
Madame Merveille mérite bien son nom. Pendant 42 ans, elle a tenu sa petite boutique au coin de la rue. Dans les heures creuses de la matinée, son gros chien Tom allongé dans un coin, elle y tenait aussi salon avec ses deux vieilles amies de toujours et l’occasionnel chaland pas pressé. Qu’il pleuve ou qu’il vente, toujours aimable, toujours souriante, Madame Merveille a vendu journaux, magazines, revues et, accessoirement, cigarettes, tabac et grilles de loto à plusieurs générations de clients du quartier. Ayant vu grandir mes enfants, aujourd’hui adultes, elle prenait régulièrement de leurs nouvelles. Qu’il pleuve ou qu’il vente, toujours avec son beau sourire, on croisait aussi souvent Madame Merveille sur l’avenue et dans le square en train de promener son gros chien placide. Sortir son Tom l’obligeait à marcher et à se tenir en forme, m’expliquait-elle.
Lors du basculement de 2020, comme tout le monde, elle a dû fermer boutique. Pas contente, mais pas le choix, bien obligée. Les confinements ont eu raison de l’autre marchand de journaux du quartier, de l’autre côté de l’avenue. Madame Merveille, elle, a tenu bon. Elle a rouvert et continué. « Les temps sont durs », nous disait-elle, sans développer, mais sans se plaindre, « mais ils sont durs pour tout le monde, et j’aime mon métier ».
Et puis, un triste jour du mois de novembre dernier, alors que je prenais de ses nouvelles en lui achetant mon canard du mercredi, elle m’a annoncé tout de go : « Je ferme à la fin de l’année. » Surpris, je n’ai rien trouvé de mieux à lui dire, de manière fort plate et convenue que : « Triste nouvelle pour nous bien sûr, mais vous allez enfin profiter d’une retraite bien méritée. » « Pas du tout, me répondit-elle, je n’ai aucune envie de prendre ma pension, car j’aime toujours autant mon métier, et j’aurais voulu continuer, mais voilà, j’arrivais déjà tout juste à m’en tirer, et avec l’explosion des factures d’électricité, je ne m’en sors plus : maintenant, ce n’est plus que je ne gagne pas assez d’argent, mais j’en perds !» Et Madame Merveille de m’expliquer que cette situation désastreuse est aussi provoquée par la baisse de la vente des journaux, accélérée par les fermetures imposées en 2020, et l’augmentation des frais bancaires. J’ai ainsi appris avec stupéfaction que, lorsque je lui achetais mon canard à 1,70€ par carte, la banque lui prélevait une commission de 13 centimes, soit presque la moitié de sa modeste marge. Avec sa délicatesse naturelle, jamais Madame Merveille ne m’avait fait la moindre remarque. A posteriori, j’ai honte d’avoir cédé à la facilité de la banque « sans contact » et me suis promis de régler désormais chez les commerçants mes petits achats en liquide.
Outre la baisse générale du lectorat en raison de la concentration des médias de masse et de leur médiocrité affligeante, le détournement des lecteurs vers la presse digitale, la raréfaction subie de l’argent liquide et la numérisation de notre environnement quotidien conduit à l’élimination progressive des petits marchands de journaux indépendants. Car hélas, si elle ne sait pas encore ce qui va venir après elle, Madame Merveille sait déjà que ce ne sera pas un marchand de journaux. Cette disparition est significative du changement de société en cours. Car, avec son magasin de journaux, Madame Merveille ne proposait pas seulement des revues de sudoku, mots croisés et divertissement, mais, en diffusant l’ensemble de la presse d’opinion et d’analyse – dont Kairos – dans toute sa diversité et sans discrimination aucune, elle accomplissait aussi une véritable mission d’intérêt public. À l’échelle du quartier, elle jouait un rôle modeste, mais essentiel et concret en faveur de la diffusion des idées et de la liberté de s’informer.
Bientôt, si la tendance se poursuit, il n’y aura plus dans nos villes d’autres possibilités d’acheter la presse que dans les grandes chaînes implantées dans les gares et autres points de passage dits stratégiques. Dans ce monde qui se constitue à toute allure sous nos yeux, il n’y a plus guère de place pour une Madame Merveille et, avec elle, pour tant d’autres petits commerçants et artisans indépendants. Bien sûr, ces « petits » ne jouent pas de rôle « stratégique » avec « effet multiplicateur ». La preuve : ils ne sont même plus « rentables » en tant que « centres de profits » ! Les épiciers de quartier sont remplacés par les lieux de vente dits « de proximité » des multinationales de la distribution et les boulangers qui font leur pain eux-mêmes cèdent la place à des chaînes plus douées pour le marketing et les économies d’échelle que pour pétrir la pâte 1. Et pourtant, ce sont des travailleurs indépendants comme eux, des gens comme nous, qui font que nous ne sommes pas de simples salariés consommateurs atomisés et hébétés, rivés à nos écrans au fond de nos boîtes à habiter en un point quelconque de la planète, mais bien les habitants d’une ville, d’un village ou d’un quartier précis, riche de son histoire collective, où il fait bon vivre et se parler.
En espérant avoir le plaisir de continuer à vous croiser de temps en temps en promenade avec votre bon chien Tom, du fond du cœur, merci Madame Merveille. Et que reviennent le temps des cerises et le temps des merveilles !
S. Kimo



