Assez parlé du travail, de ses conditions, de ses secteurs, de son utilité et de sa pénibilité. Il est temps d’évoquer, la mine grave et la ride frontale bien placée, ces déferlements de foules qui ne cessent de perturber les honnêtes gens et pousser des agents de la paix à agir pour calmer les masses furieuses. Non ! Je ne parlerai pas de la grève. Mais oui ! Parlons de jolies choses, de petites victoires, du nom d’un film fantastique que j’ai été voir avec M., charmante jeune femme. Comme l’exprimait Desproges dans un sketch irrésistible, « c’est après que ça a dégénéré ». Parlons de bons sentiments, de belles émotions, de ressentis porteurs. Me voyez-vous arriver avec mes gros sabots, style escarpins à 2.500€, d’un petit fabriquant nommé Louboutin ? Pensez-vous que je vais vous parler de motions de censure, de démocratie, de climat ou d’environnement, ignares que vous êtes, islamo-gauchistes rentrés très tôt chez vous après avoir brûlé deux poubelles puis engueulé vos enfants parce qu’ils faisaient pareil, pensez-vous alors que je vais aborder la sacro-sainte bienveillance ?
AMEN ! QUE NENNI !
Ha ha, fais-je entre mes dents (ce qui fait que vous ne l’entendez pas). Ma joie est proche de l’extase. Je vous ai bien eus. Comme l’autre, là, avec sa montre qui disparaît aussi vite que dans un tour de Majax. Guignol, pensez-vous (mais vous parlez toujours de moi ?). Ce que je traduis par « Oh ! Mais n’eussiez-vous pas dû nous narrer, par le menu d’un repas 8 services servi chez un restaurateur débutant, une histoire pleine de jolis sourires et de fortes personnes à la forte p…ersonnalité, sur une romance entre une professeure de français et son élève de 16 ans ? ». Non, je ne parlerai pas non plus de la négociation, des grèves – encore qu’il serait intéressant d’en parler, mais ce sera pour la prochaine fois. Soyez pas aussi pressés, bande de bobos, vous qui prônez la lenteur et la décroissance mais râlez quand votre enfant traîne sur le chemin ou que le train traîne sur son trajet.
Il est temps de flatter mon lectorat avec des sentiments nobles, certes, mais si mal connotés , à tort. Oui, je vais vous parler de la colère. Il faut entendre la colère. Il faut la res-pec-ter, nous dit-on à longueur de discours et de prises de parole politiques (mais la mater, et fissa). Autour des poubelles, des retraites et des méga-bassines, dans les rues, sur les réseaux sociaux et au Parlement, la colère s’exprime en France : elle s’exprime aussi, régulièrement, dans les médias, sur certaines radios ou dans la bouche de certains animateurs (P. P., si tu nous entends), ce qui lui donne une caisse de résonance bien plus large que l’Hexagone. Colère des usagers de la SNCF ; colère du personnel infirmier ; colère des enseignants ; colère des parents ; colère des mandataires, aussi. La colère est partout et elle se manifeste sous des apparences diverses : déferlement d’insultes, consomption de poubelles, silence hostile, marches paisibles, jets de pavés ou blocages de ronds-points. Depuis la crise des Gilets Jaunes, qui n’est d’ailleurs pas (du tout) enterrée ni oubliée, la colère n’est pas retombée. Elle existait depuis belle lurette, mais ce momentum l’a mise en évidence sous une lumière crue. Elle a constamment changé de formes et de modes d’expression. Après tout, la colère n’est-elle pas, en premier lieu, un sentiment sourd, un ressenti personnel qui réagit à une situation que l’on juge injuste ? Vous serez certainement esbaudis d’apprendre que le terme de « colère » est à rapprocher de choléra. Oui, un peu la maladie bien connue et, évidemment, éradiquée depuis longtemps sauf dans certains pays dont on se fout parce qu’ils ne veulent plus exporter leur pétrole ni autoriser qu’on fouille gratos dans leur sol pour y piquer quelques matières premières (bouh, les vilains). Pour plus de détails médicaux, allez voir Michel Cymès.
