
De la première partie de l’article, il ressort que la guerre en Ukraine découle notamment des influences d’idéologues comme Brzezinski, porteurs d’un fantasme funeste : celui d’une gouvernance mondiale. (« La seule alternative [au « leadership mondial des USA »] se résumerait à l’anarchie sur le plan international.[note] ») Comme nous l’avons vu, ces idéologues se réfèrent à des philosophes selon lesquels la paix ne peut être atteinte que par le « haut », par la force d’un grande puissance.
De telles références sont sans doute un vernis philosophique que se donne l’impérialisme. Mais l’idée que les personnes et les peuples ne peuvent se gouverner par eux-mêmes, cette idée est présente tout autour de nous, y compris dans les sphères académiques[note]. Beaucoup voient l’être humain comme le jouet de passions chaotiques. Or, une telle idée sera encore et toujours utilisée par les partisans des visions dirigistes. De la question de savoir si la personne humaine peut se guider par elle-même dépend donc, sans doute, la possibilité d’un monde libre et démocratique.
Clarifier cette question, de grands penseurs l’ont tenté. L’un des plus intéressants est Spinoza (1632-1677), qui a entre autres investigué la possibilité de développer des passions éclairées par la raison et les idéaux. Il a ainsi poursuivi le travail d’Aristote notamment, selon qui, de même qu’on peut cultiver le corps par l’entraînement physique et le mental par l’exercice intellectuel, on peut aussi, par un entraînement approprié, développer les qualités morales.
Essentiel : Spinoza a manifesté par sa propre vie le réalisme de ses idées, car il a vécu en profond accord avec elles ; cela ressort de l’ensemble des biographies qui lui sont consacrées.
Pour ce philosophe, nous avons très souvent une connaissance floue des causes de nos actes, mais il est possible d’en atteindre une connaissance claire, qui donne la possibilité d’agir sur nos passions : « l’âme a la puissance de former des idées claires et distinctes, et de les déduire les unes des autres (…) ; d’où il résulte (…) qu’elle a la puissance d’ordonner (…) les affections du corps[note] ». Si nous agissons suivant ces idées claires, nous pouvons alors devenir la véritable cause de nos actes, pour Spinoza (dans les autres cas, nous ne sommes que les jouets de causes inconscientes) : « Quand quelque chose arrive (…) dont nous sommes la cause adéquate, (…) quand quelque chose (…) résulte de notre nature, qui se peut concevoir par elle clairement (…), j’appelle cela agir. Quand, au contraire, quelque chose arrive en nous (…) dont nous ne sommes point cause, (…) j’appelle cela pâtir.[note]»
Les passions, justement, Spinoza les aborde sous un angle particulièrement intéressant et motivant : « J’entends par passion (…) ces affections du corps (…) qui augmentent ou diminuent, favorisent ou empêchent sa puissance d’agir, et j’entends aussi en même temps les idées de ces affections. C’est pourquoi, si nous pouvons être cause adéquate de quelqu’une de ces affections, passion (…) exprime alors une action.[note] » On considère en général les passions comme des choses auxquelles nous sommes soumis ; les voir comme pouvant être des actes change totalement la perspective. Dans le même esprit, Spinoza qualifie aussi ces passions de puissances d’actions. P. ex. : « la clémence (…) n’est point une affection passive de l’âme, mais la puissance par laquelle l’homme modère sa haine et sa vengeance.[note] »
Ces approches font aussi apparaître que la morale de ce penseur se fonde sur le désir et l’enthousiasme, l’énergie qu’on peut y trouver, non sur des principes qu’on s’impose. Sous cet angle, ce qu’on nomme les vertus n’apparaît pas comme lié à des devoirs ou fardeaux, mais comme des forces, des capacités d’actions.
EXPÉRIENCE ET DÉPASSEMENT DE SOI
Tout cela, ce philosophe le fonde sur des observations et démarches très concrètes, dont on peut sans doute tous expérimenter l’efficience. L’exemple suivant est très parlant : « …ce que l’homme a de mieux à faire tant qu’il n’a pas une connaissance accomplie de ses passions, c’est de concevoir une règle de conduite (…), de la déposer dans sa mémoire, d’en faire une application continuelle aux cas particuliers (…), de telle sorte (…) que sans cesse elle se présente aisément à son esprit. (…) [p. ex.], nous avons mis au nombre des principes qui doivent régler la vie qu’il faut vaincre la haine (…) par la générosité (…). (…) nous devons (…) souvent méditer sur les injustices (…) et les meilleurs moyens de s’y soustraire en usant de générosité ; et de la sorte il s’établit entre l’image d’une injustice et celle du précepte de la générosité une telle union qu’aussitôt qu’une injustice nous est faite, le précepte se présente à notre esprit[note] ».
Ainsi, sous le regard de Spinoza, la personne humaine apparaît comme capable de se développer dans un sens toujours plus éclairé et autonome, à partir du centre qu’est sa pensée active, et avec l’énergie qu’elle trouve en agissant ainsi sur ses émotions ; de sorte à pouvoir transformer ses passions en actes, ses tendances psychiques en puissances d’action morale.
