrôlée de manière démocratique que si les travailleurs élisent directement des comités administratifs issus de leurs propres rangs […] et qui connaissent les besoins de la communauté[note] », écrit le marxiste William Paul, rejoignant le socialisme libertaire.
MUTATIONS EN L’OPPOSÉ
Comme évoqué, les formes prises ensuite par ce qu’on nomme socialisme et libéralisme sont tout autres. Le dirigisme dit socialiste a suffisamment été mis en avant. Concernant le prétendu libéralisme, il nous échappe souvent qu’il revient à un capitalisme d’État[note] dirigé par de puissantes multinationales et des gouvernements centraux eux aussi puissants (pensons par exemple aux complexes militaro-industriels, contrôlés par un enchevêtrement de grandes entreprises et d’élus politiques, au profit des deux). L’autoritarisme de ces centres de pouvoir se manifeste bien sûr dans l’ensemble de la société (médias, administrations, associations subventionnées…). Outre les dévastations sociales et écologiques de ces puissances, une autre grave conséquence est l’absence de vraie créativité, suite inévitable du fait de ne pas pouvoir œuvrer librement. Absence qui fait aussi obstacle à une transformation de la société, cette transformation nécessitant justement la créativité. Tout cela implique aussi une perte du sentiment de sens du travail, perte qui peut se répercuter sur une grande part de la vie, et rendre hostile ou indifférent à la société. La perte de sens est d’ailleurs reconnue par les psychologues[note] et ses conséquences sont graves. Exemple actuel : le psychologue Mattias Desmet pointe le rôle central de cette crise de sens dans la psychose de masse autour du Covid-19 : on cherche un sens en s’investissant dans la lutte contre la prétendue pandémie et ceux qui la mettent en doute[note]. Ainsi, la liberté serait sans doute un moyen d’assainir comme de vivifier les consciences et la société.
L’ÉTAT COMME SOCIÉTÉ CIVILE ORGANISÉE
Au fond, revenir aux racines des courants évoqués devrait mener à viser un réel transfert du pouvoir au peuple dans son ensemble. Cette idée fait craindre un affaiblissement de l’État. Une réflexion de l’économiste alternatif Michel Laloux aide à dépasser cette crainte : pour lui, beaucoup dépend de ce qu’on entend par « État » ; est-ce forcément un gouvernement central ? Ou cela pourrait-il correspondre à l’ensemble de la société civile, organisée pour son autogestion ? Car partage du pouvoir entre tous n’implique pas forcément désorganisation ; et avec bien d’autres, ce chercheur défend une série d’idées pour une telle autogestion : initiative législative citoyenne réelle, orientation individuelle de l’impôt, développement par la société civile de ses propres institutions – avec des conseils de coordination réunissant les praticiens concernés –, etc.[note] Dans le même sens, Chomsky évoque « un système de conseils ouvriers, de conseils de consommateurs, d’assemblées communales, de fédérations régionales […] avec représentation directe et révocable, en ce sens que les représentants sont directement responsables envers le groupe social bien défini et intégré au nom duquel ils s’expriment dans une institution quelconque d’un niveau supérieur, et qu’ils réintègrent directement les rangs de ce groupe le moment venu[note] ». En cette période où, plus que jamais, les gouvernements centraux et les multinationales manifestent leurs tendances totalitaires, de telles idées devraient nous interpeller.
Daniel Zink