Plus intéressant encore, reprends-je avec la mine réjouie de Pierre Perret dans sa chanson désormais culte Paris saccagée, le mot a comme origine un des fluides de votre corps – merveilleuse machine huilée. Il s’agit de la bile, chôlè en grec. D’ailleurs, « cholera » signifie « maladie bilieuse ». C’est en quelque sorte le liquide des sentiments, comme en atteste le merveilleux terme « mélancolie » ou l’expression « Ne te fais pas de bile ». Rappelez-vous aussi tant de personnages présentés comme aigris ou de mauvaise humeur à temps plein, dans les comédies de Molière, et vous aurez alors un portrait par trop réducteur de la colère, confondue avec de l’aigreur. Mais qu’est-ce à dire ? Voudrait-on dire que la colère est de la bile qui sourd de votre corps, dès le moment où vous êtes confrontés à des difficultés ou à des motifs de tourments ? En quelque sorte : pour l’Église catholique, la colère est un péché (beurk !) capital, au même titre que la luxure ou la gourmandise. La colère est vue comme une sorte de réaction négative dès lors qu’on tente de vous empêcher d’agrandir votre territoire ou votre parc de possessions. En ce sens, on peut comprendre que bien des théologiens s’en soient emparés, puis des psychothérapeutes. Dès qu’il y a frustration, il y a un sentiment négatif qui en découle (comme la bile, voyez). Un psychothérapeute a même identifié quatre types de colères, de la plus intériorisée à la plus expressive, de la plus « maîtrisée » à la moins contrôlée – ce qu’on appelle furie, ou rage… On peut déclarer sans trop se tromper que la colère est vue comme un défaut rédhibitoire. À l’époque du développement personnel, la colère est un repoussoir terrible ! Il n’y a guère que Marek Halter pour en faire un titre de livre sans faire fuir ses lecteurs, ou John Steinbeck. Pour autant, l’un et l’autre ouvrages ont un point de départ fondé sur la colère, mais menant à une construction : la personnalité de Halter pour le premier exemple, la révolte contre un destin vu comme funeste pour le second. En d’autres termes, et pour sortir de la vision binaire (dite « hanounesque ») des choses, où les bons sont bons et les mauvais, mauvais, la colère en tant que point de départ d’une action de construction ou de restauration est un élément moteur incroyable ; en tant que but ou compagne unique d’un mouvement, elle ne peut que faire des dégâts. Ressentir l’injustice au plus profond de soi et agir pour rétablir cela, on peut l’entendre ; on le doit, même. Plus difficile est d’écouter et de comprendre la colère dans tous les sens du terme. Là réside sans doute l’une des clés de compréhension de la situation actuelle dans la douce France que chantait Charles Trenet. Les colères n’ont fait que se développer, rampant dans l’obscurité d’un silence médiatique et politique ahurissant. Dans ce fertile terreau, ont eu l’occasion de se développer bien d’autres sentiments qui ajoutent de la violence à la violence initiale contenue dans la colère. Les colères diverses s’accumulent et forment un gigantesque entrelacs de tensions à tous les niveaux, accentuées par les difficultés d’un monde et d’un modèle de société à bout de souffle. L’on pense invariablement à une phrase définitive de Coluche : « La dictature, c’est ferme ta gueule ; la démocratie, c’est cause toujours », et à une autre du très regretté Pierre Desproges : « L’adulte ne croit pas au Père Noël. Il vote. » Toutes les frustrations du monde actuel sont ainsi résumées avec lucidité et vigueur.
Aux crises structurelles, liées au climat, à l’inflation, aux conflits dont on parle trop, et aux crises dont on ne veut plus parler, à la mauvaise gestion d’une pandémie, à des règles sécuritaires et liées à l’immigration qui ne peuvent que faire ressentir de l’injustice ou de la frustration (trop ou pas assez, tel est le dilemme), à des catastrophes naturelles de plus en plus nombreuses qui mettent directement de plus en plus de personnes sur le côté, s’ajoute un manque cruel d’empathie et de prise en considération des personnes victimes, ce qui ne peut manquer de former un très bon cocktail explosif. Sous le tapis de la colère, depuis pas mal de décennies, on a tellement rangé de poussières de tensions que le plafond de verre de la révolte n’est plus si loin. N’en déplaise à tous les faiseurs de mantras « Tout va très bien, Madame la Marquise »…
David Tong



