Les 27 et 28 octobre 2021 suite, mais pas fin, de « L’affaire Julian Assange », 12ème saison, épisode XXX. Parce que oui, cela fait douze ans que cet ennemi public numéro 1 résiste à la privation de sa liberté, dont 84 mois de confinement à l’ambassade d’Équateur et 30 mois en prison dans des conditions qui s’apparentent à des tortures selon Nils Metzer rapporteur spécial de l’ONU sur la torture.
Ce qu’il a fait pour être traité comme le plus grand des criminels, les lecteurs de Kairos le savent bien[note]: il a fait ce que tout journaliste digne de ce nom doit faire : rechercher et dire la vérité. Avec Wikileaks, qu’il a fondé en 2006, il a informé le monde entier des mensonges, des crimes de guerre et des agissements criminels des dirigeants américains et de leur CIA en Irak, Afghanistan, en Syrie, partout où la « démocratie américaine et les valeurs occidentales » doivent être apportées pour le grand bonheur de ces populations.
Ces documents ont révélé, entre autres, le meurtre de deux journalistes de Reuters et d’autres civils innocents à Bagdad, les tortures à la prison d’Abou Ghraïb, la détention illégale de détenus de Guantanamo, le carnage causé par les guerres en Afghanistan, en Irak, en Syrie, l’écoute de dirigeants européens, Merkel, Chirac, Sarkozy et Hollande entre autres… Mais c’est Julian Assange que ce pouvoir accuse d’espionnage !
Que les États-Unis veuillent détruire moralement et physiquement celui qui dévoile leurs turpitudes est normal. C’est dans leur rôle et dans leurs gènes. Une longue histoire de mensonges, de vols, de meurtres et de trahisons : depuis les pères pèlerins arnaquant les tribus indiennes qui les ont accueillis, la conquête de l’ouest et l’extermination des peuples indiens, l’esclavage, les coups d’État, les guerres d’Amérique Latine et d’ailleurs, l’assassinat de dirigeants élus démocratiquement comme Jacobo Arbenz et Salvador Allende… C’est pourquoi les révélations concernant des faux témoignages, le scénario d’un kidnapping et d’un assassinat éventuel d’Assange par la CIA et Mike Pompeo ne sont ni choquantes ni invraisemblables : elles sont dans la ligne droite de la guerre américaine contre tous ceux qui touchent aux intérêts impérialistes des États-Unis. Par contre, ce qui est anormal et révoltant, c’est l’attitude de la presse officielle et ses journalistes (sauf quelques rares exceptions) qui devraient être vent debout pour soutenir, protéger et sauver l’un des leurs d’autant plus qu’ils ont largement profité des dossiers de Wikileaks et même cité Julian Assange « homme de l’année » à deux reprises.
Non contents de l’abandonner à son sort, certains médias ont activement contribué à sa diabolisation et à la diffamation de son image dans la sphère publique. Concernant la BBC, cette « respectable vieille lady », voilà ce qu’en dit Nina Cross : « Les lanceurs d’alerte dont le travail ne menace pas l’impunité militaire américaine mais est considéré comme acceptable d’un point de vue idéologique, sont qualifiés par la BBC de journalistes dissidents, de journalistes militants pour les droits de l’homme. Mais le journaliste qui dénonce les crimes de guerre américains est « un homme creux, un espiègle, qui veut attirer l’attention, un larbin de Poutine, un fauteur de troubles, […] l’idiot utile de la Russie, peu hygiénique, insensible à son chat, bruyant, grossier et antisocial […] La BBC a beaucoup investi dans sa campagne de diffamation avec des articles, des vidéos et des podcasts. […] La diffamation de sa personnalité, destinée à inspirer le dégoût, a probablement influencé les juges tout autant que les autres abonnés de la BBC. […] Son comportement montre que la BBC ne sert pas les intérêts du public mais ceux du Foreign Office, de l’élite britannique et de ses alliés de l’État sécuritaire américain. » [note]
Derrière la persécution d’Assange se met en place la criminalisation de tous les journalistes lanceurs d’alerte et d’investigation (ceux toutefois qui ne se bornent pas à dénoncer seulement les puissants qui ne plaisent pas aux États-Unis). Ainsi Craig Murray, ancien diplomate et journaliste anglais vient d’être emprisonné pour huit mois. Comme par hasard cet honnête homme qui avait vigoureusement défendu Assange ne pourra pas se rendre en Espagne pour témoigner dans le procès intenté à UC Global, le service de sécurité qui a espionné Assange dans l’ambassade d’Équateur. « Assange et Murray ne nous disent pas seulement des vérités que nous ne sommes pas censés entendre. Le fait que la solidarité leur soit refusée par leurs collègues, ceux qui pourraient être les prochains dans la ligne de mire, nous disent tout ce que nous devons savoir sur les médias dits grand public : le rôle des journalistes institutionnels est de servir les intérêts du pouvoir, pas de les contester ».[note]
Lorsque ces pouvoirs constitués trahissent leur devoir, c’est à nous tous de reprendre le boulot. Nous avons rencontré MarieFrance Deprez qui, avec un groupe de citoyens, se réunit chaque
lundi à Bruxelles, place de la Monnaie (une fois par mois devant l’ambassade de Grande Bretagne) pour informer ses concitoyens : « Nous en sommes à l’acte 135 maintenant, en effet depuis plus de 2 ans et demi. […] Sentir la volonté de tous ceux qui participent aux rassemblements me pousse à continuer et à ne pas baisser les bras. Chacun comprend l’enjeu de cette affaire pour le droit d’être informé correctement. Depuis qu’on se rassemble sur la place de la Monnaie, on a rencontré des milliers de personnes allant des plus réfractaires (c’est un violeur, un égoïste, un narcissique, etc) à ceux qui nous félicitent et se demandent pourquoi il n’y a pas plus de réactions ; de ceux qui n’ont entendu parler ni d’Assange ni de WikiLeaks à ceux qui nous en apprennent. […] Une chose est certaine, quand les gens ont le temps de s’arrêter et de discuter, il est rare qu’ils ne soient pas choqués par la situation et convaincus que nous avons raison d’agir. […] Les journalistes qui nous soutiennent régulièrement sont très rares. Lode Vanoost (DeWereldMorgen), Vladimir Caller (Le Drapeau Rouge), Zin-TV, d’autres de passage. Bien sûr, Le Grand Soir annonce notre rassemblement toutes les semaines. Investig’Action publie des articles (une partenaire de ce média nous rejoint souvent). On a eu trois fois des journalistes TV, BX1 en février 2020 et la RTBF le 29 janvier 2020 (lors de l’installation de la statue Anything to say ? de Davide Dormino, sur la Place de la Monnaie) et ce mercredi 27 octobre… Parfois, des infos sur le site RTBF aussi. Une journaliste de l’Agence Belga téléphone après chaque rassemblement plus important (ouverture d’audience, etc). Mais si les autres journaux ne reprennent pas son annonce…».
Celui qui se définit lui-même comme « militant, journaliste, programmeur de logiciels expert en cryptographie, spécialisé dans les systèmes conçus pour protéger les défenseurs des droits de l’homme » n’est pas un criminel[note]. Le journalisme n’est pas un crime. Nous, citoyens et citoyennes qui voulons préserver notre droit à l’information, nous devons agir pour empêcher l’extradition de Julian Assange et réclamer sa libération immédiate.
Annie Thonon