Certes, tout cela suppose que la raison ou la pensée soit une activité qui puisse se fonder sur soi, tendre vers une pleine clarté sur soi. Spinoza considère apparemment cette possibilité comme découlant, implicitement, de l’expérience qu’on peut tous faire de la raison. Beaucoup ne le suivront pas, à cet égard. Mais son approche peut être complétée par des apports essentiels de Rudolf Steiner (1861-1925), apports qui découlent d’une observation de la pensée. Ou plutôt du penser (das Denken), c’est-à-dire – dans l’esprit de Spinoza – de la réflexion comme activité tout à fait consciente et dynamique[note].
LA LUMIÈRE DE LA PENSÉE
Du point de vue de Steiner, quand le penser est développé de cette manière consciente et active, il se présente comme un phénomène capable de se connaître lui-même et de constater qu’il repose sur soi. Pour comprendre, comparons le penser aux autres expériences : perceptions, sentiments, volonté… Si l’on considère ces expériences en elles-mêmes, avant qu’on leur ait associé des concepts, elles se présentent sans lois, déterminations ou rapports entres elles.[note] Couleurs, sons et autres sensations, sentiments, rêves, etc., sans relations entre ces éléments. On ignore alors ce qui serait cause ou effet, réel ou illusoire, etc. (Certes, dans la vie quotidienne, ces expériences sont déjà fortement entremêlées de concepts ; mais on peut tendre à les en épurer, à revenir à l’expérience initiale.[note])
Or, dans le penser, ce manque de relations ne se présente pas ; car il est justement un producteur de rapports, de déterminations.[note] P. ex. le rapport de causalité, celui de différence, celui entre tout et partie… Et c’est cela qui implique cette clarté du penser. P. ex., ne suffit-il pas de nous demander ce qu’est une cause pour penser aussitôt : « Ce qui produit un effet » ? L’idée de cause nous mène donc, par elle-même, à celle d’effet, et vice versa.[note] On peut faire de telles observations avec une série d’autres idées : qu’est-ce que le tout ? L’ensemble des parties. Idem avec l’existant et le néant, le nécessaire et le contingent, etc. Les idées mathématiques sont aussi un bon exemple. Dans un simple calcul pensé activement, on peut bien observer comme chaque élément et rapport est saisi avec clarté. On y voit bien, aussi, la différence entre un penser actif et une démarche passive : p. ex., on peut juste mémoriser que 4 x 4 = 16, mais aussi vérifier le calcul par soi-même, en additionnant 4 ensembles de 4 unités.
Ainsi, « Ce qui ne peut être trouvé que de façon médiate dans les autres sphères d’observation – les liens de correspondance (…) entre les divers objets – dans le penser, nous le connaissons de façon tout à fait immédiate. Pourquoi le tonnerre suit-il l’éclair pour mon observation, je ne le sais pas d’emblée ; pourquoi mon penser relie-t-il le concept de tonnerre à celui de l’éclair, je le sais immédiatement par les contenus des deux concepts (…), [que j’ai ou non] les concepts exacts de tonnerre et d’éclair.[note]»
UN FONDEMENT POUR L’ASCENSION
Conséquence essentielle : le fait que le penseur vraiment actif passe d’une idée à l’autre en fonction des contenus de ces idées uniquement, ce fait signifie visiblement que les causes des actes de penser se trouvent dans le penser-même, non dans une autre réalité (comme le cerveau), qui déterminerait le penser de l’extérieur[note]. (Au sujet du cerveau, notons que ce qu’on observe en lui, avec les sens, est un tout autre contenu d’expérience que celui du penser – comme d’ailleurs du reste de la conscience. On n’a jamais observé un concept, dans un cerveau en tant qu’objet perçu, ni un sentiment…).
Une telle déduction se heurte au préjugé que la pensée n’aurait aucune réalité. Mais si l’on constate qu’elle ne se développe qu’en fonction de ses propres contenus, non perceptibles aux sens, cela devrait bel et bien impliquer une autonomie au niveau de l’être, pas seulement à un niveau « seulement logique ».
De ces observations découle aussi qu’avec le penser, on dispose d’une base depuis laquelle on peut espérer pouvoir connaître petit à petit le reste des phénomènes. La question capitale du rapport entre les concepts et les autres expériences dépasse le cadre de cet article, mais nous y viendrons bientôt.
Pour cette fois, limitons-nous à cette observation déjà essentielle : tout cela fait apparaître le penser comme une réalité fondée sur elle-même, à partir de laquelle la personne humaine peut travailler sur ses passions et s’orienter intérieurement. Ce qui renforce considérablement l’approche de Spinoza, et contribue fortement à réfuter l’idée que l’humanité aurait besoin de puissances dirigistes ou de morales autoritaires.
Daniel Zink



